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Weltschmerz

Petite nouvelle écrite par le beau C. P.




Le regard posé sur l’horizon et les pieds encrés dans le sable, je contemple, comme tous les jours aussi loin que je m’en souvienne, le spectacle de cette mer qui n’en finit pas de venir s’échouer sur la plage me faisant face et les falaises d’albâtre qui l’encadrent. A quatre-vingt ans passés, la pensée que chaque nouveau jour peut être le dernier s’impose à vous comme une évidence et je ne suis pas exempt de ce constat. Conscient que mon corps a depuis longtemps entamé sa lente décomposition, je l’accepte sans amertume tout en craignant que ma robuste constitution ne me prédispose à errer encore de trop nombreuses années sur cette terre. Vous pourrez me taxer de pessimisme, ou voir en moi un de ces vieillards toujours en clin à parler de leur mort prochaine, { l’attendre et même à l’espérer. Le fait est que les huit décennies que j’ai passées sur cette terre n’ont pas instillé en moi cette étincelle de vie que j’ai pu croiser chez la plupart de mes contemporains. Malheureusement, je sais que désirer la mort ne précipite pas sa venue. La faucheuse est une maîtresse qui aime { surprendre ses conquêtes et n’a que mépris pour les amants entreprenants trop pressés de rejoindre son lit. Ceux-là, elle se résigne à les honorer par charité mais n’y prend aucun plaisir. Au contraire, c’est de la jeunesse sacrifiée, que lui offre à intervalles réguliers la folie des hommes, qu’elle aime se repaître. Cela ne me surprendrait donc pas que la Providence continue { m’accorder une clémence imméritée, car ma vieille carcasse a depuis longtemps perdu la flamme dont se nourrit le Tartare.


Sur cette plage de Normandie où j’ai passé toute ma vie, j’ai vécu des évènements dont les derniers témoins ne seront bientôt plus. Grand bien leur fasse car je sais que malgré tous leurs efforts, leurs thérapies, leurs médicaments, leur éventuelle réussite ultérieure et leur « revanche sur la vie », une part d’eux est, comme moi, condamnée à hanter cette plage jusqu’{ la fin des temps. Tout comme chaque grain de sable qui m’entoure possède dans sa structure la conscience de la roche qu’il a été, ces hommes savent au plus profond de leur être qu’une partie d’eux est toujours emprisonnée ici, peut être même davantage que ceux qui reposent ç{ et là dans les cimetières militaires alentours. Comme moi, les rescapés de cette boucherie ont connu l’après-guerre et ont du batailler pour y trouver leur place, s’efforçant de vivre malgré les horreurs qu’ils avaient vécues. Mon enfance, comme celle de mes frères, a ainsi été marquée par la violence et la mort. Nous avons vieilli prématurément, expulsés de l’enfance dans le « monde d’après » en sachant que nous n’y avions pas notre place, pire, que nous n’inspirions que honte, dégoût et tristesse à ceux qui avaient survécu { l’hécatombe. J’ai vu ce dont l’homme en guerre est capable : la violence, la souffrance infligée par les uns sur les autres et par les autres sur les uns. Les pleurs et supplications qui accompagnent la mort d’un homme font écho dans ma mémoire aux rires et insultes proférés par ses bourreaux. Cette douleur résonne en moi pour l’éternité et nulle déchéance, physique ou mentale, ne viendra la réduire au silence. J’ai assisté au déluge de feu et vu la danse macabre qu’un corps effectue lorsqu’il est touché de plein fouet par une rafale de mitrailleuse MG42, capable en une minute d’expulser dans l’air 1 800 projectiles mortels à la vitesse de 700 mètres par seconde. Comme si assister au spectacle de ce carnage ne suffisait pas, je l’ai vécu dans ma propre chair et connais mieux que

quiconque la réaction causée par l’explosion d’une grenade MK A1. Le flash aveuglant puis la déflagration et le bruit sourd qu’elle provoque, lorsqu’ondes sonores et lambeaux de corps viennent percuter mes côtes de béton armé.


Casemate, blockhaus, bunker,...j’ai mille noms et tous les peuples le connaissent. Moi et mes frères sommes présents sous toutes les latitudes. Intemporels et universels, nous sommes issus d’une longue évolution de l’architecture militaire qui nous { vu passer de simples fortins de bois à d’imposants colosses de béton et d’acier. A la fois moteur et fruit des évolutions technologiques, notre génétique n’a cessé d’être modifiée, adaptée et perfectionnée, dans le seul but d’accroître notre efficience à protéger de la mort et à faciliter le travail de ceux chargés de la donner. Né en 1942 de la décision du IIIème Reich de protéger le littoral européen d’un débarquement allié, je suis Regelbau 630 ; tel est le nom que mes créateurs m’ont donné. Il signifie « construction normalisé 630 » et symbolise parfaitement la volonté de mes créateurs de me dénier toute individualité. Produits standardisés, ne différant les uns des autres que par des spécificités techniques liées à nos fonctions guerrières, quinze-mille édifices de béton, dont la moitié en France, ont ainsi été répartis sur quatre-mille-quatre-cent kilomètres de littoral, formant ce que la propagande d’alors et la postérité ont appelé le « Mur de l’Atlantique ». Parmi eux, plus de six-cent Regelbau 630, en tout point semblable à moi. C’est l{ que réside mon malheur : je ne suis qu’un outil, un instrument, une arme de plus au service de la folie des hommes. Non, je ne suis pas de ces ponts qui relient les peuples ou de ces tunnels qui pourfendent les montagnes. Je ne suis pas de ces cathédrales qui se dressent dans le ciel en l’honneur d’un dieu que l’action des hommes a immanquablement poussé à détourner les yeux. Je ne suis pas plus de ces palais, construits pour symboliser le pouvoir et la richesse des uns sur les autres. Ni marbre ni bois précieux n’ont été convoqués par des artisans passionnés le jour de ma naissance. Comme je les envie ! Ces fiers monuments de pierre qui font l’admiration de leurs observateurs et que l’on invoque pour témoigner du génie humain. J’ai pourtant été érigé par les mêmes mains mais on m’a refusé ce supplément d’âme qui entoure habituellement les constructions humaines. Pour preuve : je ne suis même pas de ces modestes demeures anonymes, patiemment sorties de terre par la seule volonté de leurs créateurs d’y établir un foyer où vivre en paix. La rationalisation de ma conception exclut toute fioriture ; je ne suis que béton brut et acier. Nulle place pour l’esthétisme dans cette architecture de la mort issue de l’esprit de mes géniteurs. Je n’existe que pour servir, tout comme ceux que j’abrite, l’instinct de mort des puissants de ce monde.

10,80 mètres de long ; 9,6 de large et 5 de haut sans compter le flanquement. Ma naissance a nécessité l’excavation de quatre-cent mètres cubes de matériaux, faisant de mon berceau une tombe, tel un oracle annonçant mon destin funeste. Le coulage de six-cent mètres cubes de béton et plus de trente tonnes d’acier ont ensuite été nécessaires { m’ériger. Sous une peau froide et rugueuse de deux mètres d’épaisseur, cinq organes palpitent péniblement pour me donner vie. Cinq pièces sans fenêtres, aux murs nus, accueillent les six hommes affectés en mon sein au poste de mitrailleuse, tourné vers la plage, qui constitue notre seul regard vers l’extérieur. Enterré de près d’un tiers de ma surface, on pénètre en moi en descendant quelques marches protégées de l’ennemi par deux meurtrières. Sur votre droite, une lourde porte étanche ouvre sur un sas muni d’un système d’évacuation des gaz. A main droite, vous accédez à une caponnière permettant de défendre l’accès { l’escalier. A main gauche, vous quittez le sas pour enter dans une salle d’équipage d’un peu moins de seize mètres carrés, prévue pour

accueillir six hommes et dont le mobilier consiste en une table, six chaises et six couchettes. De cette pièce les occupants disposent d’une fenêtre de tir pointant sur l’escalier et peuvent accéder { une issue de secours qui n’a souvent de secours que le nom. Dans le fond gauche de la salle d’équipage, diamétralement opposée { l’entrée, une porte ouvre sur la salle des munitions, antichambre du cœur même de cet édifice qu’est la bien-nommée Kampfraum ou salle de combat. D’une hauteur de deux mètres trente, permettant de superposer trois couchettes dans la pièce voisine, le plafond s’abaisse brutalement d’environ cinquante centimètres. Mes tissus se resserrent autour de ces quatre mètres carrés, au sein desquels trône la reine des lieux : une MG42. A cela s’ajoute un mur de flanquement facilitant le tir d’enfilade ainsi qu’un tobrouk, petit abri prévu pour accueillir un soldat debout et sa mitrailleuse, auquel on accède par un passage étroit près de l’escalier menant à l’entrée. Deux mètres de béton viennent sceller ce sarcophage dans lequel j’ai vu mourir ceux que j’étais sensé protéger, échouant ainsi { remplir la mission qui m’était confiée, le seul objectif de ma vie. En ce jour de juin, j’ai senti la peur s’emparer du cœur des six hommes qui occupaient mes entrailles. J’ai assisté impuissant à leur mort et au triomphe de nos assaillants qui m’ont laissé défiguré, éventré, trophée d’un jour oublié dès l’arrivée de nouvelles consignes en provenance de l’Etat- major.


Si les circonstances entourant ma capitulation sont bien connues, celles de ma naissance le sont beaucoup moins. Le roman national des vainqueurs a fait de moi l’enfant de l’envahisseur, accouché dans la douleur par des hommes réquisitionnés qui n’avaient d’autre solution que de suer sang et eau pour me donner vie. Je sais cependant que ma filiation est plus trouble. Bien que commandité par l’organisation Todt (OT), dirigée depuis février 1942 par Albert Speer, le chantier pharaonique du Mur de l’Atlantique – dont l’édification a nécessité 15 millions de mètres cubes de béton et plus d’un million de tonnes d’acier – a permis à de nombreuses entreprises françaises de s’enrichir. Les besoins en béton et en bois, nécessaire à la réalisation des coffrages, ont ainsi fait les beaux jours de nombreuses cimenteries et scieries françaises qui n’étaient contraintes par aucune autre force que leur avidité. Loin d’être uniquement servile, la main d’œuvre libre, attirée par la perspective de salaires plus élevés, a également afflué, faisant grimper le nombre d’ouvriers volontaires de l’OT de soixante mille qu’ils étaient fin 1941, à plus de deux-cent-mille au printemps de l’année 1943. La légende a bien évoqué que les ouvriers français sabotaient leur travail en coupant le ciment avec de la farine et du sucre, mais qui pourrait croire à cette fable dans le contexte de rationnement qui faisait rage alors ? Le formidable effort engendré par la nécessité de reconstruire et d’apaiser le pays a eu raison de la mise au jour de cette réalité. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, la soif de justice et la quête de vérité se sont effacées devant le besoin impérieux de réunir la nation et d’organiser son redressement. Quelques têtes sont bien tombées, mais le nombre dérisoire de condamnations, eu égard au nombre d’inculpations, prononcées contre des entreprises volontairement engagées dans la construction de cet ouvrage titanesque, témoigne de l’amnésie volontaire qui s’est imposée aux lendemains de la guerre. Quant à moi et mes semblables, il était évident que nous n’avions plus notre place dans ce monde apaisé, cicatrices d’une tragédie dont les protagonistes étaient pressés de chasser le souvenir. On m’avait donné naissance dans un but précis ; devenu inutile, je cessais d’exister sans pour autant disparaître.


Abandonné, dépossédé de ma raison d’être, j’ai été souillé d’urine, d’excrément, de semence et de vomissure; mon corps marqué, tagué, recouvert de signes obscènes et

d’insultes : « PD ; Nique ta mère ; Vive le Stade Malherbe » ; toujours la haine et l’idéologie, en gestation dans l’attente d’un nouvel exutoire. J’ai assisté, impuissant, { des viols, des suicides et deux meurtres de sang-froid. Gavé de violence et de mort dans ma jeunesse, je n’ai pu m’en défaire { l’âge adulte, ne sachant si j’en étais l’instigateur ou la victime collatérale. Marqué à vie par le sceau du malheur, condamné { être le témoin d’une perpétuelle reproduction des schémas de violence, le reste de ma vie n’a été qu’une lente agonie au cours de laquelle j’ai pu constater que l’homme en paix ne différait guère de l’homme en guerre, puisqu’il était toujours un homme. Seul le contexte changeait, permettant aux humains, à intervalles réguliers, de révéler leur vraie nature et de relâcher l’étreinte insupportable du carcan que constitue pour eux la vie en société, avant d’y replonger, hébétés, jurant de ne plus s’y laisser prendre. Au fil des ans, j’ai vu chaque jeunesse franchir le seuil de mes entrailles pour évacuer en mon sein son mal de vivre et s’évader dans les illusions de l’alcool et de la drogue. Souvent ignorante du drame qui s’était déroulé en ce lieu, toujours inconsciente de sa chance d’avoir vu le jour dans cette salle d’attente entre deux conflits que l’on nomme la paix, cette jeunesse a durant de longues années été la seule à me témoigner quelque intérêt. J’ai assisté à ses beuveries, ses baisers et ses coïts. J’ai été le confident inconscient de ses peurs, de ses colères et de ses espoirs. J’ai vu et entendu ce que leurs parents ignoraient, ce qu’ils redoutaient, bien qu’entre mes murs résonnaient encore l’écho de leurs propres errances passées.


Et puis à l’approche du nouveau millénaire, une succession de faits divers sordides, le besoin croissant de sécurité du monde moderne et la mauvaise réputation qui nous entourait, mes frères et moi, se sont conjugués pour enjoindre les autorités à obstruer nos accès. Après avoir été abandonnés durant des années, ne suscitant que honte et dégoût, au mieux indifférence, nous étions subitement redevenus menaçants comme à nos premiers jours. Subit moment de clarté d’une société habituée depuis longtemps à nous ignorer, nous nous retrouvions brutalement en pleine lumière. Là où se trouvait initialement une massive porte d’acier depuis longtemps disparue, le béton est ainsi venu combler les rares espaces qui lui avaient été refusés lors de ma conception. Telles les recluses du Moyen-Age, emmurées vivantes en signe de dévotion, j’étais désormais soustrait au monde des Hommes. Converti en cénotaphe impénétrable, la menace que je représentais pour la vie était une seconde fois muselée.

Quelques temps plus tard, des voix se sont cependant élevées pour demander notre réhabilitation. Au nom du devoir de mémoire, notre triste sort semblait tout à coup attirer la sympathie de certains. Vestiges d’une période dont les protagonistes disparaissaient { grande vitesse, nous devenions les témoins de la folie des Hommes qu’il fallait désormais protéger afin que les générations futures ne reproduisent pas les errements de leurs ancêtres. Nous sommes devenus des objets d’étude, un patrimoine { conserver. Parmi les miens, quelques privilégiés, parce qu’il faut toujours qu’il y en ait, sont ainsi devenus des musées et lieux de souvenir où affluent des touristes venus du monde entier. Certains ont été convertis en salle de concert ou d’exposition ; d’autres sont devenus des trophées pour les amateurs d’une discipline en vogue depuis la fin du XXième siècle et connue sous le nom d’Urbex. Je me suis même laissé dire que certains d’entre nous avaient été convertis en habitations ou en hébergements touristiques. Mais ces rares exemples de reconversion ne concernent qu’une élite et la grande majorité d’entre-nous a été abandonnée à son triste sort, exclue comme moi de cette entreprise de réhabilitation.


D’ici quelques années, lorsque mes jambes ne me porteront plus, je tomberai de mon piédestal pour échouer en contrebas sur cette plage que j’ai si longuement contemplée. Le sable m’embrassera et renforcera lentement son étreinte jusqu’{ m’engloutir et ne laisser de moi qu’un léger effleurement de béton comparable { une pierre tombale. Avant de disparaître, je servirai peut être encore quelques temps de lieu de rendez-vous aux enfants des familles venues passer leurs vacances sur ce littoral et susciterait peut être encore un peu de leur curiosité. Plus tard, immanquablement, la mer finira cependant par tout recouvrir, aidée en cela par une humanité qui, non contente de s’entredéchirer depuis ses origines, a fini par hypothéquer la terre qui l’a vue naître. Lorgnant désormais vers d’autres cieux, à la conquête d’une nouvelle planète { engloutir, elle ne laissera derrière elle que les perdants de les exclus de ce nouvel Eldorado. Ecrasé par l’immensité de la mer, privé de la chaleur du soleil et de la caresse des vents, je poursuivrai ma lente désagrégation. A la merci des vagues et des courants, je retournerai { mon état d’origine, atomisé en une infinité de grains de sable. A ce moment, les Hommes auront probablement quitté ce paradis perdu qu’ils appelaient la Terre, partis à la conquête de nouveaux espaces sur lesquels ils se livreront encore et toujours aux mêmes jeux. Bien que j’ai du mal { imaginer la forme qu’ils prendront, je sais cependant que mes descendants seront également du voyage, comme toujours, luttant vainement en leur for intérieur pour étouffer ce sentiment que je ne connais que trop bien, ce « mal du monde », cette lassitude causée par une conscience aigüe du mal et de la souffrance, le weltschmerz.

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