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Fantasmâlgories_ Klaus Theweleit_




Le livre analyse le fascisme allemand qui a précédé la deuxième guerre mondiale. L’auteur se demande comment ses parents ont pu accepter - de manière latente ou manifeste - le fascisme ayant porté les SS et Hitler au pouvoir. L’auteur mêle analyse historique détaillée, psychanalyse et science politique pour disséquer, véritablement, la construction idéologique du fascisme, et son acceptation plus ou moins généralisée. Nous essaierons de croiser la fiche de lecture avec des manifestations d’un fascisme plus contemporain.


Ch.1_ Hommes et femmes


Dans ce chapitre, Theweleit pose les bases de sa réflexion : le fascisme capte des affects. Reste à comprendre de quels affects, exactement, il s’agit ; sur quoi le fascisme se branche réellement.Un des points fondamentaux, et qui reviendra en fil rouge tout au long du livre, c’est la sur-valorisation du masculin, du mâle sur le féminin. Sur-valorisation paraît encore trop faible : en réalité, pour le fascisme, il n’y a que le masculin qui est important, digne, et tout ce qui est associé au féminin est à rejeter, et tout ce qui est à rejeter va également l’être pour son caractère féminisé. Bien entendu, la place de la femme est donc spécifique, particulière. « Toutes les épouses ont une sorte de certificat masculin au flanc qui en garantit l’intégrité sexuelle et l’origine convenable » nous dit l’auteur dans un premier temps, c’est-à-dire au fond, qu’une femme acceptable, pour le fasciste, est la femme d’un homme accepté, validé si on peut dire. Autrement, la femme est, comme d’autres entités nous le verrons, un sujet de méfiance de par son caractère d’agresseur.


« La femme prolétaire est une putain. L’homme prolétaire, le ‘Jupp’, peut à la rigueur être un camarade, à condition qu’il trouve sa place dans la société masculine qu’est l’armée. Il perd alors l’ombre de la menace que la femme des quartiers sombres de la banlieue fait peser sur lui. La menace de ces femmes provient entre autres de leur non-virginité. L’expérience sexuelle que le soldat nationaliste soupçonne en elles déclenche manifestement une angoisse particulièrement intense. Et cette angoisse est associée au mot ‘communiste’. »

Il est difficile de déterminer la nature de cette angoisse, de cette peur. Nous le verrons, il y a de toute façon chez le fasciste une angoisse profonde de l’intimité, de la sexualité. C’est pour cette raison que la femme, si elle est associée à une pratique sexuelle, renvoie à la saleté, à la contamination. C’est la vision fasciste du communisme, mais qu’on pourrait qualifier aujourd’hui simplement de la gauche, ou du gauchisme. Pour les fascistes contemporains, il existe également toute une rhétorique autour de la femme gauchiste, sale, impure, poilue, dévergondée, en somme qui ne serait pas une vraie femme. Sans compter les insultes homophobes visant, au fond, à féminiser ceux considérés comme à gauche. Nous le voyons, l’importance du masculin dans le fascisme ne peut se résumer à une éloge de la force et du masculin, mais à une déconsidération, un rejet total de tout ce qu’il ne l’est pas, la femme en premier lieu. Nous verrons plus tard sous quelles conditions uniques la femme est acceptée par le fasciste.


Pour l’auteur, la haine de la femme communiste, de la femme sexuelle, vient de son potentiel castratrice. Avec la figure de la flingueuse, le fasciste construit un fantasme qui vient étayer, construire son angoisse de la femme sexuelle qui castre, et manifeste indirectement sa peur de la sexualité. La flingueuse, c’est l’image de cette femme prolétaire, rouge, communiste, qui charme par ses attributs féminins, par la promesse de la sexualité, pour finalement tuer, sortir une arme. « L’hypothèse selon laquelle il s’agirait du fantasme d’un pénis dangereux est corroborée par toute l’apparence des ‘femmes spartakistes’ : cheveux au vent sur des chevaux à poil ras, armées de pistolets, elles offrent l’image d’une terrible puissance sexuelle. Cette puissance est imaginée et crainte non pas comme vaginale, mais comme phallique. »

Un des arguments avancés par Theweleit pour expliquer ce rejet de l’intime, cette peur de la sexualité, il parle de « leur investissement de la grande politique (…), cet investissement des destinées de la race et de l’humanité suppose la négation de la petite, de la proche, de la micro-histoire. Dans leur aspiration au lointain, en politique, pour la société, c’est la proximité, le privé, l’individuel, voire le singulier qu’ils cherchent à éviter. » Autrement dit, l’intimité c’est avant tout le singulier, l’individu ; et c’est de ça dont il faut se débarrasser pour être à la hauteur du projet politique collectif, global, qui dépasse de loin l’intérêt de l’individu en lui-même. Dans ce travail, l’idée n’est pas de dire que le fascisme a construit un rapport particulier à la sexualité, au masculin et au féminin, mais bien plutôt de se demander comment le fascisme a fait office de réponse à certaines réalités partagées autour de ces questions. Ou, pour le dire autrement, comment le fascisme a réussi à capter certains affects masculinistes. « Jusqu’à quel point une certaine organisation masculine de la vie a t’elle recherché les conditions de sa survie dans le fascisme ? » se demande l’auteur. Là-encore, nous pourrions faire un parallèle avec la montée récente d’un renouveau fasciste qui fait office, chronologiquement, de réponse vis-à-vis d’une avancée franche dans révolution féministe (avec tout le mouvement #MeToo). Le progressisme des dernières années, l’augmentation constante des droits LGBTQI+, la démocratisation en Occident des mouvements Queer, les combats féministes de plus en plus populaires, etc., sont autant de coups portés à une logique organisationnelle masculiniste. Autrement dit, nous pouvons également nous demander en quoi la montée d’un néo-fascisme (Trump, Bardella, Melonni, Milej, Poutine, etc.) ne s’explique finalement pas simplement par la recherche de survie d’une organisation masculine de la vie, d’une organisation patriarcale. Le patriarcat, attaqué culturellement depuis des années, se brancherait au fascisme pour survivre.


La peur de la femme s’exprime à travers le dégout et la volonté d’extermination des communistes. La communiste, c’est la femme sexualisée ; la femme sexualisée, c’est la castration. Le fasciste a peur du phallus de la femme (le pénis imaginaire), donc pour s’assurer qu’elle n’en ait pas, il ne faut pas qu’elle ait de sexe tout court. « Mère, sœur (infirmière) et comtesse en une seule personne – la trinité de la ‘bonne’ femme, de la non-putain. Elle ne castre pas, mais protège. Elle n’a pas de pénis, mais pas de sexe non plus. » Autrement dit, la femme acceptée, c’est la femme non-sexuelle. La veuve par exemple, l’infirmière, la mère. Mais la mère renvoie à la question de la procréation du sujet. L’image idéal, c’est bien la vierge Marie, l’immaculée conception, fantasme absolu du fasciste. « Dans le fascisme, le patriarcat assure sa domination sous forme de ‘juniorat » - voilà ce qu’on peut avancer à ce stade. Tous des fils, rien que des fils, Hitler compris. » Et la mère, c’est l’Allemagne. Ici, on pourrait faire un parallèle avec l’utilisation massive de l’insulte « fils de pute » des flics de Sainte-Soline. En effet, sur les récentes vidéos publiées par Médiapart, on constate à de nombreuses reprises l’utilisation de l’insulte envers les manifestants. Les gauchistes ne sont pas des fils d’une entité qu’on respecte, ils sont le fruit de la sexualité : donc de putes. On retrouve la même logique fasciste où la sexualité est quelque chose de dégradant et dont il faut se dégager pour être fort. Ceux d’en face, les ennemis, sont le fruit de cette sexualité dégradante, de ce qui semble répugner. L’exemple paradigmatique étant la sortie d’un policier en particulier : « Ils sont ravagés, c’est des pue la pisse, c’est des résidus de capote, faut les éliminer j’sais pas. » Ici, il n’y a plus vraiment de doute quant au caractère détestable que le flic associe aux manifestants. « Ravagés » renvoie nécessairement à une pathologisation, une dévalorisation du caractère d’égal. Les manifestants sont nécessairement fous (ravagés) parce qu’ils sont sales (pue la pisse), et ils sont sales parce qu’ils sont le résultats de la sexualité (résidus de capote) ; ils faut donc les éliminer. L’enchainement réthorique est, ici, particulièrement parlant.


« Tout le mal que leur a jusqu’ici inspiré la « mauvaise » partie de la femme clivée – qu’elle soit une putain, un sale animal, qu’elle tue et castre les hommes, qu’elle revête les habits de l’infirmière « blanche » pour ne pas être reconnue comme ‘flingueuse’ (femme au ‘pénis’), qu’elle cherche à se donner l’apparence de la mère/sœur pure, dont elle salit et pervertit l’image – tout cela est censé justifier le plaisir rageur que les soldats tirent à les persécuter. Il s’ensuit dès lors que la terreur contre la femme qui ne correspond pas à l’image de la mère/sœur répond par principe à un droit de légitime défense. »

D’une certaine manière, l’acte de tuer vient remplacer l’acte sexuel : la libido est captée par la haine de la femme sexualisée, plutôt que par le désir de la rencontrer. On comprend donc comment le fascisme, d’un point de vue libidinal, capte en réalité la difficulté de faire avec l’Autre, que représente la sexualité. Si pour Lacan, « il n’y a pas de rapport sexuel », c’est bien pour faire réaliser que la sexualité échoue à créer un rapport entre un Sujet et un autre ; un écart, voire un vide, subsiste entre eux et ce, peu importe l’intensité de la pratique sexuelle. Derrière toute cette idée, la leçon de la psychanalyse : le Sujet est inévitablement manquant, et se constitue autour (à partir) de ce manque. Le fantasme, et la sexualité, ne sont que des avatars des tentatives désespérées de tout Sujet à faire avec ce trou constitutif : c’est sa propre division que le Sujet est amené à gérer. Autrement dit, le fascisme serait une modalité de gestion libidinale de cette division, une manière de rejeter cette recherche d’une complétude dans l’Autre féminin, voire un rejet plus général du Sujet divisé lui-même, en se branchant plus volontiers par la haine, l’épuration, le meurtre.


Il s’agit ici de développer l’aspect psychanalytique, notamment la question de la constitution du Moi. « Au moment où ce dernier perçoit la mère comme un objet lui étant extérieur, il se perçoit lui-même comme un objet distinct de la mère. Il accède alors au ‘moi’, au sujet, en apprenant à se concevoir comme un objet (…) Le moi s’extrait de la symbiose mère/enfant, il s’extrait d’une union duale. » Lacan parle du stade du miroir comme formateur de la fonction du je. C’est la fin de la symbiose, l’enfant prend conscience qu’il est un être singulier, c’est-à-dire à part de ses parents. Le sein qui le nourrit n’est pas à lui, n’est pas là en soit, mais il appartient à un autre qui accepte de s’en servir pour le nourrir. Autrement dit, le Sujet se découvre comme manquant et divisé. Divisé parce qu’il est dépendant de cet Autre, dont il va utiliser le langage qui échoue à tout dire. Il est divisé entre ce qu’il est en mesure d’exprimer et ce qu’il ne peut exprimer (même pas à lui-même), par cet outil que l’Autre lui impose (le langage) ; il est divisé parce que son Moi se constitue comme adresse à l’Autre, en renonçant à la jouissance de la symbiose autistique initiale, non symbolisable.

« Si la rupture de la symbiose est perturbée, les fonctions du moi (qui ne se développe alors jamais complètement) se voient fortement altérées, entraînant inévitablement de lourds troubles de l’aptitude aux relations d’objets (les causes qui entravent la rupture de la symbiose balançant entre les deux cas extrêmes de la mère trop ‘dure’ - qui repousse l’enfant trop tôt ou ne l’accepte jamais vraiment – et la mère trop ‘douce’ – qui retient l’enfant prisonnier de son étreinte. »


C’est ce qu’il nomme la « zone du défaut fondamental », c’est-à-dire au fond un échec précoce dans la constitution du Moi. C’est assez proche au fond de la désignation de psychose par Lacan, mais il ne s’agit pas ici de réfléchir avec ces définitions. On a donc un défaut structural, antérieur à la mise en place des opérations névrotiques classiques, et qui va venir surtout renseigner sur la formation des limites du sujet : limites entre dedans et dehors, entre Moi et non-Moi, entre le corps et ce qui l’affecte. Dans cette zone, c’est ce qui nous intéresse particulièrement avec les fascistes, le Moi ne s’est pas constitué comme surface suffisamment stable pour contenir les excitations, les affects et les images. Le corps y est vécu comme ouvert, traversé, menacé de dissolution, et les images ne fonctionnent pas comme des représentations symboliques mais comme des présences agissantes, envahissantes. C’est le cas de la flingueuse communiste, qui n’est pas une image au sens d’une métaphore, mais une image agissante, réellement angoissante pour les fascistes allemands dont l’auteur analyse les textes. C’est en effet, très proche de la psychose ; mais la différence conceptuelle et clinique serait à comprendre selon une question de niveau : là où la psychose représente un défaut dans l’ordre symbolique, la zone du défaut fondamental se trouve en amont, c’est une manière de se subjectiver.


Les sujets organisés autour d’un tel défaut ne sont pas structurés par la conflictualité liée au désir, mais par la crainte permanente de l’effondrement. Pour comprendre ce point, Theweleit met en avant ce qu’il appelle « l’absence de refoulement du désir d’inceste » chez ces soldats. C’est-à-dire au fond que ceux-ci ne peuvent s’analyser au regard d’un schéma oedipien classique (l’enfant désire sa mère, on lui interdit, cette pensée est refoulée, déplacée, et donc devient moteur du désir), mais comme une absence totale de fonctionnement névrotique. Que ce désir ne soit pas refoulé ne veut pas dire qu’il est actif, que le soldat tente d’avoir une relation avec sa mère, mais plutôt que celui-ci est resté bloqué psychiquement à un stade de symbiose totale, et comme dans la psychose, la mère (ou sa métaphore, le désir, la sexualité, et tout ce qui peut s’en rapprocher) est une masse envahissante, un Tout sans bord qui menace le Sujet. Autrement dit, c’est un désir qui n’est pas un désir au sens névrotique, c’est-à-dire qui n’est pas symbolisé et donc structurant.


Le fonctionnement psychique de ces sujets ne reposerait donc pas sur le refoulement, mais sur des mécanismes de blocage, de rigidification et de fermeture. Le fantasme, chez eux, n’est pas un scénario inconscient à interpréter, mais un dispositif matériel de protection, une sorte d’armature destinée à colmater la zone du défaut fondamental et à empêcher la liquéfaction du Moi. Tout ce qui est perçu comme fluide, mobile, ambivalent ou chargé d’affect — et en particulier le féminin — est vécu comme une menace directe contre l’intégrité psychique et produit, nous l’avons vu, une véritable angoisse/peur, dont le fasciste veut absolument se protéger.


Le fascisme fonctionnerait donc comme une solution politique et collective qui rencontre et organise un certain type de structure psychique déjà existante. Là où le Moi interne est fragile, le fascisme fournit des formes externes de clôture et de consistance : discipline corporelle, hiérarchie, uniformité, ordre total, idéal de dureté et de sécheresse. Ces dispositifs fonctionnent comme des prothèses du Moi, venant suppléer une enveloppe psychique défaillante. La violence fasciste s’apparente donc à une opération défensive. Ce qui ne peut être contenu à l’intérieur est projeté vers l’extérieur, puis détruit, afin de préserver l’intégrité du Moi. La guerre, dans cette perspective, est vécue comme structurante, tandis que la paix, l’ambivalence et la différenciation subjective deviennent dangereuses.


Nous comprenons donc que le langage utilisé par ces soldats est particulier, ne fonctionnant pas en métaphores et équivoques. Pour le dire autrement, il faudrait comprendre l’expression fasciste comme une expression dénuée de puissance symbolique et imaginaire, comme un moyen de production du réel. Mais, « le processus linguistique est toujours un processus de production, un processus d’appropriation et de métamorphose de la réalité. » La spécificité du langage fasciste, selon Theweleit, est qu’il s’emploie en permanence à dévitaliser : « ce qui frappe chez ces hommes-là, c’est la façon dont les éléments de la réalité que leur langage assimile se voient dessaisis de leur propre vie. » Nous l’avons vu, le fasciste tente coute que coute de se protéger de la logique du flux qui menace son Moi fragile ; le flux de la vie ne faisant pas exception. « Leur mode de production consiste en la transformation du vivant en inerte, en la destruction de la vie. Il me paraît justifié de la qualifier d’antiproduction. Cette antiproduction a un côté destructeur et un autre procréateur. Elle édifie son nouvel ordre à partir de la réalité dévitalisée. » C’est ça le fascisme au fond, une dévitalisation du réel qui protège des flux de l’imprévu, du multiple, de la diversité. Le fascisme, force d’antiproduction qui détruit l’élan vital pour reconstruire une réalité dévitalisée mais ordonnée, hiérarchisée qui vient rassurer ses hommes. « Le danger est la vitalité même. »


Ch.2_ Flots, corps, histoire


A_ Etat de la matière de l’intérieur du corps


Nous l’avons vu, ce qui est en jeu dans la psychologie fasciste, c’est l’empêchement de la liquéfaction du Moi par tout un appareillage visant à contenir et à fermer. La femme, de par la sexualité qu’elle charrie, est source d’angoisse par la symbiose qui plane derrière le coït. La vitalité, de par le flux d’imprévus qu’elle charrie, est toujours remplacée par l’ordre et la sécurité associés à la mort. Au fond, c’est le flot – le flux – qui est pour le fasciste un danger. Au même titre que la flingueuse fait office d’avatar des dangers représentés par la sexualité féminisée, la métaphore des « flots rouges » vient rendre compte de l’angoisse du mouvant et du désordre chez les fascistes. Les soldats communistes sont décrits comme une marée rouge qui s’insinue partout, dont on ne peut prévoir l’avancée. A cela, le soldat répond par la raideur, le sec et la solidité. « Il se défend par une sorte d’érection prolongée de tout son corps, de toutes les villes, de toute les troupes (…). Qu’il s’agisse de l’homme lui-même, d’une ville, d’une falaise, d’une berge, ce qui importe pour se défendre contre les flots c’est d’être saillant. »


Toute cette rhétorique n’est pas du tout un autre point, mais plutôt la continuité de tout ce qui nous occupe depuis le début. La maintenance du Moi nécessite un endiguement de tout ce qui pourrait s’écouler du corps. Ce corps sur-investi, corps-carapace duquel rien ne doit s’échapper sous peine de menacer tout le système de s’écrouler. Ce n’est qu’à condition d’une fermeture complète, de l’érection d’une barricade totale qui canalise ce qui cherche à couler, que le Moi fasciste peut se maintenir opérationnel. « Les flux dont nous parlons ne doivent pas couler chez l’homme-mâle soldat. Il va tout mettre en œuvre pour les empêcher de couler : flux réels et ‘imaginaires’, flux de sperme et flux de désir ; il n’y a pas jusqu’au plaisir des flux mauvais (…) qui ne doivent être endigués. Ces fleuves sont fermés, mais avant tout : aucune goutte ne doit exfiltrer l’enveloppe corporelle… La moindre gouttelette de plaisir, un seul et minuscule autocollant sur le mur d’une maison, le moindre évadé d’un camp de concentration fait vaciller le système (le système d’endiguement) et prélude à la défaite : ‘nous sombrons !’ - et pas juste métaphoriquement. »

A travers toute cette partie réellement centrale, nous comprenons que l’enjeu dépasse bien évidemment la guerre à proprement dit ; les flots rouges ne sont pas une construction de propagande, mais bien l’expression d’un dégoût – dégoût lié à une angoisse d’envahissement qui viendrait faire exploser le Moi – de tout ce qui vient menacer la structure même du fascisme, c’est-à-dire un système politique efficace à organiser la clôture nécessaire à la survie psychique de ses composants. Il n’y a pas de marge d’erreur possible, car l’objectif n’est pas militaire au sens propre ; il est avant tout un objectif de structuration.


B_ Formation de la cuirasse contre les femmes


Ici, il faut tout d’abord comprendre ce qui semble être au fond la thèse principale et centrale du livre : le fascisme est une organisation guerrière contre la vitalité (pour toutes les raisons que nous avons vu). Et la femme en est la représentante paradigmatique. Ce serait une erreur d’imaginer que le fascisme est une organisation politique spécifiquement pensée contre les femmes, mais qu’en s’organisant contre toute forme de vitalité, le fascisme s’attaque au féminin, et féminise ce qu’il associe à la vitalité, aux flux, etc. Ainsi, il s’agit de mettre en avant deux choses fondamentale.


Premièrement, le territoire est un espace qui ne fait pas exception dans la logique fasciste de contenir. Ou, pour le dire autrement, qu’il y a un continuum entre le(s) corps et le(s) territoire(s). C’est ainsi que Theweleit parle de dé-territorialisation ou de re-territorialisation. Le territoire n’est jamais simplement un espace purement géographique. Il est pensé comme une projection extérieure du corps, ou plus exactement comme une tentative de stabilisation externe d’un corps vécu comme instable par le fasciste. On a ainsi une association entre la terre, la Nation, et le corps individuel du fasciste, ce qui fait de tout projet de conquête et de solidification des frontières un projet collectif venant résonner avec des velléités individuelles. Nous avons là un très bon exemple de comment le fascisme organise des réalités psychiques et comment des affects particuliers se branchent à un projet politique. Par ailleurs, nous comprenons que la Nation est la seule Femme qu’il s’agisse d’aimer : figure féminine sans l’angoisse du sexe.


Deuxièmement donc, le corps des femmes devient ainsi un espace qui menace de dé-territorialisation par sa propension à brouiller les bords, les frontières, à favoriser l’écoulement des flux. Le corps de la femme représente la vie de manière paradigmatique : porter la vie est non seulement une histoire de flux, mais aussi et surtout une histoire de mouvement, de transformation, d’abolition des frontières. C’est tout ce qui dégoûte et angoisse le soldat fasciste. Ainsi, Theweleit développe toute une idée selon laquelle le fascisme est l’aboutissement – radicalisé – d’une économie sexuelle bourgeoise-patriarcale. Cette économie particulière vise en somme à cliver le féminin entre un versant acceptable (la mère, la femme désérotisée, en charge de la reproduction de la famille et de la morale, etc.), et la putain, la prolétaire chargée d’un capital érotique, etc. « Au ‘Dieu intérieur’ s’ajoute la ‘femme de l’intérieur’, active dans la maisonnée, le prolongement de la limite du moi masculin, démarcation d’avec le monde de l’autre chair, d’avec l’autre flux du monde. »

Pour la bourgeoisie-patriarcale, ce clivage permettait, au prix d’une hypocrisie plus ou moins assumée, de maintenir une illusion de contrôle et de moralité d’un côté, tout en assouvissant des désirs peu valorisés de l’autre. Nous voyons ici que cette modalité historique prépare en somme le fascisme, dans le sens où c’est un processus de dévitalisation de la femme qui est en jeu : en associant et contenant le flux de la sexualité à certaines catégories féminines particulières, le dispositif produit une normalisation de la femme bourgeoise, bien comme il faut, dont le corps est de plus en plus dissocié de son caractère vivant (et donc jouissant et incontrôlable). Il devient au contraire le lieu de la stabilité, réceptacle moral avant tout fonctionnel (représenter la famille, honorer l’homme, pourvoir la descendance, etc.). Le fascisme n’est qu’une radicalisation de ce clivage (et donc de l’utilisation du corps féminin). Par conséquent, la femme doit être soit totalement re-territorialisée (mère, sol, nation, pureté), soit totalement expulsée comme force déterritorialisante. Il n’y a plus de place pour une femme vivante, désirante, contradictoire. Le fascisme, pour Theweleit, pousse à son paroxysme cette peur de la vitalité féminine qui, au fond, traverse les siècles. « Le seul intérêt d’une telle esquisse est de montrer à quel point la relation de l’homme soldat du XXe siècle à la femme blanche/rouge (telle qu’analysée plus avant au premier chapitre) ne peut être comprise comme un phénomène isolé, voire unique en son genre. Il faut bien plutôt le considérer comme un rouage dans le continuum de l’histoire bourgeoise-patricarcale, soit dans le cas qui nous occupe : comme une partie de la genèse du fascisme. »


C_ Le corps comme saleté


L’auteur remarque une utilisation massive – dans les textes fascistes étudiés – d’un champ lexical du flux : marécage, vase, bave, bouillie, etc., pour faire allusion aux corps. Ce qui peut être considéré, avec la psychanalyse, comme une source de plaisir, l’extériorisation des flux corporels, semble représenter pour le fasciste une source d’angoisse terrible, un danger de dé-territorialisation, de dissolution du Moi. « Tout ça fait penser à un renversement des affects originellement liés à l’excrétion des différentes substances du corps humains et qui sont source de plaisir. Sauf qu’en lieu et place de l’éventuel plaisir éclate une défense panique. » Le flux, l’humide, le liquide, représentent les fluides du corps en somme ; ceux-ci symbolisent les périphéries du corps du soldat, et menacent de faire tomber les frontières, à tel point qu’il s’agit pour lui de les « négativiser, jusqu’à devenir la manifestation sensible de tout ce qui est exécré. » Les fluides sont associés à la saleté, ou plutôt la gestion des fluides est en grande partie le travail, infantile, d’apprentissage de la propreté. Ce qui sort du corps est sale, l’endiguer est nécessaire, et un sentiment de culpabilité est associé au fait de ne pas le faire, de ne pas y arriver. Ainsi on comprend comment cet apprentissage de la propreté est une force de répression sexuelle, par le fait même qu’elle associe fluide corporel à saleté et à culpabilité ; « c’est ça le surmoi, l’installation du déplaisir, l’angoisse au coeur de la sensation de plaisir » nous rappelle l’auteur.


Dans la continuité de la zone du défaut fondamental, le fasciste serait un sujet pour lequel la culpabilité liée aux flux de son propre corps ne vient pas après le plaisir, mais est préalable au désir même, c’est-à-dire au fond qu’il n’est pas, comme le névrosé, empêtré dans l’ambiguïté du désir, mais au contraire radicalement du côté de l’anti-production, de l’empêchement de toute culpabilité.

L’explication que donne Theweleit est que le jeune sujet fasciste aurait rencontré trop tôt, dans son environnement socio-familial, la politique d’assainissement de son corps : « Que se passe-t-il maintenant si l’enfant ne parvient pas à atteindre cette différence centrale parce que le plaisir qu’il tire à déborder ne lui est pas suffisamment accordé ? » se demande-t-il.


Nous comprenons ainsi l’obsession de la pureté dans le fascisme qui commence avec le corps individuel pour s’attaquer ensuite au corps de la Nation. La pureté est bien plus qu’une question esthétique : elle est au fondement même de la raison d’être fasciste. La pureté, c’est la gestion des flux, et donc la réassurance d’un contrôle sur les corps traversés, troués, menaçant sans cesse de se percer, de déborder, etc. La pureté n’est pas tant une valeur morale, mais bien plus un fantasme d’une intégrité du Moi. La saleté est inévitablement associée à la contamination, à la fissure d’une totalité et est donc une source d’angoisse majeure de laquelle il faut se protéger. Seule l’eau pure, cristalline, est valorisée, parce qu’elle est là pour nettoyer, pour assainir et purifier. « A terme, il fallait qu’une substance soit constamment à portée de main pour liquider vite fait bien fait la ‘saleté’ produite sans arrêt et avec elle la menace de dissolution. » Les fascistes se voient ainsi comme ceux qui purifient : la race, la terre, le territoire, la Nation. L’objectif n’est pas de détruire ou de tuer : il est de nettoyer.


Ici, les vidéos de Sainte-Soline sont tout aussi parlantes : « des merdes comme ça faut les brûler ».

Au fond, c’est bien un désir de purification qui semble être au coeur du projet exprimé par l’agent. C’est la merde, la saleté, qu’il s’agit de repousser, de nettoyer, non pas avec de l’eau, mais avec le feu, qui n’est pas sans évoquer, comme nous l’avons vu, la mort et la dévitalisation. Le feu purifie par la mort qu’il sème sur son passage. Dans le même ordre d’idée, la sortie « Il communie avec la nature. C’est vrai que je lui enverrais bien une grenade dans la gueule mais bon… » témoigne de la même volonté de purification par la mort (le feu, l’explosion) ; en l’occurence le manifestant en face ne présente aucun danger et ne s’adresse même pas à la police en place. Cette pseudo « communion avec la nature » semble n’être qu’une interprétation nécessaire au policier pour justifier de son désir de violence, mais c’est bien sous l’angle de la purification qu’on la voit s’exprimer, l’interprétation dévoilant au fond le mépris que l’agent manifeste à l’égard d’un certain type de population dont l’objectif de protection de la nature n’est pas caché ; objectif précisément tourné en ridicule par la parole policière.


D_ Digue et flux – le rituel des défilés de masse


Une seule exception ; ou plutôt, un seul flot est suffisamment codifié et contrôlé qu’il en devient acceptable : le défilé nazi. « Les nazis une fois arrivés au pouvoir domptèrent les flots pour les faire couler à l’intérieur de leurs rituels. » L’auteur y voit là une mise en scène publique de l’interdit du désir liquide. C’est une manière ritualisée de s’affranchir collectivement de l’interdit, un espace d’extériorisation des pulsions vitales – de flots, « l’éclosion de la liberté est mise en scène par le fascisme, une liberté dans laquelle le fasciste ne se dissout pas. » Nous avons affaire à une circulation contrôlée, disciplinée. Le défilé n’est pas une libération du désir, mais une suspension ritualisée de son interdiction, strictement limitée dans le temps, l’espace et la forme. « Le fascisme traduit ainsi des états intérieurs en gigantesques monuments extérieurs, ornements comme systèmes de canalisation dans lesquels les êtres humains s’écoulent en grand nombre, dans lesquels leur désir a au moins le droit de couler dans le lit (monumentalement élargi) qui lui a été prescrit, dans lesquels ils peuvent faire l’expérience qu’ils ne sont ni clivés ni isolés, qu’ils partagent la transgression de l’interdit avec tant d’autres, le plus de monde possible. »


Autrement dit, le fascisme vient permettre à la fois, nous l’avons vu, de canaliser les flux de désirs, la vitalité même au coeur de la pulsion, tout en offrant des espaces factices d’expressions des pulsions réprimées, des désirs enfermés. C’est ainsi que le fascisme devient opérant : en organisant le colmatage du flux tout en construisant un espace rassurant pour qu’un simulacre de flux circule. Le flux est autorisé précisément à l’endroit où il n’est plus dangereux pour personne parce que sous contrôle. Au fond, c’est un des points importants du livre : le fascisme n’est pas à combattre à l’endroit de l’idéologie, mais bien plutôt au niveau de son opérativité. C’est pour cela que pour Theweleit, il est impossible de ne pas partir du principe que les masses ont d’une manière ou d’une autre désiré le fascisme, que celui-ci n’a pas été efficace du point de vue libidinal. Il a répondu à un besoin, a organisé un rapport spécifique au désir. « Par conséquent, le fascisme promet à l’homme l’assemblage des parties ennemies sous des conditions supportables, promet la domination de l’homme sur l’hostile ‘féminin’ qui est en lui. »


« Le ‘désir de désirer’ étant au centre de la menace que ressent l’homme soldat, toute propagande fasciste combat en dernière instance toute forme de plaisir, toute forme de jouissance qui, de par leur caractère mélangé, agissent sur la cuirasse corporelle comme des ferments chimiques qui dissolvent. »



Ch.3_ La masse et ses contre-formations


Chez le fasciste, la mort des autres autour de lui provoque un plaisir, un sentiment de jouissance, aussi parce qu’elle implique en miroir sa propre survie. Dans un univers hostile, mortifère, lui seul se tient debout, solide et droit, survivant au-dessus du lot, au dessus du commun des mortels. « Cet homme n’aime pas tant les cadavres que sa propre vie » explique l’auteur, mettant en avant l’idée que le fasciste veut se voir comme un vainqueur, notamment vis-à-vis de la mort elle-même, qu’il aurait réussi à extérioriser. Les autres meurent, mais pas lui, car il est puissant et qu’il s’est éloigné de la vitalité du désir. « Survivre/demeurer dans la lumière comme la joie d’avoir échappé à la masse du mort, à ses propres ténèbres. »


Pour Theweleit, un des angles importants de l’idéologie fasciste se situe précisément au point de distinction entre un « moi » et « eux », et plus généralement au niveau d’une bipolarisation du monde ; le bien/le mal, le conscient/l’inconscient, le haut/le bas, etc. Ceux qui survivent à la mort sont supérieurs, et il n’y a pas à penser la mort comme un problème. Au contraire, la présence permanente de la mort est utile au fasciste pour hiérarchiser. Dans cette perspective, le fasciste veut absolument se distinguer de la masse qu’il juge impure et sale, nous l’avons vu. Cependant, la masse joue un rôle primordial dans la libido fasciste. « Pour que la masse et ce qui en elle vit, grouille ou pourrit deviennent l’incarnation de son propre ‘intérieur’, il faut que l’intérieur de l’homme, l’état de ses pulsions, lui apparaisse à lui-même comme quelque chose d’absolument détaché, et donc aussi comme un être détachable : ce qui parfois sort de lui, cherche à faire éruption, est le totalement inconnu, l’homme primitif » nous dit l’auteur. Il s’agit ainsi de comprendre que la masse représente au fond, pour le soldat fasciste de la zone du défaut fondamental, ce qu’il n’arrive pas à symboliser de son intérieur corporel. L’intérieur du corps représente en effet tout ce qui angoisse le soldat et que nous avons déjà mis en valeur : les fluides, le grouillement, l’incompréhensible, le chaos au fond, et tout cela est invivable pour le soldat. C’est donc sur la masse qu’est projeté cet invivable avec lequel il n’arrive de toute façon pas à composer autrement. La masse représente ainsi cet intérieur expulsé, matérialisé ailleurs ; c’est ce qui grouille sans détruire (directement) le sujet, mais qui le menace – et qui doit donc être nettoyé. Ceci étant dit, l’homme primitif dont parle Theweleit n’est pas une fois pour toute extérieur au soldat, ou pour le dire simplement, la masse ne représente pas cet intérieur bestial de manière définitive, et son éradication ne règle pas le problème de l’homme primitif. On décèle ici toute l’ambiguïté autour de l’homme primitif à l’intérieur du soldat : c’est à la fois l’autre inférieur, de la masse, celui qui préfère le chaos de la vie sur l’ordre de la mort, mais aussi cette part de lui dont il ne peut pas vraiment se débarrasser, mais plutôt a laquelle il doit permettre continuellement de s’expulser. C’est ici qu’intervient la guerre, ou plutôt, l’apologie de la guerre comme processus de stabilisation psychique. « On aspire ardemment à la guerre parce qu’elle seule permet à l’homme ainsi structuré d’être en conformité avec lui-même, avec son intérieur ‘bestial’ et ‘primitif’ sans que ce dernier l’engloutisse. » La guerre à une double utilité : elle purge (de) la masse (et donc de la part animale) tout en faisant office de licence à son expression. C’est d’ailleurs, au fond, en l’exprimant que le soldat l’extériorise. Comme pour le défilé, la guerre cadre et ordonne une libido qui pourrait, autrement, liquéfier le Moi du sujet fasciste.


Evidemment, la masse doit se percevoir comme une entité de sujets inférieurs au soldat, pour justifier sa domination, voire son éradication. L’animalité vient jouer un rôle important, tout comme le concept de culture. La culture fasciste produit le soldat, la hiérarchisation militaire jusqu’au Führer, et l’impure, l’inférieur. Tout cela est nécessaire au fonctionnement du corps social, de la Nation. « L’individu ‘surélevé’ se revendiquant d’une ‘culture supérieure’ a besoin d’un ‘en bas’ à opprimer pour toucher à la totalité bienheureuse, pour atteindre la complétude corporelle. » Il y a une nécessité de produire une hiérarchisation permanente, la race n’étant qu’une porte d’entrée. La race allemande est supérieure aux autres races, mais celle-ci n’est pas exempte de sa propre hiérarchisation interne. « L’être individuel, qui est venu à s’extraire de la masse, est en dernière instance le phallus : les ‘Allemands, leur inépuisable ferveur et leur travail acharné’ à dix mille lieues des femmes, de la masse et d’eux-mêmes… en voie d’incarner une partie du phallus d’en haut. »

L’utilisation de la race vient permettre une opposition culturelle et idéologique, avec la masse. « Là où l’armée apparaît comme le type d’organisation extérieure conforme à la culture masculine (lui étant quasi naturelle), la ‘race’ semble désigner la forme d’organisation équivalente rapportée au corps de l’homme soldat. » Autrement dit, la focalisation sur la race est une manière pour le soldat fasciste de se distinguer de la masse, et d’extérioriser à sa façon la masse en lui.


A partir de cette distinction se construit l’idée de Nation et de Peuple. « Le peuple s’édifie sur la nature domptée : c’est en cela qu’il diffère de la ‘masse’, laquelle pousse la nature à l’émeute et aux débordements. Le peuple est plus que la ‘masse’ mais moins que la Nation. » La Nation semble être une construction opposée à la notion d’égalité qui est associée à la masse ; l’égalité c’est la multiplicité, le flot. Au contraire, la Nation est bâtie sur un ordre hiérarchique, le peuple étant sa matière première que la Nation doit mettre en forme. « L’unité dont parle le fasciste est par conséquent un assemblage clairement violent d’oppresseurs et d’opprimés dans une structure de domination qui est tout sauf un rapport d’égalité. »



Ch.4_ Corps masculin et « terreur blanche »


A_ Sexualité et dressage


Pour s’intéresser au dressage, Theweleit va spécifiquement traiter de l’institution militaire. C’est notamment dans ce cadre que le soldat va se soumettre à une loi plutôt qu’à l’arbitraire de la vie. Le chaos des possibles laisse sa place à l’ordre, au prévisible et à la répétition. On va tuer l’individu en soi pour n’être plus qu’un membre d’un collectif, une partie d’un tout.Tout devient public, dans une logique panoptique, dans le sens où aucun espace d’intimité n’est permis. L’oubli de soi, de son individualité, prend forme dans le dressage militaire et la vie rude et hostile en collectif. Endurer, se débarrasser des attentes, espoirs et désirs, pour n’être plus qu’un corps dur et résistant. « Le corps encaisse agression sur agression jusqu’à l’accoutumance. » Cette notion d’accoutumance n’est pas sans rappeler les entrainements, documentés, de corps policiers tentant de s’habituer aux gaz lacrymogènes dans leurs propres casernes1. Le bruit de la toux et des crachats des élèves policiers sont dilués sous les hurlements répétés des chefs qui ordonnent tantôt de ne pas se toucher les yeux, tantôt de « ne pas les gonfler ».


En avançant l’idée que le soldat « devient lui-même une pièce de la machine – elle a arrêté de le broyer », l’auteur montre qu’à travers la violence du dressage, que les soldats exercent les uns sur les autres, l’idée est bien de devenir une partie d’un Tout, d’un corps militaire violent qui broie la masse. Le soldat, en étant du côté de l’oppresseur, s’assure de ne pas être du côté de l’opprimé ; mais c’est bien en accumulant de la violence à son égard que le soldat, en se solidifiant, devient apte à l’exercer lui-même. « Et petit à petit, le corps accepte la douleur administrée à sa périphérie pour toute réponse à la recherche de plaisir. Il la prend pour argent comptant. On l’éloigne du principe de plaisir, on le remet au pas, réorganise le tout en un corps qui maîtrise le ‘principe de douleur’ : ce qui fait mal est bon... »


Bien entendu, tout ceci conduit à l’érection d’un homme nouveau, d’un sur-homme débarrassé de son caractère humain ; c’est bien la machine qui devient le nouvel idéal corporel. L’homme doit se concevoir comme une machine, et l’homme dirige sa libido vers les machines de guerre, celles-là même qui ordonne le monde en diffusant la mort. « Ce qui fascine Jünger dans la machine semble être la vision d’une ‘vie’ (se mouvoir, tuer, exprimer quelque chose) expurgée de tout sentiment. » Ce n’est d’ailleurs pas anodin qu’une des figures majeures du néo-fascisme – Elon Musk – soit un transhumaniste convaincu ayant fait fortune grâce à ses machines sophistiquées.

Nous avons donc un homme nouveau dont le physique est mécanisé, l’intérieur expulsé, le psychisme éliminé. « Je crois que nous tenons là le prototype de l’utopie conservatrice : un homme à la périphérie mécanisée et à l’intérieur banalisé. » De manière générale, le dressage par les sévices permet à l’homme soldat de s’approprier un corps qui l’angoisse : c’est une expérience du corps. Pour Freud, « la façon dont on acquiert à l’occasion de maladies douloureuses une nouvelle connaissance de ses organes est peut-être prototypique de la façon dont on arrive d’une manière générale à la représentation de son corps propre » ; autrement dit, cela semble être par la douleur que l’homme-soldat acquiert une connaissance de son propre corps. Par la constitution d’un corps-cuirasse, d’un corps apte à la douleur, le soldat fasciste trouve une substitution à un Moi défaillant ; « ainsi, la cuirasse corporelle des hommes ferait avant tout office de moi. » Dans cette logique, la défaillance est analysée comme un moment de dépassement de soi louable. La confrontation avec les limites fait office de tri, entre les vrais et les faibles ; la défaillance, quand elle suit un épisode de forte tension physique, est éprouvée comme un signe de passage à un niveau supérieur. La structure libidinale se branche sur la tension et la résistance, mettant à distance le relâchement. Plus le corps-cuirasse est dressé, plus le relâchement s’éloigne. « Le dressage pousse véritablement l’homme à la limite de la dissolution. Dans le coma, une nouvelle structure lui échoit : son nouveau corps. Celui qui, au réveil, a passé ce stade est, d’un point de vue psychique et physique, un autre : un Homme nouveau. »


B_ Corps et combat


Cet homme nouveau est donc un homme machinique, corps-cuirasse qui dépasse largement l’humain. Mais c’est aussi en se branchant aux machines, aux armes en général, que le soldat oriente sa libido. Ainsi, tirer, faire exploser, et tout ce champ lexical du combat, traduisent une extériorisation de la pulsion : « sortir en trombe du canon (qui reste sauf) et pénétrer dans d’autres corps, c’est sa seule pulsion. » C’est, grâce aux armes, que le soldat peut enfin décharger : l’explosion du pistolet vient faire office d’ouverture du corps-cuirasse, de décharge libidinale. « Les fusils peuvent faire quelque chose qu’il n’est pas possible aux soldats en temps normal : décharger et rester malgré tout entier. » Au fond, nous dit Theweleit, seul le sang a le droit de couler chez le fasciste. « Le sang se substitue quasiment à tout l’appareil psychique ; il est sa force de production de l’inconscient », c’est-à-dire qu’au fond c’est par le sang que le renouveau et la renaissance peut avoir lieu. Le fascisme apparaît dès lors comme une organisation particulière d’un désir de grandeur où, au contraire d’autres idéologies libérales qui ne garantissaient rien en-dehors d’un flot permanent de possibles, une certaine assurance de résurrection prend forme dans l’épuration et la charge libidinale du sang. Et, « seule la guerre permet de mobiliser toutes les force psychiques de l’être humain en sauvegardant le type d’être humain traditionnel. »


C_ Le moi de l’homme soldat


Ici, l’auteur s’intéresse à la description de la psychose chez Margaret Mahler et laisse entendre que le soldat fasciste ressemble sur de nombreux traits au psychotique de Mahler : « On constate la même incapacité aux relations d’objet, la dessaisie du monde objectal humain par investissement libidinal ; l’intérieur chaotisé et saturé d’agressivité ; le risque de désagrégation des limites au contact d’une intense vitalité extérieure, la porosité entre intérieur et extérieur ; et même l’absence de refoulement de tous les contenus rattachés au but pulsionnel secret, les perceptions hallucinatoires, les interversions d’objet précédant la délivrance que procure l’acte meurtrier. »

Tout cela nous en avons déjà parlé au début de la fiche de lecture, et l’intérêt est assez limité de développer cette partie. Il est ceci dit intéressant de signaler qu’il est possible, vu l’époque du livre, que l’auteur n’ait jamais trop pris connaissance des travaux de Lacan.


Ce qui semble important au fond, psychose ou pas psychose, c’est que le Moi du soldat fasciste semble rechercher une suppléance, qu’il trouve dans l’érection de formation-totalité. C’est ainsi qu’il faut comprendre, de nouveau, comment l’organisation est désirée pour son efficacité libidinale, psychique avant tout. « Toujours le moi repose sur un de ces étais ; s’ils viennent à fléchir, lui s’ébrèche et doit recourir aux ‘mécanismes de maintien’ pour échapper à l’éruption/irruption submergeante : dédifférenciation et dévitalisation. » C’est pour cela que le soldat entretient, vis-à-vis de la structure, un rapport de docilité et que le travail lui apparaît comme une question de vie ou de mort : la structure de suppléance lui est nécessaire. C’est ainsi qu’il faut comprendre la devise provocatrice à l’entrée du camp d’Auschwitz, Arbeit macht frei , « le travail rend libre ». Au-delà de l’éventuelle provocation, l’auteur y décèle une pure croyance : le travail délivre de la menace de désagrégation en produisant le Moi fragile, en l’éloignant des flux et de l’angoisse associée à la vitalité. Le travail vient suppléer la structure psychique ; comme la guerre, il fait office de combat contre les menaces d’effondrement. Dans cette perspective, il semble pertinent de faire résonner tout cela avec quelques sorties des flics de Sainte-Soline : « C’est la guerre, ça me régale, j’ai attendu tout ce temps depuis un moment » ; « J’suis au nirvana, là on est sur l’Everest de la mobile » ; « Oh champions, faites vous plaisir ! » ; « Je m’attendais à ce que ce soit bien, mais pas autant, là c’est la guerre civile. » Ici, le plaisir n’est même pas minimisé. Le travail demandé aux forces de l’ordre prend des allures d’expression d’une jouissance qui déborde, jouissance qui vient trahir un intérêt pour leur travail dont l’objectif n’est pas officialisé : ce qui est en jeu, derrière le maintien de l’ordre politique semble être le maintien d’un ordre psychique nécessitant une suppléance. L’affect guerrier, l’expression pulsionnelle d’un anéantissement de la masse et de l’extériorisation, chez le policier, de l’homme primitif en lui trouve sa justification dans le travail, ou pour le dire autrement, l’idéologie policière vient capter ces affects qui se branchent à l’idéologie d’un travail de maintien de l’ordre agressif. Un agent de conclure : « J’ai signé pour ça. » Il semble raisonnablement peu probable que le « ça » en question soit de protéger une méga-bassine ; en l’occurence, il apparaît plus crédible qu’il s’agisse bien plutôt d’un « ça » faisant référence à une certaine organisation masculine, guerrière de la libido.


D_ La Terreur blanche comme délimitation/maintien de soi


En dernière instance, la violence de la correction vient jouer un rôle éducatif certain pour les soldats fascistes. L’éducation de leur propre corps-cuirasse ayant été longue et douloureuse, il leur semble légitime et logique de le faire subir à leur tour. Dans une logique de rendu, le soldat fasciste rend les coups qu’il a reçu, transformant une ancienne douleur en plaisir de la faire subir.

La construction de la Nation passe donc par l’éducation de la masse prolétaire : « Le prolétariat apparaît alors comme une grande bande d’enfant ou d’écolier ; les soldats, eux, comme leurs instituteurs et éducateurs préposés, ou du moins comme leurs frères aînés chargés de transmettre aux plus petits les enseignements de la vie. » Evidemment, tout ceci n’est pas sans rappeler la position régulière de la police vis-à-vis du rôle informel qu’elle s’octroie2. C’est au fond ce que tente de dire, à sa façon, l’agent ici : « la prochaine fois il restera à faire son scrabble », ou là « Cinquante blessés parmi les manifestants, ce que disait BFM ; et quelques urgences vitales. Ça leur fait la bite. » La « bite » en question semble être le mot choisi pour signifier « leçon », car en effet, un des objectifs secondaires de la mission policière semble s’articuler autour d’une éducation par la violence.



Ce qui compte, au fond, ce n’est pas la recherche d’une vérité ou bien même de justifier le bienfondé des actions violentes. L’important semble être la capacité à démontrer qu’avoir le pouvoir c’est pouvoir en disposé comme voulu. « La punition a toujours raison d’être » nous dit l’auteur, dans le sens dans tous les cas, elle est éducative.

Au fond, nous comprenons que le fascisme n’est pas le fruit d’une incompréhension et/ou d’un malentendu, mais bien plutôt le résultat d’une opération de captation d’une certaine libido, de certains affects, captation qui vient permettre une certaine suppléance psychique. La comparaison avec le néo-fascisme, et plus particulièrement avec les images des flics mobilisés à Sainte-Soline nous permet de poser une hypothèse qui va bien au-delà de la simplicité qui consisterait à dire que la police est une organisation fasciste. Ce qui semble fondamental ici, c’est plutôt de comprendre que l’institution policière fonctionne de la même manière que l’organisation politique fasciste des nazis, à savoir qu’elle est une force de captation et d’organisation d’affects particuliers et que, dans ce sens, elle permet la structuration d’un Moi policier guerrier. Mais au-delà de l’institution en elle-même, nous comprenons que la médiatisation du travail policier et de son idéologie tend à permettre la constitution d’une idéologie sécuritaire et policière qui, là-encore, fonctionne par captation et organisation. Dépassant le cadre d’un emploi et d’une institution, nous sommes à même de nous demander si le néo-fascisme n’est pas à analyser comme la constitution d’un état d’esprit policier (d’une idéologie policière) qui, se diffusant au-delà des cadres officiels, menace chaque Sujet d’une tentation de brancher sa libido à des logiques de contrôle et de guerre.




2 Voir le travail de Matthieu Rigouste, La domination policière


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