Les désirs guerriers de la modernité_ Deborah Brosteaux_
- Molluscum Contagiosum

- 18 juin 2025
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Notes du chapitre IV uniquement : Dans le maelström des désirs fascistes
Ce chapitre fait énormément référence à Klaus Theweleit, et spécifiquement à Fantasmâlgories. C’est sans doute le chapitre qui s’émancipe le plus de l’histoire de la guerre pour se focaliser sur le fascisme comme solution, comme captation des affects, qui laisse entrevoir la guerre du côté du désir.
On a l’idée que le fascisme répond à un désir, capte des affects, et est producteur de subjectivité. C’est tout le travail de Theweleit que de montrer que la seconde guerre mondiale « se poursuivant pas uniquement chez les parents, elle se poursuivait aussi au coeur de notre génération ; se poursuivait dans nos corps. » Autrement dit, que la guerre n’était pas qu’un objet historico-politique matériel, c’est-à-dire qu’on pouvait facilement circonscrire à une époque et un lieu donnés, mais bien une machine productrice qui s’inscrivait et s’incarnait dans les corps et les subjectivités d’un ensemble d’individus – pendant et après l’événement.
Le parti prit de Theweleit est que les affects fascistes et guerriers des artisans de la guerre sont conscients et connus de ceux-ci, qu’il n’y a pas à comprendre ce qui se joue inconsciemment ou indirectement dans les discours fascistes ; il n’y a pas à essayer de comprendre comment le fascisme émerge sans être désiré : au contraire, c’est bien le désir fasciste qui explique son apparition. Autrement dit, il prend au pied de la lettre les écrits fascistes plutôt que d’en faire la psychologie : « L’écriture elle-même, les récits et le langage qu’elle déploie, participe directement à cette production d’affects » nous rappelle Brosteaux.
L’idée n’est pas de rationnellement expliquer et critiquer la position ennemie, mais bien de la comprendre : de la prendre au sérieux comme réussite d’une captation d’un désir et de penser à produire des situations plus désirables à même de capter elles-aussi ces désirs. Pour expliquer le fascisme, le réflexe est souvent de partir d’un postulat de manque de connaissance, d’irrationalité, de biais inconscients, etc. On le voit même aujourd’hui avec les électeurs de l’extrême droite auprès de qui il faudrait faire de la pédagogie, et leur expliquer qu’ils ont rationnellement plus intérêt à voter ailleurs : « c’est le réflexe rationaliste de la critique par excellence. »
« La grande impuissance des analyses critiques du fascisme, et ce depuis l’entre-deux-guerres, est justement d’avoir réduit le problème du fascisme à un problème d’illusion (cette illusion qui est au coeur du concept d’aliénation) : il s’agirait alors seulement d’une idéologie à déconstruire, d’un déferlement de l’irrationnel dont les causes sont extrinsèques, d’une instrumentalisation des masses, nécessitant une conscience éclairée pour y résister. »
On voit bien qu’en faisant ça, on ne fait que se protéger de ce qu’on considère un problème, sans le prendre au sérieux, avec la condescendance de celui qui sait observant l’ignorant. On fait l’impasse sur la possibilité que le fascisme soit désiré pour ce qu’il est et qu’il réponde à une situation. Or « le fascisme organise collectivement des désirs malades et ‘défigurés’, mais non moins réels. » Il s’agit alors, comme le rappellent Deleuze et Guattari avec Reich, d’essayer d’expliquer pourquoi les masses ont désiré le fascisme à un moment donné plutôt que d’expliquer pourquoi les masses croient vouloir le fascisme, ou laissent le fascisme s’installer passivement. En réalité, il s’agit de comprendre que le désir fasciste est une possibilité plus qu’une nécessité ou une erreur historique. C’est bien un travail de production d’une idéologie, d’une vision du monde qui capte les affects et charrie la possibilité du fascisme.
« Les désirs ne s’attisent ou ne se contrôlent pas par simple décret raisonné de la conscience. Les désirs sont pris dans des devenirs : ils se cultivent ou se réfrènent, peuvent se réinventer dans la joie ou sombrer dans des passions tristes."
Cela nous le comprenons assez facilement : le travail anti-fasciste le plus efficace reste celui qui se propose non pas de lutter directement contre le fascisme, mais d’y opposer une alternative plus joyeuse, plus humaine. Autrement dit, si les désirs sont de l’ordre de : sortir du système, ne plus se sentir victime, bien vivre, exprimer sa colère, etc., on voit que le fascisme offre une solution à tous ces désirs. Le travail anti-fasciste est donc surtout un travail de construction et de propositions : il existe des agencements non-fascistes qui permettent de capter ses mêmes désirs. On pourrait prendre l'exemple très précis des GJ : les désirs de changement social, de justice, de pouvoir d’achat, d’être écouté, etc. peuvent à la fois être capté par un agencement fasciste (on l’a vu avec la présence de l’extrême droite au sein du mouvement) et un agencement autonome. Autrement dit, le désir semble préalable et le fascisme peut faire office de solution/réponse.
En travaillant sur les textes de Jünger – un fervent défenseur de la guerre au XXème siècle - se pose alors la question : « quelles sont les sensations que cette manière de vivre intérieurement la guerre lui procure, les désirs que ces sensations canalisent et épanchent en lui, les rythmes et les mouvements qu’elles y impulsent ? »
La guerre charrie la possibilité d’un renouveau ; depuis les décombres de la destruction, est fantasmée une reconstruction sur de nouvelles bases (matérielles, symboliques) : « il cherche à puiser dans ces chocs et ses effondrements les possibilités d’une vie nouvelle, une qui croît à travers les énergies qui se déchaînent. » Bien entendu, c’est le fait de surmonter les épreuves qui est attendu et valorisé. La guerre, au fond, c’est cet événement traumatique dont uniquement les forts vont se remettre, c’est une réorganisation du système social désormais basé sur la survivance des plus forts. Autrement dit, ce qui est désiré et apprécié – ici par Jünger mais qu’on pourrait étendre à d’autres masculinistes pro-guerre – c’est la possibilité de faire face à un événement difficile, et de le surmonter, d’imaginer un renouveau, un monde d’après. On retrouve ça aussi chez les survivalistes : on pourrait psychanalyser cette mouvance et y voir un rejet collectif du grand Autre par exemple. Mais en prenant au sérieux les dires des survivalistes, on voit qu’il y a du désir – potentiellement tout à faire rationnel et conscient – que nous pouvons prendre au sérieux : survivre dans un monde hostile, s’émanciper de l’État providence et des lois, avoir accès aux choses en étant le plus fort, etc.
Pour Jünger encore, « c’est de fait exactement en ces termes qu’il décrira l’expérience combattante de la Grande Guerre, qui va lui procurer des aventures – bien plus sérieuses qu’il n’aurait pu l’imaginer – et les expériences – plus intenses et transformatrices qu’aucune autre – dont il avait ressenti adolescent la nécessité. » On voit alors comment la guerre, le fascisme, peuvent faire office de branchement. On vient s’y brancher parce que ça répond à des désirs. Jünger dans Orages d’acier dit : « Elevés dans une ère de sécurité, nous avions tous la nostaligie de l’inhabituel, des grands périls. La guerre nous avait donc saisis comme une ivresse. Ah ! surtout, ne pas rester chez soi, être admis à cette communion ! »
Avec la guerre et le fascisme, il y a un discours, une voie tracée. Il y a une énergie qui circule et qui mobilise les corps et les subjectivités en annulant tout le reste. Autrement dit, la guerre répond au besoin de sens en captant un désir de compréhension et de devenir. Elle est une promesse à laquelle on adhère en oubliant tout le reste. Elle se construit à travers l’idée de nécessité. C’est cette pseudo-nécessité de la guerre qui va servir de justification, qui va tout expliquer, et qui va baliser le réel incompréhensible. « Jünger attend de la guerre des passions déferlantes qui annihilent toutes les nuances affectives, toute hétérogénéité des désirs, des valeurs et des pensées. » Autrement dit, la guerre agit à un endroit du désir d’abolition des différences et de faire du commun, qu’on le veuille ou non. C’est une expérience totale.
La thèse du chapitre peut se résumer donc ainsi : « Pour s’en protéger, il ne s’agit pas de nier les désirs de vie intense ou d’expériences qui nous font marcher, mais d’en chercher d’autres expérimentations, d’autres quêtes de transformation qui soient d’autant plus enthousiasmantes qu’elles nous libèrent des monstres d’appauvrissement. »
« Car si on peut déconstruire une idéologie, on ne peut pas déconstruire un désir. Un désir perd de son pouvoir mobilisateur non pas parce qu’il a été suffisamment disqualifié mais parce que d’autres désirs trouvent leur chemin à travers nous et gagnent en puissance. »


