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Les affranchis ; addictions et clinique contemporaine (Thierry Roth)_

Dernière mise à jour : 3 nov. 2025



I_ De l’usage éternel des drogues aux addictions contemporaines : modernité d’une économie psychique


On commence avec un effort de définition : toxicomanie vient de l’idée de s’intoxiquer. On est bien dans une logique de nuire à son corps. L’auteur rappelle également que pour Freud, la drogue est une « solution » trouvée par un sujet pour faire avec l’impossibilité de donner du sens à la vie.

« Il ne manque cependant pas de rappeler, dans son œuvre, ‘l’intérêt’ que peuvent avoir certains toxiques pour s’éloigner, se protéger, se rendre quelque peu insensible aux difficultés de l’existence, et plus particulièrement à celles de la vie sexuelle. »


L’idée politique principale du livre est que la période contemporaine, l’hyper-modernité (ou la post-modernité), est une période d’accès illimité à la liberté et donc à la jouissance. Alors que certaines périodes étaient plutôt marquées par la contrainte et le cadre, la notre serait plutôt celle d’une absence de bord, de cadre, de régulation, et un excès de liberté. Cette « ère de la libéralisation des jouissances » encourage les addictions et ce, nous le verrons, de deux manières :

- la jouissance à tout prix produit une consommation à tout prix (y compris de drogue)

- le produit d’addiction vient réguler ce trop plein de jouissance


Charles Melman :

« Ce n’est plus une économie psychique centrée sur l’objet perdu et ses représentants qui est avalisée ; au contraire, c’est une économie psychique organisée par la présentation d’un objet désormais accessible et par l’accomplissement jusqu’à son terme de la jouissance » (L’homme sans gravité).

On est ici dans le prolongement de la critique du discours capitaliste faite par Lacan.


On peut faire un parallèle avec le travail de Baudrillard sur la négativité : l’addiction et la dépression représentent deux conséquences cliniques de la recherche de la jouissance objectale sans limite, ou pour le dire avec Baudrillard, l’excès de positivité produit le retour du refoulé négatif sous la forme de l’addiction et/ou de la dépression. C’est la toute puissance de la positivité, symbole du discours capitaliste, qui pousse les sujets vers une recherche inconsciente, indirecte, de la négativité. De plus, cette jouissance objectale est également une façon de pallier au manque induit dans la jouissance phallique, toujours manquante, toujours décevante. On peut la rapprocher de la jouissance Autre, selon l’auteur, mais ce n’est pas non plus ça. C’est une jouissance particulière, liée à l’époque, au surplus au fond. C’est une jouissance directe et sans limite de l’objet.


Toujours est-il qu’il faut comprendre que « ce n’est pas le produit qui fait l’addiction mais le lien du sujet à ce produit. » On est ici au coeur de la clinique : l’addiction ne se traite qu’au cas par cas.

L’auteur fait un effort de définition (page 34) : « Le premier critère est le suivant : il s’agit de repérer dans quelle mesure la dépendance d’un sujet à une substance ou à un comportement l’empêche ou non de réaliser, fût-ce comme toujours de manière plus ou moins insatisfaisante, ses désirs et ses devoirs ; et dans quelle mesure cela l’empêche de prendre soin de lui. »

Par rapport à la psychanalyse, l’auteur va plus loin, car pour lui « il s’agit de repérer la mise à mal des lois du langage, la manière dont ces lois du langage sont encore – au moins partiellement – respectées ou non, au-delà du comportement addictif. Reste-t-il une place pour la prise en compte de l’écart, de la dissymétrie, du trou, de l’inadéquation fondamentale propres à ces lois du langage ? »

Dans la clinique, il s’agit donc d’interroger les liens qui unissent le sujet au produit, plutôt que de se focaliser sur le produit lui-même, sur l’objet. C’est bien le lien de dépendance à un objet ou un comportement qu’il faut questionner et tenter de comprendre le type de jouissance qui est en jeu.



II_ Addictions et structures psychiques : un repérage indispensable


  • L’addiction dans la névrose


Pour l’auteur, l’addiction dans la névrose est « accidentelle », ou tout du moins, conjoncturelles. En effet, « le névrosé est un sujet qui, de par sa structure, s’est éloigné d’une satisfaction totale, puisqu’il s’est – plus ou moins, bien sûr – soumis à la loi symbolique portée par la fonction Père. »

Le fait de consulter, chez le névrosé, est déjà le signe d’une inquiétude qui tend à amener vers un dépassement de l’addiction. A titre personnel, ça me semble un peu réducteur. D’ailleurs l’auteur rajoute de la nuance ensuite, en liant notamment à la thématique précédente, à savoir l’époque de la jouissance objectale.

« Notons, cependant, que l’addiction, tellement encouragée par notre monde contemporain, peut tout de même devenir un moyen ‘idéal’ pour fuir les contraintes de sa structure névrotique, pour s’échapper de la castration, de ses propres fragilités et de ses traumas subjectifs. »

Elle peut donc être tenace et difficile à régler, même chez des sujets névrosés. L’addiction dans la névrose est un moyen d’échapper à sa structure, à la castration, etc. Le traitement reviendra donc logiquement aux traitements des névroses.


  • L’addiction dans la psychose


Dans la psychose, au contraire, l’addiction peut se révéler un support plutôt qu’un échappatoire, ou bien pour le dire autrement, si l’addiction est un échappatoire, c’est peut-être ici des manifestations de la structure psychotique. C’est un moyen de faire avec, de traiter les manifestations. Sans le signifiant du Nom-du-Père dans la psychose, le grand Autre peut apparaître envahissant, tout puissant. Le N-d-P est un abri subjectif qui fait défaut, et qui dans certains cas, se retrouve comblé par l’objet addictif.

De plus, l’addiction peut apparaître comme une manière de faire du lien avec les autres, un lien social minimal « par le biais de rencontres régulières autour d’un produit et/ou un lieu de consommation. » Il y a également parfois un avantage sur le plan de l’identification imaginaire : « je suis alcoolique », « je suis toxicomane » sont autant de définitions de soi plus facile à supporter que « je suis schizophrène ».

Pour résumer, l’addiction « constitue plutôt un moyen de faire avec sa structure psychotique, là où dans le cas de nécroses on repère plutôt une tentative de rejeter les contraintes de sa structure. »


  • L’addiction dans la perversion


Comme dans chaque ouvrage, le problème de la perversion est la difficulté de « rencontrer » des sujets pervers pour l’analyste, car ceux-ci ont plutôt tendance à ne pas consulter. Chez les sujets pervers le déni de la Loi et de la castration sont au coeur de la structure, et la jouissance assurée et débarrassée des contraintes du névrosé tend plutôt à les éloigner des addictions. Ceci étant dit, lorsque le sujet se retrouve confronté à la résistance de la mise en place des scénarios pervers – par l’entourage ou la société – la consommation ou la pratique addictive peut apparaître comme un accès à la jouissance inaccessible.

« Il semble que ce soit lorsqu’il est confronté à un obstacle dans son scénario que le sujet pervers, par ce glissement ou ce changement d’objet, passe parfois du côté de l’addiction pour retrouver une jouissance qui recouvre et permet d’échapper encore à la castration. »


  • Addiction et traumatisme


L’auteur distingue trois types de traumatisme :

- le traumatisme de tout sujet lié au trou du langage, de la subjectivité, le « troumatisme »

- le traumatisme freudien, en deux temps (relecture fantasmatique dans l’après-coup d’un événement)

- le traumatisme radical (l’effraction du réel)


Pour ce traumatisme radical, « il y a une sorte de mise en abîme de sa subjectivité, au point que le sujet risque de se confondre ensuite avec ce traumatisme. Il devient l’enfant de cet événement, le sujet captif du trauma. » L’ambiguïté c’est que ce traumatisme peut venir soulager de la douleur d’exister, c’est une bordure, une pseudo-signature subjective. On voit bien comment l’attachement à son statut de victime va dans ce sens. Le parallèle c’est que l’addiction agit comme le traumatisme : ça bouche le trou.

« Il est donc primordial de se décoller d’un discours qui ne tournerait qu’autour du trauma. Car à tourner autour de cet objet tout-puissant qui viendrait, une fois pour toutes, définir un sujet dans son être de victime, être de jouissance et de souffrance, il n’y a pas d’issue. » Dans la clinique, il y a un effort d’écart de jouissance à faire, comme dans la psychose, le pas de côté nécessaire.

Son idée c’est que la névrose infantile (de base) rencontre un trauma et devient Tout ; c’est une réponse au trou. L’idée est d’aller chercher le sujet derrière le traumatisme, enfoui sous le traumatisme, concevoir le traumatisme comme un simple événement qui résonne, plutôt que comme une identité.


III_ L’addiction au coeur de l’économie psychique contemporaine


L’addiction, c’est un peu le refus de participer à la course permanente à l’objet, un refus désabusé et triste mais refus quand même. C’est la leçon un peu de l’addiction : le sujet n’est pas fondamentalement convaincu du système néolibéral, et des résistances peuvent se faire jour, même à son insu. Les patients sont plutôt malades de la liberté pour résumer. D’un point de vue psychanalytique, l’auteur parle d’une récusation du Nom-du-Père plutôt qu’un déni ou une absence. Le sujet reconnaît le signifiant, mais considère qu’il ne s’applique pas à lui. Ainsi, la limite à la jouissance est abolie. « Ils sont ainsi pris volontiers dans la jouissance addictive, non phallique évidemment, puisque, ayant récusé les effets du Nom-du-Père, ils déconsidèrent voire dénoncent malgré eux cette jouissance toujours limitée, compliquée et asymétrique. » On voit bien comment cette définition s’applique parfaitement à tout l’empire MAGA et aux princes de la Silicon Valley.

En tout cas, le titre du livre, les Affranchis, vient de cette idée que les sujets contemporains sont pour certains affranchis du Nom-du-Père.


Ce qui est difficile pour la psychanalyse c’est bien proposer autre chose que tout ce qui va dans le sens de pallier au manque, de boucher le trou, alors que le système actuel fonctionne entièrement sur cette promesse. Le travail psychanalytique c’est bien accepter de faire avec ce manque ontologique. On est dans une société où le signe, le code (le discours scientifique) prend le dessus sur le signifiant. Pour Melman, on est passé d’une économie organisée autour du refoulement à une économie de l’exposition de la jouissance.


Ce qui me semble compliqué avec toutes ces idées, c’est de réussir à en faire quelque chose sans être dans une posture réactionnaire, sans se dire que c’était bien mieux avant avec un Nom-du-Père fort et accepté par les névrosés. On est toujours au coeur du dilemme évolution sociale / accélération de la catastrophe. Ceci étant dit, lutter contre l’abolition du manque pourrait être un angle d’attaque politico-psychanalytique important et intéressant.


« C’est depuis le réel que le plus souvent ces nouveaux sujets trouvent leurs limites, leurs heurts, et donc éventuellement leurs repères, et l’analyste aura pour tâche – comme toujours mais différemment – d’aider son patient à nouer réel, symbolique et imaginaire. »

C’est intéressant de garder en tête cette idée du travail de nouage.


IV_ Julien et Max : deux types d’affranchis


La clinique, l’analyse, doit être un lieu de pause, de repli et de réflexion, d’autant plus si le problème est la consumation des objets, de la jouissance. La présence de l’analyste doit être rigoureuse, suffisamment contenante sans être réconfortante : l’objectif étant que le sujet puisse élaborer une limite, une castration symbolique plutôt que réelle.


V_ Une clinique des jouissances


Lacan : « La jouissance, c’est le tonneau des Danaïdes, une fois qu’on y entre, on ne pas où ça va ; ça commence à la chatouille et ça finit par la flambée à l’essence. »


Ce qui est difficile avec la toxicomanie c’est que, d’une certaine manière, elle s’inscrit totalement dans l’attente capitaliste de la toute-puissance de la consommation. On voit bien donc comment la clinique est aussi une clinique politique, dans le sens où elle ne peut faire l’économie d’un discours critique envers le système en place.


L’objet de l’addiction, on l’a dit, vient boucher le trou, le manque dans l’Autre. C’est donc une manière de récuser la castration, le manque. C’est aussi dans cette logique que la jouissance objectale de l’addiction surpasse la jouissance sexuelle, phallique et autre, puisqu’au fond elle ne se confronte pas au non rapport : elle rencontre son objet. « La jouissance de l’addiction pulvérise la limite phallique propre à la jouissance sexuelle, elle n’est pas soumise au ratage et vise directement l’objet, hors castration et hors altérité. »


« Tâchons de mieux caractériser cette jouissance objectale :

- elle prime sur le désir ;

- elle est désacralisée ;

- elle est désexualisée :

- elle est simple à obtenir, sauf parfois financièrement ;

- elle est directe ;

- elle est illimitée ;

- elle est solitaire. »


Une critique qu’on pourrait apporter à la thèse de l’auteur, notamment sur le fait que c’est le réel qui vient border la jouissance, faire limite (dans l’overdose, le coma, etc), c’est qu’il ne prend pas en compte le caractère auto-régulateur de l’addict. L’addiction apparaît justement comme une jouissance qu’on borde, qu’on contrôle par une série de petites règles ou auto-observation. On pourrait même dire que dans l’océan des libertés et des objets, l’addiction fait office de solution de limite : on circonscrit la jouissance à un objet, on régule et limite celle-ci.


« Si le désir se construit à partir du manque-à-être et des contraintes faites à la jouissance – ayant impliqué du refoulement -, le petit sujet actuel peine à constituer son propre désir, dès lors qu’il se retrouve sans contrainte et assailli dès son plus jeune âge par de multiples jouissances. » L’addiction ou la dépression font donc office d’issues. Avec ces patients donc, il s’agit de partir de leurs contraintes réelles, et donc celles aussi qu’ils s’imposent à eux-mêmes, plutôt que des contraintes symboliques liées à la castration.

« Mais d’une façon générale, l’accroche au langage et à la parole, via le transfert sur un analyste, peut contribuer à faire vaciller la jouissance objectale. »



VI_ La prise en charge pluridisciplinaire : un défi nécessaire


« Nous estimons donc que pour de tels cas, le pire que l’on puisse faire est de traiter ces sujets avec des médicaments, comme trop de médecins addictologues tendent à le faire aujourd’hui. Les conséquences en sont généralement un enlisement dans l’addiction de base, aggravée ou remplacée par une addiction nouvelle et tenace aux médicaments psychotropes ou aux produits de substitution. »


Pour l’auteur, on ne devrait pas parler de produit de substitution mais de produit de transition.




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