L’héritage politique de la psychanalyse_ Pour une clinique du réel (Florent Gabarron-Garcia)
- Molluscum Contagiosum

- 10 mars 2025
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« Je me réfère au fait que les psychanalystes disent qu’ils n’ont pas à se mêler de micropolitique, qu’ils n’ont pas à se salir les mains dans les réalités auxquelles ils sont confrontés, qu’ils se suffisent à eux-mêmes. Ils sont dépositaires d’une science des mathèmes de l’inconscient, qui leur donne suffisamment de travail dans leur fauteuil, ce qui fait que le reste de l’administration des problèmes ils les laissent à des gens comme les assistantes sociales, les gardiens de prisons, les infirmiers psychiatriques. De mon point de vue, ils sont simplement réactionnaires : ils travaillent systématiquement à la consolidation d’une certaine production de subjectivité, et plus ils sont efficaces – car ils sont très efficaces – plus ils sont effrayants. »
F. Guattari et S. Rolnik, Micropolitiques
I_ La présentation de malade ou la psychanalyse forclose
Ici l’auteur va développer tout un passage sur la présentation de malade dans un hôpital psychiatrique. Le malade est amené devant un parterre d’étudiants et de « docteurs lacaniens » comme il dit ; il montre à la fois à quel point le dispositif est violent (il développe notamment tout un passage sur le fait que les étudiants soient un public) et à quel point celui-ci dénature complètement la problématique psychique du patient.
« En réalité, la construction de cas ne va pas sans une dénégation de la présentation comme dispositif : il s’agit de faire comme si ce dispositif n’existait pas, c’est-à-dire comme s’il permettait d’avoir affaire à la parole du patient et d’avoir accès à l’inconscient »
En l’occurence même, celui-ci pousse le docteur lacanien à tout faire pour faire rentrer l’attitude du patient dans le cadre théorique (centré autour de l’Oedipe et du Nom-du-Père). Au-delà de la bêtise du processus, l’auteur met en avant la facilité avec laquelle on peut analyser la situation du psychotique - notamment - en faisant tourner l’analyse autour de la forclusion du N-d-P.
Le dispositif agit/influence la subjectivité. Pour le dire autrement, le signifiant (hôpital, fou, malade, etc.) produit un dispositif qui contribue à déterminer la subjectivité. Le signifiant et le dispositif main dans la main.
« La présentation de malade est un héritage de la psychiatrie du XIXème siècle. Et si, aujourd’hui, l’on donne davantage la parole au fou que Pinel et les anciens aliénistes, on peut derechef se demander quel usage est fait de cette parole. »
La violence du dispositif dévoile que le but premier d’une présentation de malade n’est pas d’améliorer le quotidien du patient, mais bien de créer une dynamique de groupe centrée sur un savoir théorique. On remarque ça avec les séminaires de l’ACF par exemple. Le but n’est pas la clinique, c’est la gargarisation d’un micro-savoir.
« Il ne s’agit pas tant de traiter le sujet que de renforcer les liens imaginaires du groupe, tissés et retissés par la navette d’un savoir fétichisé, dont personne n’a l’air de s’apercevoir qu’il fait obstacle à un non-savoir qui, lui, serait source de liberté et pour eux et pour les patients... »
III_ L’anti-oedipe et ses détracteurs
« Ainsi, comme l’indique le titre de l’ouvrage, il ne s’agit pas de faire de l’anti-psychanalyse, mais bien de construire une « machine de guerre » contre l’arraisonnement clinique auquel certaines pratiques psychanalytiques donnent lieu, lorsqu’elles traitent de la psychose en recourant au complexe d’Oedipe et à la théorie de la forclusion. »
L’auteur, à travers l’oeuvre de Deleuze et Guattari, critique la primauté de la théorie de l’Oedipe sur la singularité de chaque sujet. Au fond, la clinique va s’évertuer à faire rentrer les dires du sujet, par l’interprétation, dans la logique oedipienne. L’anti-oedipe, c’est la remise en question du tout oedipe. Il y a un non-savoir, un impossible à théoriser qui toujours doit donner la direction de la cure.
« En somme, ce qui doit intéresser l’analyste avant toute chose, ce doit être cette ‘inorganisation réelle’ dont se soutient toute signification possible. Il en va des conditions de possibilité de production du symbolique lui-même »
L’auteur fait le parallèle entre le travail de Deleuze et Guattari et le dernier Lacan - comme on dit. Le Lacan du réel plutôt que du symbolique. C’est la primauté du corps, du réel, de la jouissance qui constitue le symbolique et pas le symbolique qui est premier. Le signifiant produit un effet de corps, une jouissance. C’est le post-structuralisme de Lacan.
« C’est que c’est de la Chose en tant qu’aucun signifiant ne peut la représenter, soit la rencontre du sujet avec l’opacité des effets de corps et la jouissance, que peut se soutenir l’efficacité dans la psychanalyse (l’efficacité n’allait donc plus être d’abord symbolique). »
C’est ce qui est central dans l’anti-oedipe et dans le dernier Lacan : le réel est premier, il articule le symbolique et l’imaginaire.
« Car l’inconscient lui-même n’est pas plus structural que personnel, il ne symbolise pas plus qu’il n’imagine ou ne figure : il machine, il est machinique. Ni symbolique, ni imaginaire, il est le réel en lui-même, le ‘réel impossible’ et sa production. » (L’anti-oedipe)
Pour Deleuze et Guattari, le désir est transcendantal, il est d’une certaine manière non-humain. Ils parlent de machines désirantes pour mettre en valeur cette primauté du réel, du désir qui constitue le sujet, de manière initiale. Si le désir réel est préalable au Sujet, alors il est préalable au symbolique – la forclusion (et l’analyse liée à la psychose) ne peut pas faire office de base théorique axiomatique.
IV_ Comment se faire un corps ? Inconscient réel, folie, histoire
Le texte, comme celui de Soeurs, vise à prendre au sérieux le délire du psychotique, allant à contre-courant de l’habitude normalisante de la psychanalyse.
L’auteur développe que Lacan permet tout de même un pas de côté avec le principe de réalité, et donc permet de penser la psychose autrement. Ce n’est pas tant Lacan le problème que les lacaniens au fond. En réalité, certains lacaniens opèrent une fétichisation du premier Lacan, et son avancée post-structuraliste est moins travaillée. On se focalise sur la forclusion du N-d-P et peu sur les Noms-du-Père et le sinthome.
« En effet pour le dernier Lacan, ce n’est plus le primat de l’auto freudien (le repli monadique du sujet dans l’auto-érotisme, le narcissisme) mais celui de l’hétéro qui domine tout sujet : soit la rencontre étrange du sujet avec des éprouvés de jouissance et son dérangement (où l’étrangeté et la banalité de l’érection sont prises en exemples »
Le psychotique entend des voix, voit des choses, il y a de l’autre qui fait retour dans le réel. Il y a une façon de voir les choses où le délire est une manière plus directe et honnête de prendre en considération le fait que tout sujet est traversé par l’Autre. L’homme normal ne s’aperçoit pas que ses paroles, ses signifiants, lui sont imposés et qu’ils produisent des effets sur lui. Il y a une proximité avec le psychotique qu’on tente de nier avec la classification sain/fou.
« Bref, le dernier Lacan est passé d’une réflexion structurale sur la psychose et sa nosographie à une approche de la folie du sujet qui ruine la psychiatrie ségrégative et toute tentation nosographique. »
« Il s’agit de penser le symptôme, non pas dans ses coordonnées oedipiennes, mais en tant qu’il est ce qui vient du réel. »
« Il n’y a de signifiant qu’en tant que corporisé, c’est dire si le corps et sa jouissance sont premiers. »
Dans le dernier Lacan, on travaille avec Joyce et le sinthome, mais aussi avec la lalangue et le parlêtre.
L’idée est toujours de faire valoir le réel sur le symbolique. C’est la langue en tant qu’activité de parole, de babillage, qui trahit la jouissance (réelle, du corps) et qui attrape le signe pour en faire un signifiant. Lacan ne parle plus de S1, un signifiant-maître qui organise la structure psychique, mais de « essaim » comme pour montrer le côté bourdonnant, multiple du langage. La lalangue et le parlêtre mettent en avant le caractère singulier de chaque Sujet, là où la primauté du symbolique tendait à faire expliquer chaque construction psychique autour de l’Autre du symbolique sur lequel s’indexerait structuralement le sujet.
« Le sujet n’est plus a priori dépendant d’une fonction symbolique universelle mais de la contingence de jouissance de la lalangue et des dires. Dès lors, d’autres noms (que celui du père) sont possibles pour faire civilisation et permettre la fonction symbolique. »
« Plutôt que de remonter le temps à la recherche des causes traumatiques infantiles liées à l’Oedipe ou que de faire l’épreuve de la traversée du fantasme structurant, dont l’analyse aurait pour but de mettre la logique imaginaire au jour, l’analysant, en position allongée, peut plus simplement retrouver l’expressivité perdue de son enfance, les moments enchanteurs où la vérité n’est plus dans l’accord des mots avec les choses, mais dans l’accord des mots avec eux-mêmes, avec le noyau de réel qu’ils recèlent (…). Par l’usage de la lalangue dans la cure, le langage s’ouvre à un dehors qui touche au corps et à sa jouissance. »
Parallèlement au renouveau de Lacan avec la lalangue et le parlêtre, Deleuze et Guattari, dans l’anti-oedipe, développent les notions de machines désirantes et de corps sans organes. L’idée de corps sans organes permet de développer cette primauté du désir, du réel (du corps) sur le symbolique ; au final, l’organe est symbolique, c’est une construction qui découle de la pulsion et du désir. C’est un signifiant. « Lieu essentiel d’une inorganisation primaire, le corps sans organes permet de pointer la mise en échec de toute organisation, tant psychique que sociale et biologique »
« Dans la même perspective que Lacan faisait voler en éclats sa propre théorisation structuraliste avec l’hypothèse de la lalangue et du sinthome, ils proposent, dans l’Anti-Oedipe, une tentative de formalisation des différents mécanismes qui permettent à l’être humain de se constituer comme sujet. Ils les nomment ‘synthèses passives’, au sens où elles s’opèrent sans nécessiter son activité : elles relèvent en effet une description de ses conditions transcendantales. »
Il y a un intérêt à penser l’inconscient comme un résultat du corps, du réel. Il est bien évidemment une résultante de l’environnement social qui le créé. Autrement dit, il a un problème à imaginer l’Oedipe et la psychanalyse de manière générale comme un outil théorique permettant de penser à l’infini les subjectivités comme si les désirs n’étaient pas ontologiquement différents en fonction de l’époque, de la classe sociale, etc. De ce fait, c’est aussi au regard de cette idée qu’il faut penser le transfert : « Cette opération a montré que l’analyste, loin d’être neutre et de mettre au jour un inconscient toujours déjà là et qu’il découvrirait, participait à sa production, comme à la production d’un savoir sur le sujet. »
« L’inconscient c’est la politique » disait Lacan, et c’est au regard de cette réflexion qu’il faut interpréter cet adage. Ainsi, même pour la psychose, l’environnement est à prendre en considération : il ne s’agit pas de rabattre tout délire du côté de l’interprétation purement théorique : délire de grandeur, voix, être l’élu de Dieu, etc. Il s’agirait au contraire de prendre au sérieux le contenu du délire, et si Dieu parle au sujet, s’intéresser à ce qu’il lui dit. Comme avec l’exemple d’un patient à qui Dieu donnait son pouvoir pour sauver les noirs de l’esclavage. En partant de la réalité du délire, l’analyste apaise celui-ci et cadre le sujet sur son discours qui devient de plus en plus cohérent. Du délire, le patient pourra bientôt parler de ses souvenirs d’enfances aux Comores et au rapport entre noirs et blancs. « Un capitaliste, un technocrate actuels ne désirent pas de la même manière qu’un marchand d’esclaves, ou qu’un fonctionnaire de l’ancien empire chinois » disait Deleuze.
« Il ne peut faire l’économie de l’analyse micropolitique des effets de l’aliénation sociale, car c’est à cette condition que la notion de symptôme peut prendre son sens et se soustraire à l’emprise de la norme. »
V_ Work in progress
Ici on est dans l’analyse de cas. C’est très intéressant mais il faut vraiment lire le chapitre en entier.
On rentre dans les détails de la critique du lacanisme pur et dur et de la toute puissance de l’Oedipe dans la théorie. C’est vraiment à rapprocher de la lecture de Soeurs : « en fétichisant l’Oedipe, ils s’empêchent tout frayage clinique et se rendent sourds aux productions de l’inconscient. Telle est la tare du psychanalysme. » Le psychanalysme renvoie à Robert Castel.
Il s’agit ici, avec la schizo-analyse en somme, de s’intéresser aux dires, aux énoncés des patients en les considérant comme producteurs de sens. Il s’agit de s’intéresser à la valeur des énoncés pour ce qu’ils sont (pas pour un quelconque rapport à la vérité). Comme il est important de prendre en considération le jeu des enfants, non pas comme une métaphore du rapport aux parents, mais comme un espace de création, de production là encore. « En effet, la fonction du jeu permet à l’enfant de se déterritorialiser du discours de l’Autre et de produire des ‘objets-hybrides’ qui ne sont pas que familiaux – tout en l’étant en partie. »
La théorie se nourrit de la clinique et non l’inverse. Bien sûr, il ne s’agit pas de rejeter en bloc Oedipe, mais il faut, selon l’auteur, s’exercer au pas de côté pour éviter de figer les énoncés des sujets dans un cadre théorique rassurant.
« Comme Freud, qui a eu le courage d’écouter l’hystérique au-delà du discours médical, la tâche qui nous attend à présent est d’entendre le schizo et l’enfant au-delà de la normativité d’un savoir sur l’Oedipe. »
« Dans la clinique des enfants, comme dans celle des psychoses, la méthode interprétative ne se montre pas d’emblée féconde. A vrai dire, c’est même tout le contraire. L’interprétation rassure surtout l’adulte : les parents (qui la demandent) ou l’analyste (qui tente de repérer les récurrences des phénomènes qui cadrent avec ce qu’il a appris). »
Le discours, peut importe son caractère délirant au fond, est une tentative de guérison. C’est en ça qu’il est production.
« Mais le cadre ne sert-il pas à ce que l’on puisse en faire le tour ? »
La position analytique, et ici il faudra revoir Foucault, peut (et en l’occurence est de facto ainsi si elle n’est pas travaillée) se faire le vecteur d’une certaine normalisation : à la fois en répétant les discours aliénants de la norme sociale (travail, famille, folie versus normalité, etc.), mais également en niant tout l’aspect aliénant du discours social, du discours médical, etc. En effet, il ne suffit pas de faire attention, en tant qu’analyste, à ce qu’on à tendance à reproduire comme discours aliénants, mais à bien travailler sur l’aliénation en tant que tel, à l’influence des discours de la norme sociale. Encore une fois, il s’agit de faire le lien, dans la clinique, entre capitalisme et psychanalyse, entre politique (discours, champ symbolique) et subjectivité.
« Nous retrouvons ici, au niveau clinique, les effets proprement aliénants du discours de la norme sociale (…) que l’analyste ne doit ni méconnaître ni a fortiori accepter. »
VI_ Du symptôme psychique et politique
Au-delà du discours de l’institution ou de l’analyste, il y a à prendre en compte que l’aliénation aux signifiants de la norme, au discours du Maître en somme, se matérialise parfois dans le discours du patient. Le « je suis fou », « je suis TDAH », etc, tout cela participe de l’aliénation et de l’influence du champ social normalisant sur les symptômes. Il s’agit parfois de « mettre à l’écart les signifiants de la norme sociale afin d’entendre » la vérité du patient. On voit bien comment un signifiant peut à la fois être utilisé pour tenter de donner du sens au symptôme, mais qu’il agit aussi en masquant le désir, les dires refoulés du patient. C’est à rapprocher de l’expérience d’intervention en prison où les détenus intègrent parfois largement le discours dominant en qualifiant de « normal » le fait d’être emprisonné après avoir fait quelque chose d’illégal. « T’as joué, t’as perdu, tu payes. »
Dans la clinique de la psychose, l’auteur met en avant qu’en prenant au sérieux le délire, il lui est possible de créer un lien, notamment autour d’un objet commun (la musique, un livre, etc.). Cette complicité permet au délire de progressivement se structurer et s’apaiser, et à la cure de progresser.


