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Comprendre le transfert avec Harry Potter (et Dumbledore)

Pour comprendre cette dissertation nous ferons référence à cet extrait :

Nathalie Zaltzmann évoque ainsi un patient venu la trouver pour une deuxième analyse et disant de son premier analyste :

« Il a mis ses mots dans les miens. Ce n’était pas trop grave, un redoublement de l’effraction incestueuse paternelle. Mais il a mis ses mots pour les miens, pas juste comme ça prêtés, non, ses mots à lui pour moi, parce qu’il savait, qu’il avait l’air de savoir, que je voulais qu’il sache. Mais lui aurait dû comprendre que c’était faute de mes propres mots, que je lui demandais seulement des mots-passerelles, et non des mots définitivement pour les miens. Que père et mère vous fassent ça, et puis l’église … et puis l’école … Mais un analyste pareil … c’est du meurtre. Je ne suis pas morte ; c’est pis. Je suis devenue analyste et je ne sais pas si c’est pour faire comme lui à mon tour, ou pour me faire tuer ces mots qui ne sont pas de moi. Les deux. Est-ce que je ne fais que repérer et répéter ce qui était déjà arrivé à mon analyste ? »


Comment l’interprétation vient au psychanalyste, (collectif), Confrontation, Aubier Montaigne, Paris 1977, p 42.


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« Et pourquoi ne pouvait-il pas m’en parler, tout simplement ? demanda Harry à voix basse (…). Il avait l’impression d’être dans une salle d’examen avec, devant lui, une question à laquelle il aurait dû savoir répondre. Mais son cerveau était lent, incapable de réagir. Quelque chose lui avait-il échappé au cours des longs tête-à-tête qu’il avait eu avec Dumbledore l’année précédente ? Aurait-il dû savoir tout ce que cela signifiait ? Dumbledore s’était-il attendu à ce qu’il comprenne ?1 »


Une longue barbe blanche, des lunettes posées négligemment sur le bout du nez, l’attitude mystérieuse alternant les silences choisis et les longues tirades énigmatiques. Et puis cette bienveillante protection envers Harry Potter que le sujet lui-même remettra finalement en question. N’a t’on pas affaire, avec le personnage d’Albus Dumbledore, à une sorte d’archétype de la culture populaire de ce que nous attendons d’un psychanalyste ? N’y a t’il pas un peu de Freud en lui, sans cesse ressassant le passé de l’analysant Harry Potter, plongeant avec lui dans la pensine 2, l’invitant à parler de ses parents, encore et encore ? Et Harry n’est-il pas, au fond, un très bon exemple d’analysant ? Convoquant Dumbledore pour son supposé savoir, alternant fidélité, confiance aveugle et excès de colère, revendiquant sa quête de vérité comme l’unique espoir de vaincre le mal en lui, cette partie de Voldemort qui s’est figée à son âme. Autant le dire tout de suite, cet exercice ne fera pas l’économie de ce qu’on appelle aujourd’hui le spoil, de l’anglais « gâcher », et nous aborderons sans détour les révélations finales de la saga littéraire, tant il est spectaculaire de constater que celles-ci permettent aisément de traiter de la question du transfert. Nous y reviendrons ; fil rouge magique. Tout au long du tome 7, le dernier de la saga, Harry Potter s’attèle à finir un travail commencer avec son Maître, recherchant des objets magiques qu’il devra détruire. Sans arrêt, il prête à Dumbledore, qui est mort tragiquement à la fin du tome 6, une connaissance qu’il n’aurait pas daigné lui confier en l’état, imaginant qu’il fallait qu’il le découvre par lui-même pour que celle-ci ait de la valeur. Cela est bien différent du témoignage que nous offre Nathalie Zaltzmann ; ici, l’analyste aurait pris le pas de donner, tel quel, son interprétation, cette supposée connaissance, ce qui fait dire au témoin, à propos de son analyste qu’il aurait mis ses mots dans les siens. Là encore, nous y reviendrons ; fil rouge clinique. Cette opposition entre un analyste qualifié d’incestueux d’un côté et un Dumbledore équivoque transformé en analyste pour les besoins de l’exercice nous permet de nous poser une question : le transfert est-il une relation comme une autre ?


Pour y répondre, nous ferons l’hypothèse dans une première partie que l’analyste est un simple objet. Puis dans une seconde, que l’analyste est avant tout un sujet. Enfin, nous tenterons de penser, dans une troisième partie, le transfert comme un oasis.


Jacques Lacan, dans son séminaire XI, affirme que « dès qu’il y a quelque part le sujet supposé savoir, il y a transfert 3. » D’une manière toujours subtile, l’auteur nous permet d’établir une première réflexion. Au fond, le transfert, que nous aurions tendance de prime abord à penser comme du fait de la personne du psychanalyste, existerait indépendamment de lui. Ce serait bien la qualité qu’on lui prête, la connaissance supposée, l’aura, etc., qui permettrait à l’analysant de faire transfert. Autrement dit, le transfert aurait pour centralité l’analysant, le parlêtre. Il semble important de comprendre ceci, que pour Lacan, le transfert n’est pas réservé à l’analyste et à la situation analytique, mais est bien un rapport particulier où un sujet prête un savoir à un autre sujet. Partant de ce principe, il est d’autant plus évident pour nous d’affirmer le transfert existant entre Harry Potter et Dumbledore. « Expliquez-moi, demanda Harry. Mais tu sais déjà, répondit Dumbledore 4. » Cette notion centrale du savoir à découvrir semble être, toujours en faisant résonner Lacan et Dumbledore, le base du transfert.


Ainsi, nous comprenons que l’analyste occupe une position dans le transfert, il occupe la place d’un objet. Au fond, ici, les interprétations de l’analyste semblent bien moins importantes que ce qu’elles suscitent comme réactions chez l’analysant. Le savoir, c’est lui qui l’a. Cette hypothèse nous permet d’avancer l’idée que le transfert, en somme, ne dépendrait pas vraiment des réelles qualités ou compétences de l’analyste, mais plutôt de celles que le patient lui prête, compétences permettant de produire un savoir par l’analysant, sur lui-même. Selon René Major,


« ce qui est mis à jour par la méthode psychanalytique est, en effet, le mode de transfert par lequel celui qui désire faire une analyse met l’analyste en position de l’objet primordial qui cause ce désir et auquel ce désir résiste 5. »

Ainsi, nous voyons parfaitement cette idée que dans une analyse, au fond, l’analysant convoque l’analyste en tant que surface de projection pour qu’il prenne la place de cet objet qui cause le désir, ce que Lacan appelle l’objet a. C’est, par ailleurs, exactement ainsi que Lacan, encore lui, définit le discours analytique. En effet, le sujet y place l'analyste dans la position de l'objet a, qui représente au fond ce qu'il y a de manquant dans son propre désir. Dans cette configuration, l'analyste n’incarne ni plus ni moins qu’un rôle, celui de l’objet de jouissance que le sujet cherche inconsciemment à atteindre pour résoudre sa problématique de manque. D’ailleurs, le manque structurel étant constitutif du Sujet, il n’est pas vraiment question qu’un quelconque objet le comble. Ainsi, il y a la nécessité du ratage qui est au centre de la répétition analytique. C’est-à-dire, finalement, qu’il n’est pas véritablement attendu de l’analyste qu’il règle les défaillances de son patient, mais plutôt qu’il l’accompagne vers la vérité de son inconscient : « Cela indique que la cause de l’inconscient (…) doit être foncièrement conçue comme une cause perdue. Et c’est la seule chance qu’on ait de la gagner 6 » nous rappelle d’ailleurs Lacan.


Ainsi, nous voyons bien que la centralité donnée à l’analysant dans le transfert permet une remise en question de sa supposée passivité. Passivité cependant largement mise en avant dans l’extrait de Nathalie Zaltzmann. L’analysante témoigne d’une répétition, d’une effraction incestueuse, sans interroger le caractère objectal de son analyste, sans être interpellée par le pouvoir qu’elle prête au discours analytique qui prend des allures, dans son récit, de discours du Maître. Bien entendu, l’objectif n’est pas ici de faire des suppositions à partir d’un extrait aussi court ; cependant, si nous continuons de tirer ce fil de l’analyste comme objet, il semble important de ne pas faire l’impasse sur la potentielle jouissance de l’analysante que pourrait produire cette répétition si bien décrite. En effet, pour Lacan, « le transfert n’est pas la mise en acte de l’illusion qui nous pousserait à cette identification aliénante que constitue toute conformisation, fût-ce à un modèle idéal, dont l’analyste, en aucun cas, ne saurait être le support – le transfert est la mise en acte de la réalité de l’inconscient 7. » Autrement dit, en partant de ce présupposé, les paroles de l’analyste, dans le transfert, permettent ou non de faire advenir la réalité de l’inconscient, et ainsi la question de mettre des mots sur d’autres ne se pose pas vraiment. En tout cas, pas en l’état, étant donné que seule la production n’a d’importance : production d’un décalage, d’une réaction. Ici, en suivant la logique de Lacan, nous pourrions penser que le transfert à permis la mise en acte du désir de l’analysant de devenir analyste à son tour. Au fond, il semble nécessaire de se rappeler de la résistance à l’analyse en citant Aurélie Pfauwadel : « le malade met le médecin “à l’épreuve de le sortir de sa condition de malade”, ce qui implique qu’il puisse être très attaché au fait de rester malade, ou encore d’être authentifié comme tel 8. » Nous pouvons ainsi décrire le transfert comme une relation nécessairement ambivalente où l’analysant, en convoquant un analyste particulier à la place de l’objet a, lui prête un supposé savoir sur lui-même, tout en maintenant une résistance plus ou moins consciente au fait que ce savoir s’expose. Là encore, il nous faut un éclairage magique : « il avait cru qu’il serait enchanté d’avoir récupéré l’Horcruxe9 mais, d’une certaine manière, ce n’était pas le cas. Tout ce qu’il éprouvait, assis dans l’obscurité dont sa baguette n’éclairait qu’une minuscule partie, c’était l’appréhension de ce qui allait se passer par suite 10. » Autrement dit, quand bien même l’analysant fait montre d’une volonté de trouver les Horcruxes, c’est-à-dire au fond s’engage dans une quête vers son savoir inconscient, il ne faut pas faire l’impasse sur l’angoisse, l’appréhension, du renoncement à ses symptômes.


En pensant l’analyste comme un objet, il est ainsi possible de réfléchir au transfert au regard du lien ontologique entre le $, le sujet barré, et l’Autre du symbolique, car c’est bien par le langage que le sujet se divise et devient barré. Pour Eric Marty, « la parole humaine prend son origine dans ce lieu, toujours vide, virtuel, qui est le lien de l’Autre, un Autre qui me structure 11. » Ainsi, le sujet, par son aliénation au langage, est déjà soumis à l’ambivalence de son rapport à l’Autre. C’est-à-dire au fond que les mots qui sont les siens, ne le sont jamais vraiment, ils sont ceux de l’Autre, ils sont déjà interprétations. C’est ce que Derrida appelle la trace : « le texte inconscient est déjà tissé de pures traces, de différences où s’unissent la force et le sens. Texte nul part présent, constitué d’archives qui sont toujours déjà des transcriptions 12. » Autrement dit, il n’y aurait pas de mots à soi, seulement des traces, qui gardent en elles la présence de l’absence dans le langage et la pensée. Le transfert, avec ces différents apports, nous apparaît ainsi comme un espace où le Sujet expérimente la différance, c’est-à-dire au fond l’impossibilité pour le langage – où le sens des mots est toujours différé et produit par des écarts entre eux, plutôt que par une signification fixe - de saisir complètement la réalité. L’analyste, dans le transfert, prend la place d’un objet qui, par sa pure présence, permettrait au sujet d’entreprendre un travail de traduction de ces traces. Pour Lacan, parlant du sujet, « c’est pas seulement que la langue fasse partie de son monde, c’est que c’est ça qui soutient son monde de bout en bout 13 », c’est-à-dire que le transfert, au fond, s’apparente à une relation où cette structuration par le signifiant est interrogée.



L’analyste serait donc convoqué pour prendre une place spécifique, une place d’objet. Mais comme le rappelle René Major, « il doit exister un rapport entre ce que Freud découvre chez l’autre et ce qu’il découvre en lui 14 », c’est-à-dire au fond que c’est bien le travail de l’analyste sur lui-même qui est préalable à tout travail analytique avec un patient ; autrement dit, un analyste est d’abord un ancien analysant. Encore une fois, cela est très clair dans le dernier tome de Harry Potter. Le jeune sorcier, en effet, en vient à douter de son mentor quand le passé de celui-ci fait irruption par le biais d’un livre à charge, Vie et mensonges d’Albus Dumbledore. Ce que le lecteur y découvre avant tout, c’est la perspective, presque inenvisageable jusqu’alors, que ce vieux monsieur semblant tout connaître, fut un temps, un jeune sorcier, passant lui aussi par les épreuves et les apprentissages. Avant d’être le grand Maître, il fut un simple élève. Mais par dessus tout, pour mettre en perspective ce que nous avons avancer dans la première partie, nous comprenons que l’analyste, quand bien même il est convoqué comme objet, n’en reste pas moins un sujet. En 1905, Sigmund Freud publie Fragment d’une analyse d’hystérie où il est question du cas de la jeune Dora. « Force est de constater que la cure de Dora s’ouvre sur un pré-transfert 15 » affirme Nicolas Evzonas. En effet, Freud connaît le père de la patiente, est ami avec Monsieur K. qui est précisément la personne qui fait l’objet d’une accusation de la part de Dora, et s’engage dans la cure avec celle-ci à la demande du père, pour que le médecin « mette sa fille ‘sur une meilleure voie’ et cesse d’accuser Monsieur K. 16. » Autrement dit, nous voyons ici qu’il ne s’agit pas de décréter le caractère objectal d’un analyste pour que cela soit effectif. L’analyste peut, en tant que sujet, être lui-même traversé par des mécanismes inconscients et/ou des enjeux de pouvoir divers. En l’occurence, dans ce cas spécifique de Freud, il y avait nécessairement un enjeu pour lui à faire coïncider la clinique avec sa jeune théorie afin d’assoir la légitimité de celle-ci. L’objectif, ici, n’est pas d’entamer une critique de Freud voire même, de la psychanalyse. Cependant, cet exemple nous permet de comprendre que l’enjeu de traduction des traces inconscientes n’est pas à sens unique. Ce que dévoile ce cas emblématique, c’est que l’analyse généralement, et le transfert plus spécifiquement, ne peuvent faire l’économie de la notion du pouvoir. Bien entendu, le pouvoir n’est plus depuis longtemps, grâce à l’éclairage de Foucault, coercition et violence, mais bien plutôt un traitement doux, diffus, presque invisible, de normalisation : « il ne s’agit plus de faire jouer la mort dans le champ de la souveraineté, mais de distribuer le vivant dans un domaine de valeur et d’utilité. Un tel pouvoir à a qualifier, à mesurer, à apprécier, à hiérarchiser, plutôt qu’à se manifester dans son éclat meurtrier ; (...) il opère des distributions autour de la norme 17. » L’extrait de Nathalie Zaltzmann est criant d’illustration : mettre ses mots sur celui de l’analysant, le diriger vers la voie de la professionnalisation, normaliser, formater, construire en miroir. Depuis sa position d’analyste, celui-ci est convoqué pour son supposé savoir, et ne peut faire l’économie d’un certain regard. L’analysant, par son attente qui prend des allures de demande, n’est pas à l’abris de rencontrer un analyste qui croit à son supposé savoir et qui, à défaut de se rappeler qu’il n’y a de savoir que l’inconscient, affirme, interprète, met ses mots en lieu et place de la traduction. Comme le rappelle Jean Baudrillard,

« il est dangereux de démasquer les images, puisqu’elles dissimulent qu’il n’y a rien derrière 18 » 

difficile acceptation du statut d’objet pour un autre.


L’analyste, qui se sent convoqué comme sujet supposé savoir, se retrouve en position du Maître. Et le Maitre, lorsqu’il désire, perd déjà sa liberté de Maitre et devient l’esclave de la réponse de l’autre, du jugement de celui-ci. Au final, l’analyste, dans l’attente dont il fait l’objet, est aussi esclave de cette attente, de cette attention, ce qui pourrait le pousser à interpréter et imposer ses interprétations. « Il s’agit d’amener quelqu’un à céder aux avances qui lui sont faites, faute de quoi c’est le statut lui-même de l’agent du rite propitiatoire qui se trouve durablement menacé 19 » nous renseigne Jean Allouch, c’est-à-dire qu’au fond, un pouvoir est toujours associé à la légitimité de l’exercer, et que cette légitimité, et donc ce pouvoir, sont sans cesse remis en jeu. C’est ainsi que nous pouvons analyser le zèle, les abus de pouvoir, les violences policières 20, mais aussi cette effraction incestueuse dont parle le témoin de Zaltzmann : une nécessité, probablement inconsciente, de faire perdurer un pouvoir en faisant adhérer l’autre, de gré ou de force. Comme l’affirme Lacan, « quelle meilleure manière de s’assurer, sur le point où on se trompe, que de persuader l’autre de la vérité de ce qu’on avance 21 ! »


Au-delà du pouvoir, la qualité de sujet de l’analyste implique nécessairement sa défaillance, son caractère manquant. Autrement dit, en rejoignant l’analysant dans un travail de traduction, l’analyste vient avec son langage, ses traces, ses manques. Dans cette perspective, l’interprétation de l’analyste ne doit s’apparenter qu’à une tentative de déchiffrage de l’inconscient. L’analyste vient avec sa propre langue, utilise ses mots, pour tenter de traduire un dire, un geste, un rêve de l’analysant. Cette langue singulière, vient nécessairement, de fait, comme une effraction, puisqu’elle est Autre. Cet extrait, au fond, nous rappelle qu’il n’y a de commun uniquement ce que deux sujets arrivent à construire ensemble, avec des signifiants qui toujours échappent au sens. Le réel s’apparente ainsi à cet espace virtuel que des sujets manquants s’efforcent de partager. Il ne pourrait donc pas ne pas y avoir de confusion des langues. Comme Ferenczi l’a si bien mis en avant, le transfert s’apparente au fond à une réactivation du lien parents-enfants, dans ce qu’il représente un effort de traduction à effectuer. L’enfant, soumis à la confusion de la langue parentale, entreprend un travail d’identification pour tenter de contrer cette confusion : « j’arrivai peu à peu à la conviction que les patients perçoivent avec beaucoup de finesse les souhaits, les tendances, les humeurs, les sympathies et antipathies de l’analyste, même lorsque celui-ci en est totalement inconscient lui-même. Au lieu de contredire l’analyste, de l’accuser de défaillance ou de commettre des erreurs, les patients s’identifient à lui 22. » Le cas présenté par Zaltzmann est très éloquent : en évoquant un « redoublement de l’effraction incestueuse », l’analysante témoigne de cette réactivation infantile, et en devenant elle-même psychanalyste, celle-ci dévoile au fond d’un processus d’identification puissant. Loin d’accuser la défaillance de l’analyste, celle-ci s’y confond, et épouse complètement le statut, afin, pourrions-nous dire, de s’atteler à refouler cette confusion des langues. Nous comprenons ainsi qu’il y aurait une attention, peut-être une éthique de la psychanalyse, pour lesquelles un analyste, aussi convoqué à la place d’objet qu’il soit, ne peut faire l’impasse. Nous comprenons la singularité de la langue de chaque analysant et la nécessité d’entrevoir les interprétations de l’analyste comme une simple tentative de traduction. Si le transfert est un travail de traduction, il ne peut avoir la prétention d’être définitivement satisfaisant en l’état.


Au fond, si nous reprenons notre leitmotiv magique, nous voyons bien que Dumbledore ne peut, à aucun moment, faire l’économie des sentiments ambivalents de Harry Potter. Celui-ci le convoque comme le sujet supposé savoir, comme cet objet manquant susceptible de répondre à toutes les interrogations sur les traces visibles (comme la cicatrice) et inconsciente (comme ce lien inexplicable entre sa baguette et celle de Voldemort). Mais, Dumbledore n’étant lui-même qu’un sujet manquant, ignorant, il subit parfois la colère et la frustration d’un patient angoissé. Dumbledore n’est qu’un roc défaillant sur lequel Harry peut espérer s’appuyer dans sa lutte contre les symptômes voldemoriens, lutte dont la stratégie finira toujours pas dépendre de la capacité d’Harry à comprendre, de lui-même, le caractère énigmatique de la situation. Toujours est-il que dans l’océan de ses relations amicales et familiales, c’est bien, au moment de l’épilogue, le prénom du directeur qu’il donne à son fils. Autrement dit, aussi ambivalente et défaillante soit-elle, la relation de transfert, quand elle résiste aux nombreuses péripéties, semble être une relation éminemment singulière.

Cette singularité est peut-être à comprendre en opposition à toutes les autres relations, relativement uniformisées, identiques, appauvries par le symbolique, le faux-semblant ; le paraître. La relation de transfert pourrait, au fond, s’apparenter à un oasis au milieu du désert du langage tant c’est de l’inconscient qu’on attend qu’il s’exprime. En effet, l’espace constitué par le transfert est un espace dans lequel ce qui compte, ce ne sont pas les mots vides, le bien-dire, mais les signifiants qui structurent le sujet ; c’est un espace de recherche. Ce qui fait dire à Lacan, à propos de l’interprétation en analyse qu’« elle est une interprétation significative, et qui ne doit pas être manquée. Cela n’empêche pas que ce n’est pas cette signification qui est, pour l’avènement du sujet, essentielle. Ce qui est essentiel, c’est qu’il voie, au-delà de cette signification, à quel signifiant-non-sens, irréductible, traumatique – il est, comme sujet, assujetti 23. » Autrement dit, nous voyons qu’en bidouillant, en tâtonnant, en proposant des interprétations, l’objectif est toujours de faire advenir le sujet du signifiant, et au fond, qu’il n’y a aucune prétention de vérité ; la théorie ne servirait à l’analyste, dans ce cas, qu’à faire des hypothèses qui serviront le travail clinique. Les hypothèses ne seront que des vérités éphémères, toujours déjà en devenir inadéquat. La singularité de la relation, encore une fois, ne fait qu’exploser au regard du désert offert par la culture néolibérale qui, dans sa dégénérescence mortifère, commence, depuis quelques temps, à s’attaquer ostensiblement à l’idée de vérité, sacrifiant ainsi l’association signifiant-signifié. Déjà en 1933 René Crevel le dénonçait : « des mots, toujours des mots, des mots qui ont perdu toute valeur. On est en pleine inflation verbale. Cette fausse monnaie à peine fabriquée, son effigie prometteuse, déjà s’encrasse. Ses traits s’effacent 24. » Quelle meilleure illustration pouvons-nous convoquer que celle de Donald Trump, récemment réélu Président des Etats-Unis ? En mettant à l’écart toute considération politique, il n’y a pour autant aucun doute quant à son acharnement répété à vider les mots de leur sens afin de pouvoir toujours faire dire au réel ce qu’il veut. Il ne s’agit pas uniquement ici de fake news, dont le caractère expressément faux dénoncé par ses opposants laisse encore une place, en miroir, à une certaine idée du vrai. Mais bien plutôt d’un mode de communication généralisée où ce que l’on affirme devient un axiome qui guidera nos actions et nos choix, comme par exemple ce martèlement d’une élection de 2020 truquée qui, s’affranchissant de la boussole dichotomique du vrai et du faux, construit une hyper-réalité (BAUDRILLARD) dans laquelle l’assaut du Capitole est un acte démocratique, de résistance, voire même appelé par Dieu 25. Ainsi, dans ce genre d’expression univoque du désastre néolibéral, les mots n’ont plus d’affinités avec le sens, les mots se vident de la nécessité de leur faire honneur. Myriam Revault d’Allonnes parle, quant à elle, de post-vérité, notion qui « ne concerne pas seulement les liens entre politique et vérité, qui brouille la distinction essentielle du vrai et du faux, portant atteinte à notre capacité à vivre ensemble dans un monde commun 26. »


Et c’est bien en cela, au milieu de ce que nous qualifions ici de désert, que la relation analytique de transfert semble faire office d’oasis, c’est-à-dire au fond d’un endroit un peu plus vivable. « La vraie psychanalyse, c’est celle qui autorise le sujet à déployer son désir dans sa singularité, qui lui reconnaît le droit d’exister ‘pas comme tout le monde’, à l’inverse du discours du maître 27 », nous rappelle Aurélie Pfauwadel. Autrement dit, c’est une relation qui s’inscrit à contre-courant du processus d’uniformisation généralisée, où chaque sujet, soutenu par l’omniprésence du signe et de l’image est assigné à un Autre toujours plus visible (on pensera par exemple à Instagram, Ikéa ou Airbnb qui standardisent les corps, les cafés, les intérieurs). Selon Jean Baudrillard, « la psychanalyse elle-même est la première grande théorisation des résidus (lapsus, rêves, etc) 28 », comme pour nous rappeler que la singularité du lien de transfert, c’est de s’attarder sur les petits rien, les Witz, les accrochages. La langue trébuche et ainsi, élève le malentendu au rang de centralité du travail analytique. Ce serait ainsi la tâche de l’analyste que d’exploiter les malentendus, pour faire advenir le sujet de l’inconscient, toujours déjà unique et impossible à uniformiser. L’inconscient ne serait finalement que le langage singulier du sujet, résultat aussi énigmatique qu’unique des réactions à l’Autre, dévoilant le caractère nécessairement collectif de chaque travail individuel. Ainsi, si « l’inconscient, c’est la politique 29 » comme l’avance Jacques Lacan, il ne peut y avoir de doute quant au fait que le transfert analytique tienne une place non-négligeable dans l’univers indéfinissable d’une résistance à l’hégémonie culturelle (GRAMSCI).


Ceci étant dit, nous comprenons que la théorie est censée s’articuler avec la clinique en faisant advenir le caractère nécessairement défectueux et laborieux de la rencontre analytique, aidant à s’affranchir des obstacles, des résistances à l’analyse - communes à l’analysant et à l’analyste. La théorie n’a pas vocation à faire office de vérité. Elle n’est, tout au plus, qu’une série de pièces qui essaieront, à leur manière, d’enrayer la grande machine symptomatique. D’où cette possibilité de convoquer, avec le même intérêt réflexif, Dumbledore et Jacques Lacan. « Votre réponse pourra éventuellement rendre l’analysant inventif, car c’est de son inventivité à lui qu’il s’agit, beaucoup plus que de celle de l’analyste. Et pourquoi pourra-t-elle rendre l’analysant inventif ? Parce qu’elle sera nécessairement inadéquate, ce qui forcera l’analysant à y mettre du sien 30 » nous renseigne Michael Larivière, nous rappelant encore qu’il n’y a de transfert qu’en tant que bidouillage, ou pour nous réapproprier un mot du management néolibéral, que co-construction.


« À Poudlard une aide sera toujours apportée à ceux qui la demandent 31 »

énonçait déjà Albus Dumbledore dans le deuxième tome de la sage littéraire. Ne serait-ce pas là la meilleure définition de la relation, particulière, qui constitue le transfert ? L’aide n’est pas offerte au sujet qui n’en fait pas la demande, elle est là, latente, toujours sous une forme mystérieuse. Dumbledore est sans cesse convoqué par Harry Potter, comme celui qui en sait plus que lui sur son propre compte, charriant son lot d’énigmes, d’hypothèses, mais aussi de déceptions et de rancoeurs. A mesure que le lien s’établit, Harry se confronte à l’impossible rapport, et au manque constitutif ; de lui-même bien sûr, mais de Dumbledore également, cet analyste de fortune qui ne peut échapper trop longtemps à son statut de Sujet. Toujours est-il que, passé la porte du bureau du directeur, Harry Potter sait y trouver du réconfort et des réponses sur lui-même. Aucune radicalité, aucune transformation magique, mais bien des constats ambivalents et depuis lesquels il faut construire quelque chose. Le lien de transfert semble donc être singulier, particulier, en ceci qu’il permet l’émergence d’un savoir initialement insu, d’un savoir inconscient, toujours en état de construction, jamais figé, acceptant l’impossible jouissance et le manque constitutif. Un savoir qui toujours devra s’écrire ; « et c’est l’acception derridienne du mot que je fais mienne. Je ne peux ici en déplier toute la problématique. Mettons : j’entends ici par écriture ce qui empêche le sens de se verrouiller – et qui donc, indéfiniment, désorganise l’espace de la clinique32 » rappelle Michael Larivière. Au fond, le transfert représente cet oasis teinté d’utopie qui permet d’envisager une sorte de sortie de crise, ou pour le dire autrement, « si Harry Potter dramatise certaines des contradictions à l’œuvre dans nos sociétés, il le fait souvent d’une manière qui laisse deviner l’espoir d’un monde meilleur 33. »



1 J.K.Rowling, Harry Potter et les reliques de la mort, Gallimard, 2010

2 Selon Wiki Harry Potter, La pensine « est un récipient en pierre à l'intérieur duquel un sorcier peut mettre ses souvenirs. »

3 Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973

4 J.K.Rowling, Harry Potter et les reliques de la mort, Gallimard, 2010

5 René Major, Pour une autonomie de la clinique psychanalytique, Filigrane, 2000

6 Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973

7 Ibid

8 Aurélie Pfauwadel, Lacan versus Foucault – la psychanalyse à l’envers des normes, Editions du Cerf, 2022

9 Selon Wiki Harry Potter, un Horcruxe « est un objet issu d'un sort de magie noire extrêmement puissant permettant au sorcier qui le désire de séparer son âme en deux et d'enfermer cette âme dans un objet ou un être. »

10 J.K.Rowling, Harry Potter et les reliques de la mort, Gallimard, 2010

11 Eric Marty, Le sexe des Modernes ; pensée du Neutre et théorie du genre, Seuil, 2021

12 Jaques Derrida, « Freud et la scène de l’écriture », dans L’écriture et la différence, Le Seuil, 1967

13 Jacques Lacan, Discours à l’université de Milan, 1972

14 René Major, Pour une autonomie de la clinique psychanalytique, Filigrane, 2000

15 Nicolas Evzonas, Devenir trans de l’analyse, PUF, 2023

16 Ibid

17 Michel Foucault, Histoire de la sexualité, la volonté de savoir, Gallimard, 1976

18 Jean Baudrillard, Simulacre et Simulations, Gallimard, [1981 (1re éd.), 2024 (rééd.)]

19 Jean Allouch, Le sexe du Maitre, l’érotisme selon Lacan, Exils, 2001

20 Sur cette question, voir Nicolas Batista, Contrôle(s) Surprise(s) : Devenir contrôleur sanitaire en période d’épidémie de Covid, blog de Dysolab de l’Université de Rouen, 2023, https://dysolab.hypotheses.org/3549

21 Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973

22 Sandor Ferenczi, Confusion de langue entre l’adulte et l’enfant, Payot, 2016

23 Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973

24 René Crevel, Les pieds dans le plat, 1933

25 Sur ce sujet, nous renvoyons le lecteur au documentaire « Insurrection, 4h au capitole » sur Canal+

26 Myriam Revault d’Allonnes, La faiblesse du vrai, Seuil, 2018

27 Aurélie Pfauwadel, Lacan versus Foucault – la psychanalyse à l’envers des normes, Editions du Cerf, 2022

28 Jean Baudrillard, Simulacre et Simulations, Gallimard, [1981 (1re éd.), 2024 (rééd.)]

29 Jacques Lacan, Séminaire XVI : la logique du fantasme, Seuil, 2023

30 Michael Larivière, Se dire psychanalyste, Liber Canada, 2018

31 J.K.Rowling, Harry Potter et la chambre des secrets, Gallimard, 1999

32 Michael Larivière, Se dire psychanalyste, Liber Canada, 2018

33 Guillibert et Monferrand. Le capitalisme magique d’Harry Potter Classe, race et histoire dans le monde de J. K. Rowling. Revue du Crieur, N° 13, 2020

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