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Freud apolitique ? (Gérard Pommier)_ Fiche de lecture

Fiche de lecture partielle, extraits choisis



La constitution du groupe social répond de l’impossibilité de la jouissance


Chez Freud : « Loin d’être reléguée au second plan, la dimension sociale, politique constitue plus qu’un fond archéologique nécessaire. »


Le sujet est toujours lié à l’autre car il « prend sa place » au niveau de l’image : « Il raccroche alors son être à son image, et son reflet représente le lieu où il peut espérer jouir. Mais comme il ne peut voir constamment sa propre image, celle de son prochain prendre la même valeur. »

C’est intéressant de voir que le sujet et l’autre sont indubitablement liés. On parle bien d’autre ici, de petit autre, mon semblable ; semblable parce que faisant office d’image du sujet à défaut d’un narcissisme handicapant.


La foule est à comprendre selon cet adage ; le sujet ne pouvant voir sa propre image (car d’ailleurs le miroir est défaillant à montrer le sujet puisqu’il offre une image symétrique mais pas « le sujet » en tant que tel), il se reconnaît dans son semblable et c’est cette accumulation de sujets se reconnaissant dans leurs semblables qui constitue une foule.

« Le groupe, lorsqu’il s’unit autour d’un idéal, éprouve une jubilation analogue à celle du nourrisson entre 6 et 18 mois. »


Le groupe, le collectif, au fond le lien social, est selon l’auteur un symptôme. En effet, le collectif émerge autour de cette recherche individuelle et partagée autour de l’image, de cette image qui pourrait aider chaque sujet à se définir. L’Homme, ne sachant qui il est et comment le savoir, voit dans son semblable une opportunité de produire une définition. En somme, « loin d’être une affaire privée, l’impossible que chacun rencontre fonde son lien à un semblable grâce auquel il espère réaliser son désir. »


L’individu, la société


On poursuit la même idée. Le sujet, parce qu’il est divisé, cherche dans l’autre, dans les autres de la foule, du groupe, une manière de se compléter : « L’individu n’est pas opposé à la foule, mais, parce que le sujet est divisé, il cherche dans la foule une solution à sa refente. »


Le sujet est ainsi sensible au discours du Maître définit par Lacan. Plus généralement, cette division subjective l’amène naturellement à attendre le leader, à s’en remettre à lui. On a cette idée qu’un des objectifs de la cure est de mettre à jour les signifiants maîtres de chaque sujet, les signifiants par et autour desquels sa subjectivité s’est construite (voir J-A Miller). Il s’agit ainsi de voir la définition des signifiants maîtres comme un recours politique, une participation à la résistance du discours du Maître. Permettre aux sujets de comprendre à qui et à quoi ils sont aliénés, c’est leur rendre au fond une marche de manœuvre.


« Il existe une captation par le semblable, qui amène l’être humain à se comporter comme un mouton de panurge, même s’il sait pertinemment qu’il va à la catastrophe. De plus, cette relation l’amène à en référer à un leader : à n’importe lequel, qui sera toujours accueilli avec soulagement. »

Le maître n’est pas forcément celui à qui on se dévoue, c’est ça qui est intéressant, ça peut être aussi celui contre qui on lutte. Un ennemi commun produit une foule aussi bien qu’un puissant orateur : « Un tel maître n’est pas nécessairement celui auquel on se dévoue, mais aussi bien celui contre lequel on récrimine. La récrimination désigne la place d’un interdicteur de jouissance, donc de quelqu’un grâce à qui une foule peut se constituer. »


L’aliénation se reproduit à l’infini dans la vie de groupe


La centralité du signifiant-maître dans la subjectivité nous amène à comprendre une chose importante au sein des dynamiques de groupe : la puissance de la foi. Celle-ci dévoile que ce qui pousse généralement une foule à agir n’est pas l’ordre et l’obligation, mais la croyance intime, l’aspect pulsionnel (qui vient de soi).

« Elle (la foi) gouverne chacun de leurs instants : ainsi, peut-on être frappé, lorsque l’on considère l’histoire passée ou récente, par le degré de certitude souvent violent qui a pu animer les membres de diverses organisations politiques ou de sectes religieuses »


La jouissance de la vie de groupe est finalement persécutive


L’auteur développe le concept lacanien d’hainamoration : le sujet est divisé est à besoin de l’autre pour se connaître, se définir. On voit ça dans la cure de chacun.e. Seulement l’autre, pour ce qu’il apporte comme regard, est toujours déjà un possible persécuteur. De ce besoin de l’autre le sujet ressent le côté de dépendance et peut facilement osciller entre un besoin et un rejet. De plus, si j’ai besoin de l’autre pour me définir, celui-ci aussi à besoin de moi pour le définir, ce qui rend le rapport à l’autre toujours marqué de l’inter-dépendance.

« Le prochain est aimé parce que son regard offre un appui à l’existence du corps, et il est détesté, non seulement parce qu’il réclame le même service, mais parce que vu comme une totalité, il est le dépositaire supposé d’une jouissance qui nous échappe. » Tout le travail de la cure est de comprendre et faire avec la division de l’autre.


L’auteur revient sur cette question du besoin du maitre. Maitre qui, quand il est du mauvais côté, c’est-à-dire quand il unifie contre lui, permet aux différents atomes du groupe de ne pas s’entre-déchirer. Au fond, la figure du Maitre persécuteur permet l’unification d’un groupe. On pourra rapprocher ça de la garde-à-vue dans ce que l’érection d’un Maitre (SDAT, OPJ) commun aux membres du groupe de gardés à vue permet leur unification, et de penser la garde-à-vue comme un espace de constitution d’une identité de groupe :

« Cette dichotomie de l’ambivalence donne au lien social une flottabilité universelle Le persécuteur, le chef, rassemble la haine sur sa personne, et grâce à ce service, les frères peuvent s’aimer. »

La figure du Maitre témoigne de ce lien ambivalent avec l’autre, nécessaire et donc potentiellement haï. « Un tel fonctionnement permet d’imaginer que celui qui n’a pas de maître, ou plutôt qui déclare de pas avoir de maître, ne se reconnaît pas non plus de prochain. La fraternité lui échappe. »


Religion, fascisme et perversion


Ici on traite de la place du rite et du sacré comme éléments symboliques nécessaires pour jouir de l’événement. C’est toute la raison d’être du symbolique qui, dans une réflexion purement économique et rationnel ne sert à rien, mais dans un rapport à la jouissance permet de rendre l’acte, l’objet, digne d’en jouir. Toute cette réflexion est à rapprocher du travail de Bataille.

« La cérémonie rituelle (…) doit être effectuée parce qu’un acte symbolique, loin d’être surnuméraire, est nécessaire à la jouissance que l’événement – naissance, alliance, pacte, mort – représente. »


L’auteur fait la distinction entre le pouvoir temporel (l’État) et le pouvoir spirituel (Eglises). Pour lui, les deux pouvoir organisent conjointement la foule. « Il existe un certain équilibre dans l’organisation conjointe de la foule par l’Église et l’Armée, harmonie qui est demeurée stable pendant plusieurs siècles dans les royaumes chrétiens. »


Le christianisme n’est pas l’affaire d’un peuple mais de tous les hommes. Il concerne tout le monde dans son rapport au Père, Dieu, dans un mélange de fétichisation et de culpabilité. C’est le complexe d’Oedipe qui est universel (selon l’auteur, selon Freud) et qui est au coeur du Christianisme.


L’auteur explique alors en partie le fascisme par la fin de l’association des deux pouvoirs.

« Que peut-il se passer lorsque le mythe de la paternité qui donne au pouvoir sa légitimité ne recourt plus au sacré ? N’est-ce pas alors une sorte d’imposture permanente des autorités en place qui apparaît, et le déclenchement plus ou moins réglementé de luttes fratricides, auquel le nom de démocratie peut convenir, tant qu’il reste dans l’état de précarité qui l’a initié ? »


Ce qui est intéressant et important ici c’est l’illégitimité ontologique du pouvoir temporel, qui trouve avec le pouvoir spirituel un moyen de régler le problème que soulève celle-ci. Autrement dit, sans le surplus symbolique qu’offre le spirituel, le pouvoir se révèle pour ce qu’il est : une perversion.

Ce serait intéressant de rapprocher ça du surplus de maintient de l’ordre exercée par les flics pour réassurer en permanence la (non)légitimité de leur pouvoir. Globalement c’est une bonne façon d’expliquer le zèle. « Lorsqu’il créé le mythe de Totem et tabou, Freud thématise la perversion larvée qui anime le pouvoir » nous dit l’auteur, c’est-à-dire qu’avec l’idée du père de la Horde primitive et du pouvoir partagé des fils, on a le mythe qui est au coeur du pouvoir de perversion. La fascisme est une des matérialisations, un des résultats possibles de ce que donne la tension provoquée par l’équilibre instable entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Il est une captation de cette tension qui se traduit spécifiquement, avec certains attributs (leader, drapeau, uniforme, etc.).


Le père de la perversion, le père du pouvoir pervers, c’est le père qui n’a pas pour fonction de transmettre un nom (et donc le phallus), mais celui qui écrase de son pouvoir celui qu’il sauve, c'est celui qui castre. C’est le symbole du pouvoir pervers. Aussi, « ce père qui ne laisse sa chance qu’à celui qui veut l’imiter uniformément est celui des totems : ce sera donc grâce aux signes totémiques, ceux de la race, de la nation, du clan, que ceux qui voudront accéder à une puissance identique à la sienne se rallieront. »


« Ainsi, les signes de ralliement du drapeau, du sigle, de la race, de la patrie, permettent-ils de qualifier une relation au père totémique dont la caractéristique est alors de se massifier : ce n’est pas tant qu’elle le peut, mais qu’elle le doit. Il existe un devoir de massification qui consiste à établir une fraternité hégémonique autour du totem. »

Pommier fait un parallèle avec le fantasme « un enfant est battu » chez Freud : l’enfant battu, anonyme, victime du pouvoir pervers du Père, représente ce que le sujet était avant son allégeance devant les totems de ce père pervers. Ainsi, la violence est intrinsèque au pouvoir pervers qu’elle est permet de massifier d’un côté, et de matérialiser cette identité de groupe, ce lien entre frères. « C’est pourquoi l’usage de la violence n’est pas latéral dans le fascisme, mais au contraire structural, articulé qu’il est par le sadisme exercé envers la victime. »


Le complexe d’Oedipe en extension. Faire une phrase invente le maître et l’opprimé


« La place du Maître (…) est seulement cette place vide qui correspond à ce que le sujet ignore de son propre inconscient. »

On voit bien ici que ça fonctionne également dans la logique des discours. On met à la place du Maître ce vide qui nous laisse sans réponse. Dans l’analyse, le sujet supposé savoir permet de contrer cette dynamique en acceptant de jouer le jeu du maître tout en se défaussant systématiquement, en laissant l’inconscient remplir de lui-même cette place. Le Maître est toujours là à remplir le rôle qu’on lui assigne, à savoir : occuper une place vide, un Réel de jouissance dont on ne peut rien dire. Ainsi, on le voit depuis le début, la vie de groupe est une constitution autour d’un Maître pour produire une réponse à la question du vide laissé par la division du sujet. Le groupe propose une solution collective au réel qui est en jeu pour chacun.


On constitue un groupe en inventant un Maître. L’idée de la psychanalyse dont on se sert pour penser la politique, c’est de débusquer ces Maîtres, détruire les Maîtres le plus possible, les abattre partout où ils se présentent. Ce que semble vouloir dire l’auteur, c’est qu’en faisant s’écrouler un maître, le sujet gagne en liberté et donc en autonomie. Une société réellement communiste pourrait s’apparenter à une société sans maître, où chaque sujet est conscient de sa division subjective et se débrouille avec son manque sans ériger de maître. C’est en ça que la psychanalyse peut être politique : elle aide à détruire les maîtres et rend les sujets plus autonome vis-à-vis de l’Autre social, du symbolique et de tout ce qui en découle.


« Si la formation du groupe social est une formation de l’inconscient, elle enserrera un Réel, un point d’impossible au même titre que n’importe quel symptôme. Dans cette mesure, les différentes luttes qui se déroulent dans le corps social peuvent être considérées soit comme des tentatives de guérison, soit comme un renforcement du symptôme. »


Les tentatives de guérison dont il parle, ce sont les écroulements des maîtres, tandis que le renforcement du symptôme se comprend – il me semble – par le renforcement du discours du (des) Maître.


Comment l’obsessionnel et l’hystérique, le psychosé et le pervers jouissent « quand même » grâce au groupe


« Le Nom du Père est le signifiant qui verrouille l’incomplétude du symbolique, et le complexe d’Oedipe est le montage mythique qui répond de cet effet »


Chapitre complexe ; le Nom du Père n’est pas forcément lié au père de chaque sujet. C’est un totem qui lie chaque sujet au champ symbolique, à l’Autre.

Le complexe d’Oedipe est cette construction qui permet d’articuler l’ambivalence de ce rapport à l’Autre : d’un côté ce Nom du Père est cadrant, de l’autre, il est un frein. Nécessairement, la présence de la mort est centrale : tuer le père (symbolique), c’est s’émanciper du cadre qu’il impose. Mais avec le mythe de la Horde de Freud, on retrouve la construction du groupe (des frères ayant tuer le père) à travers la mort de cet Autre. Cette mort, elle aussi ambivalente, car rendant aussitôt cet autre tué Totem symbolique. Tuer le père ce n’est pas sortir du symbolique, au contraire. On voit bien, d’une manière plus large, comment la mort est centrale dans l’effet de groupe : tuer le père, le Maître, mais nécessairement de manière plus large, tuer tout court, tuer pour fédérer.


« Les frères n’en finissent pas d’effectuer leur meurtre et de sceller leur pacte, ainsi qu’en témoigne l’histoire sanglante de l’humanité. »


La psychanalyse est-elle une conception du monde ?


« Une aura sacrée entoure le laboratoire, l’hôpital, l’usine nucléaire, avec leurs cortèges de tabous et les rituels, voire les protestations qu’ils impliquent »


On peut dire la même chose de la police et notamment de la garde-à-vue qui repose en grande partie sur l’opacité et le rituel.


« La psychanalyse ne fait pas simplement découverte, elle nécessite l’invention. A un certain moment de son analyse, un analysant doit inventer des signifiants nouveaux, faute desquels s’amorceront de nouvelles répétitions. »

Les symboles, les termes de la psychanalyse sont des inventions, ils ne décrivent rien de plus qu’un bricolage pour parler de la jouissance.

« L’ossature qui subsiste n’est pas une ‘découverte’, elle doit être inventée, mais cette invention ne permet nullement de construire une base nouvelle de la compréhension. En effet, elle ne sert qu’à désigner un instant l’incompréhensible, l’inconsistance à laquelle le parlêtre doit se confronter. »

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