top of page

Les métamorphoses de l’art de gouverner ; Michel Foucault au Collège de France_Jean-François Suratteau_



« L’impératif qui sous-tend l’analyse théorique qu’on est en train d’essayer de faire, je voudrais qu’il soit simplement un impératif conditionnel du genre de celui-ci : si vous voulez lutter, voici quelques points clés, voici quelques lignes de force, voici quelques verrous et quelques blocages. Autrement dit, je voudrais que ces impératifs ne soient rien d’autre que des indicateurs tactiques1. »


Livre très dense, très long, et surtout très inégal. Probablement parce que j’y cherchais quelque chose en particulier : de quoi nourrir un travail de recherche sur la garde à vue. Autrement dit, plusieurs chapitres m’ont semblé totalement hors sujet, mais d’autres sont vraiment intéressants. Fiche de lecture partielle donc, et partiale. Il y aura à la fois des citations du livre, et des citations de Michel Foucault directement, l’ouvrage ayant la prétention de reprendre les cours de Foucault.


Ch.1_ « Je suis radicalement du côté des sophistes » ; stratégies de discours et pratiques de pouvoirs.


« Je suppose que dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité2. »

D’une certaine manière, cette citation résume assez bien le livre, voire même le travail de Foucault. Quel que soit son objet d’étude, Foucault, par un double travail d’archéologie et de généalogie, prétend disséquer le caractère naturel de cet objet. A travers le discours, Foucault entend démontrer que la parole, le fait de parler, de discourir, et le fait de prétendre dire la vérité, toute cette dynamique autour du dire dans une société donnée, répond à une logique de pouvoir, ou plus exactement, que des rapports de pouvoir sont en jeu à travers la production du discours. Ce que parler veut dire en somme. Ainsi, nous le verrons, une place centrale est donnée à la notion d’aveu, qui va particulièrement nous intéresser dans notre travail autour de la garde à vue.


Foucault s’intéresse de ce fait à la philosophie et à son lien avec la vérité. La vérité est un concept central qu’il faut expliquer : dans l’intérêt de la philosophie pour la vérité, n’est pas en jeu la séparation entre le vrai et le faux, mais entre ce qui prétend chercher la vérité (et donc où le vrai et faux fonctionnent en binôme) et ce qui refuse la recherche de la vérité comme finalité au discours, à la science. En l’occurence donc, la philosophie (avec Aristote) se constitue à travers une exclusion fondatrice : alors qu’elle devient le discours légitime du vrai, les autres formes de parole – et notamment le sophisme – sont disqualifiées, exclues.

C’est un point primordial : ce qu’on oppose à la vérité n’est pas le mensonge, mais bien le désintérêt pour la vérité. Pour les philosophes comme Aristote, les sophistes ne sont pas accusés de dire le faux, mais de ne pas reconnaître la vérité comme finalité du discours. Tout cela, nous pouvons le mettre facilement en lien avec la place de l’entretien en GAV : est en jeu, au-delà de la recherche de la vérité, la reconnaissance par le Sujet d’un objectif commun, d’une finalité à s’inscrire dans un régime de vérité. Mais, c’est toute la subtilité, le régime de vérité comprend également, nous le voyons ici, le mensonge. Le mensonge est une modalité interne au champ de la vérité : il peut être débusqué, rectifié, confronté, interprété. Un mensonge est indubitablement une réponse, donc une reconnaissance de la finalité commune de l’échange. Autrement dit, répondre aux questions des OPJ est l’attente principale en GAV, car c’est une manière de s’inscrire dans le régime de vérité, c’est-à-dire de dire à la police qu’on partage un rapport similaire aux prétentions du discours. Répondre, c’est reconnaître à la police sa légitimité pour poser des questions et ce, peu importe qu’on mente ou qu’on dise vrai, c’est adhérer au dispositif de la GAV. Cependant, ne pas répondre aux questions, faire jouer son droit à garde le silence, c’est rejeter, d’une certaine manière, le régime de vérité et donc, nécessairement, refuser d’adhérer, refuser de reconnaître aux policiers leur légitimité à interroger.


Nous voyons bien ce qu’il y a d’intéressant pour Foucault, et pourquoi ceci a à voir avec la notion de production : le geste fondateur de la philosophie n’est pas neutre, et en excluant certaines formes de parole, celle-ci produit donc nécessairement un tri, un quadrillage, entre ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas, dans la prétention au discours. Nous voyons bien que la volonté de vérité répond à une logique de construction historique et qu’elle n’est pas neutre : c’est à travers un ensemble de dispositifs et de rapports de pouvoir que celle-ci s’instaure.


Pour les sophistes, les discours servent à vaincre l’adversaire, à gagner la joute verbale. La recherche de la vérité n’est pas ce qui est central : « La déclaration n’énonce pas un fait, elle ne pose pas un rapport entre l’énoncé et une réalité extérieure à cet énoncé, qui serait capable de la vérifier3. » (p24)

Que le discours ait pour finalité la recherche de la vérité, souscrive majoritairement au régime de vérité, est une opération historique, nous le voyons donc, et non une réalité naturelle ou totalisante.


Il faut désormais aller un peu plus loin. Nous l’avons vu, s’inscrire dans un régime de vérité n’a pas grand-chose à voir avec le vrai et le faux, mais avec la reconnaissance. Si nous voulions le dire en termes plus foulcadiens, nous pourrions aussi dire que s’inscrire dans un régime de vérité, au sein de la GAV, c’est accepter les conséquences d’un rapport de pouvoir spécifique. Car au fond, si l’audition ne sert pas à s’approcher au plus près de la vérité, mais à maintenir l’ordre d’un rapport de pouvoir spécifique permis par le dispositif, c’est également à travers l’analyse de la place spécifique donnée à l’aveu que nous pouvons en percevoir une autre nuance. « Se forme ainsi autour de l’aveu, comme la pièce centrale de la pénitence, tout un mécanisme où le pouvoir et le savoir du prêtre et de l’Église se trouvent impliqués4. » (p29) Pour la garde à vue, pas de prêtre ou d’Eglise, mais un OPJ et un Etat (ou Gouvernement ? Ministère ?), mais une logique similaire : est également en jeu, à travers l’audition, un « savoir-pouvoir » policier, un rapport de pouvoir spécifique qui organise, hiérarchise, quadrille la citoyenneté. Pour le dire autrement, si le régime de vérité reconnaît à l’OPJ (et donc à l’État par l’intermédiaire du Magistrat sous l’égide de qui l’OPJ mène l’enquête) le droit de mener une audition, l’aveu reconnaît à celui-ci une expertise, un contrôle sur la manière de vivre en collectivité.


C’est assez subtil, mais il est important de comprendre cela : depuis la constitution de la philosophie, et donc de l’avènement de la vérité comme finalité discursive, est attendu du Sujet qu’il participe activement à cette production de la vérité, à travers la production de soi, d’une vérité sur lui-même. A travers son étude du Christianisme, Foucault entend démontrer comment la confession produit le Sujet (comme pêcheur) et le Prêtre (comme celui qui a le pouvoir d’accéder au pardon). La parole du Sujet est centrale. Il est donc possible de faire un parallèle avec la garde à vue, comme pratique sécularisée de la Confession : l’aveu produit le coupable et le garant de l’ordre, productions soutenues par la vérité comme leitmotiv éthique et politique. Ceci étant dit, avec la modernité et le développement des savoirs scientifiques, la nécessité de la collaboration active du Sujet n’est plus nécessaire : une série d’indices, de signes, de symptômes, de preuves, font suffire à dire la vérité du Sujet à sa place. La vérité n’est plus nécessairement liée à l’aveu unique, mais devient production d’une expertise. Au fond donc, nous pouvons imaginer que cette logique d’expertise policière (ou judiciaire, voire médiatique) vient réorganiser la définition de la culpabilité produite par la GAV : d’une logique de l’aveu comme Confession, s’établit une logique de l’aveu par faisceaux d’indices « expertisés ». La place de la vérité reste la même, mais son mode de production évolue.


« Mais il est entendu que, s’ils sont puissants, c’est-à-dire produisent des effets sur les rapports de pouvoir, les discours ne sont pas d’une nature instrumentale : les sujets n’usent pas seulement de discours pour instaurer, maintenir, modifier des rapports de pouvoir, mais sont constitués par les discours en sujet de pouvoir. » Autrement dit, c’est bien par les discours sur eux que sont constitués les coupables, le discours sur soi (aveu) étant une des modalités de cette constitution.


Ch.2_ La généalogie de la pratique punitive ; Foucault face à Nietzsche : séquestration et marché du crime.


Foucault identifie quatre formes de tactiques punitives :

- Exclure

- Organiser un rachat, imposer une compensation

- Marquer

- Enfermer


« Autrement dit, c’est comme analyseurs des rapports de pouvoir que je voudrais aborder ces tactiques, et non pas comme révélateurs d’une idéologie5. » (p49)

C’est un peu ce que nous devons avoir en tête concernant la GAV : elle s’inscrit dans une tactique punitive qui nous permet d’analyser des rapports de pouvoir. Nous l’avons dit, la vérité va, à partir du XIXème siècle, être de plus en plus corrélée aux discours scientifiques, à la dynamique d’expertise ; concernant la thématique de la délinquance, c’est à travers un discours psychopathologique, voire psychiatrique, et donc des pratiques judiciaires en conséquence, que l’État va produire des rapports de pouvoir entre bons et mauvais citoyens, entre police et délinquants, etc. En effet, le délinquant est de plus en plus annoncé comme « quelqu’un qui est irréductible à la société, incapable d’adaptation sociale, qui est dans un rapport d’agressivité constant envers la société, étranger à ses normes, à ses valeurs6. » (p51) On comprend donc que, ce qui est en jeu dans la pratique discursive s’inscrivant dans un régime de vérité, au-delà de l’enquête à proprement dit, c’est bien la production de la délinquance comme pratique spécifique de Sujets, et tous les rapports de pouvoir qui en découlent et qui s’expriment à travers le contrôle, la hiérarchisation et la punition. « Il y a une hétérogénéité entre les deux processus qui sont, d’une part, celui de la dérivation discursive qui amène à formuler le principe du criminel comme ennemi social et, d’autre part, celui de la punition7. » L’audition ne prétend pas simplement permettre de découvrir une réalité préexistante : elle constitue des formes de subjectivité (le délinquant, le récidiviste, le dangereux), et rend possibles des rapports de pouvoir spécifiques (surveillance, hiérarchisation, normalisation, humiliation, punition, etc.)


« Le système des punitions fait apparaître comme sanction du crime la forme-prison qui n’est pas dérivable de la théorie et est apparentée à la forme-salaire : tout comme on donne un salaire pour un temps de travail, on prend, inversement, un temps de liberté pour prix d’une infraction. Le temps étant le seul bien possédé, on l’achète pour le travail ou on le prend pour une infraction. LE salaire sert à rétribuer le temps de travail, le temps de liberté va servir à rétribuer l’infraction8. » (p53)

C’est intéressant ici pour toute la partie sur les formes de punition de GAV liées à l’heure, au de fait de ne pas donner l’heure. Non seulement on prend du temps, et on comprend que la garde à vue est un déjà espace d’affranchissement de la dette contractée envers la société en commettant une infraction, mais la punition régulière consistant à priver le Sujet d’une connaissance de l’heure vient d’autant plus insister sur la centralité donnée au temps ; ne pas donner l’heure, c’est faire perdre la maitrise du temps, c’est l’étirer dans un souci de punition.


« Les institutions de séquestration fabriquent quelque chose qui est à la fois interdit, norme, et qui doit devenir réalité : ce sont des institutions de normalisation9. » (p65)

C’est vraiment une idée qui vient appuyer toute la théorie de la garde à vue comme cérémonie de dégradation : celle-ci, en effet, à pour but de remplacer une attitude par une autre, donc à normaliser.


Il semble important de comprendre que la garde à vue est un dispositif punitif particulier, le premier échelon d’une pratique d’enfermement, mais qui s’inscrit dans une production plus générale de la citoyenneté. La figure du délinquant, du criminel va servir d’étalon citoyen, va normaliser un certain nombres de pratiques en en excluant d’autres. On retrouve un phénomène similaire avec la figure du Black Bloc : il est indéniable que celle-ci soit une figure construite, produite par des rapports de pouvoir (voir Olivier Cahn, https://droit.cairn.info/revue-archives-de-politique-criminelle-2010-1-page-165?lang=fr), et que son existence produit en retour une norme du manifestant. Ceci étant dit, nous comprenons nécessairement qu’une garde à vue, prise indépendamment d’un contexte plus général (une époque, un événement), voire même global (une société) peut toujours sembler disproportionnée, la punition est toujours trop forte comparée à ce qui est reproché. C’est d’ailleurs un reproche très fréquent formulé à l’égard des responsables politiques et policiers. Mais c’est ici faire l’impasse sur le caractère collectif du dispositif, sur le surplus punitif inhérent à chaque garde à vue pour non seulement en dissuader un plus grand nombre (on retrouve ce même phénomène avec les blessures par les policiers, voir Paul Rocher), mais aussi pour produire un espace de vengeance, de décharge collective. Comme les jeux de Gladiateurs à l’époque, ou les exécutions publiques plus tard, l’enfermement et toutes les pratiques policières associées vont servir de défouloir. Cela on le remarque par exemple dans les critiques de droite associant la prison au Club Med : d’aucuns veulent savoir que des gens souffrent, veulent que leur colère trouve un point d’ancrage. « Pour cette conception ‘sauvage’ de la généalogie de la pratique punitive, selon laquelle celle-ci est originairement un comportement de ‘représailles’, il s’agit moins de mettre en cause un être appelé à répondre de ce qu’il a commis que de concentrer sur lui la violence, de satisfaire la colère par la libération d’une violence en rapport avec la douleur du dommage, mais qui n’est pas exclusivement en rapport avec elle : ce qui se décharge sur le criminel peut être une violence collective. » (p71)


Ch.3_ « Le mal minuscule des vies sans importance » et le cercle de l’atroce.


« N’est-ce pas, après tout, l’un des traits fondamentaux de notre société que le destin y prenne la forme du rapport au pouvoir, de la lutte avec ou contre lui ? Le point le plus intense des vies, celui où se concentre leur énergie, est bien là où elles se heurtent au pouvoir, se débattent avec lui, tentent d’utiliser ses forces ou d’échapper à ses pièges10. »

« Je crois que les sociétés du XVIIIe siècle ont inventé la discipline parce que les grands mécanismes de terreur étaient devenus à la fois trop coûteux et trop dangereux. Depuis l’Antiquité, la terreur c’était l’armée, à laquelle on livrait une population, et qui brûlait, pillait, violait, massacrait. Quand un roi voulait se venger d’une révolte, il lâchait ses troupes, Moyen spectaculaire mais onéreux, que l’on ne pouvait plus se permettre d’utiliser à partir du moment où l’on a une économie soigneusement calculée, où l’on ne peut pas sacrifier les récoltes, les manufactures, les équipements industriels. D’où la nécessité de trouver autre chose : les disciplines appliquées, continues et silencieuses11. » Ce qui est intéressant là, c’est l’illustration d’un processus de construction : la discipline n’est pas venue remplacée la terreur naturellement, mais par une série de rapports de pouvoir spécifiques confrontés à certains intérêts précis.



Ch.4_ De l’analytique des pouvoirs au « problème » du néolibéralisme.


C’est un chapitre qui revient sur une thèse centrale de Foucault, et que nous n’allons pas développer, à savoir que le pouvoir ne se détient pas, mais s’exerce. Le pouvoir ne fait pas qu’empêcher, punir, etc., mais produit également. Et donc c’est à travers les institutions et les dispositifs de pouvoir (soutenus par les savoirs qu’ils prétendent détenir) que Foucault entend comprendre comment s’exerce justement le pouvoir. « Ainsi, dit Foucault, plutôt que chercher ce qui fonde le pouvoir de punir, que ce soit dans le droit monarchique ou le droit démocratique, examiner comment le pouvoir de punir prend corps dans des institutions, des appareils et des pratiques. »


On parle aussi du bio-pouvoir qui est le pouvoir qui porte sur le contrôle des populations, sur les phénomènes de masse, contrairement (et parallèlement) au pouvoir disciplinaire qui s’attaque que corps individuel. Evidemment la gestion du COVID est une expérience archétypale de l’expression du bio-pouvoir.


« Ce qui va se passer, du début du XVIIe siècle au milieu du XVIIIe, ça va être une série de transformations grâce auxquelles et à travers lesquelles cette notion de population va être élaborée. Elle va être élaborée à travers un appareil qui a été mis en place pour faire fonctionner la raison d’État. Cet appareil, c’est la police12. » Ce qui est intéressant ici, c’est qu’au-delà de normaliser la question de la citoyenneté comme on l’a dit, la police est en fait intimement liée, en tant qu’institution, à l’idée de population. Selon Foucault, c’est la création progressive d’un corps armé, s’accaparant l’idée d’une violence légitime, qui va produire l’idée de population. Pour le dire autrement, c’est à travers le pouvoir disciplinaire exercé par la police que les individus sous l’égide d’un même Etat, vont être progressivement considérés comme une population, c’est-à-dire donc répondant à certaines normes.


« Un art de gouverner définit un ‘régime de vérité’, ce qui donne une forme rationnelle aux intérêts que l’art de gouverner prend en charge pour être conforme à ce qu’il doit être. Le ‘régime de vérité’ est un ‘principe de rationalisation’ par lequel n’est pas seulement assurée une cohérence entre les différents éléments du prisme, mais qui autorise à évaluer la rectitude des pratiques. »

Pour le dire simplement, un régime de vérité, c’est ce qui permet à une façon de gouverner de se présenter comme rationnelle, cohérente et légitime, et de juger ses propres pratiques. C’est très habile, car pour justifier et légitimer l’exercice d’un pouvoir, nous l’avons vu, celui-ci est solidifier par une prétention à dire le vrai, basée sur un ensemble de savoirs, d’expertise. Cela permet à cet art de gouverner, à cet exercice du pouvoir, de fonctionner en circuit fermer : son expression paraît naturelle et légitime, et son contrôle est auto-assuré. On pourrait très bien associer ça à la police.

« Il faut d’une main produire la liberté, mais ce geste même implique que, de l’autre, on établisse des limitations, des contrôles, des coercitions, des obligations appuyées sur des menaces, etc13. »


Ch.5_ Pragmatique du sujet et dramatique du discours


« La parrêsia, c’est le libre courage par lequel on se lie soi-même dans l’acte de dire vrai. Ou encore, la parrêsia, c’est l’éthique du dire-vrai, dans son acte risqué et libre14. »

Il faut penser le « vous êtes placé en garde à vue » comme un énoncé performatif.


Alèthurgie : « l’ensemble des procédés possibles, verbaux ou non, par lesquels on amène au jour ce qui est posé comme vrai par opposition au faux, au caché, à l’indicible, à l’imprévisible, à l’oubli. »


« Subjectivité et vérité ne communiqueront plus seulement dans l’accès du sujet à la vérité. Il faudra toujours qu’il y ait cette flexion du sujet vers sa propre vérité par l’intermédiaire de la mise en discours perpétuelle de soi-même. Nous, pour être obligés et pour dire la vérité sur nous-mêmes, nous avons simplement à nous interroger, nous, et ceci à l’intérieur d’une structure d’obéissance à l’égard d’un autre et de n’importe quel autre. »


Il faut comprendre que c’est à travers le fait de se raconter qu’on assure un régime de vérité, c’est-à-dire qu’il est demandé aux sujets d’être dans un discours perpétuel sur eux-mêmes, et qu’au-delà de la vérité factuelle d’un fait, ce qui est attendu c’est l’accès à la vérité sur soit. Et cette vérité-là est intimement plus liée à la question du contrôle découlant de l’exercice du pouvoir. Participer à la production d’un discours sur soi, c’est au fond participer à l’art de gouverner en vigueur.


Ch.8_ LA CURE ANALYTIQUE ; avatar de l’aveu ou exercice de véridiction ?


« Est-ce qu’il est possible d’envisager une cure, disons psychothérapeutique, morale, qui ne passe pas par un type quelconque de relations de pouvoir15 ? » (p309)


Définition de la généalogie selon Foucault : « elle essaie de restituer les conditions d’apparition d’une singularité à partir de multiples éléments déterminants, dont elle apparaît non pas comme le produit, mais comme l’effet16. » (p294) C’est bien cette définition qu’il faut garder en tête pour parler de la garde à vue, pour en faire la généalogie.


On l’aura comprit, Foucault critique la psychanalyse (la cure), pour sa pratique de l’aveu. Selon lui, elle est une des expressions d’un pouvoir qui pousse le sujet à produire un savoir sur lui-même à travers la pratique de l’aveu. Là où la neurologie trouve ses limites, sur le plan de la sexualité, la psychanalyse prend le relai. Pour Foucault, il y a un aspect performatif de l’hystérie notamment, qui donne à voir des symptômes ostentatoires (notamment à l’époque de Charcot).


Il s’agit de comprendre deux phrases complexes dont on pressent tout de même l’importance :

« En lui (au neurologue) fournissant des vrais symptômes fonctionnels, les hystériques, pour leur plus grand plaisir, mais sans doute pour notre plus grand malheur, ont donné prise à la médecine sur la sexualité17. »


Et puis, celle-ci : « la cure analytique est une réactivation de la tactique psychiatrique de l'aveu, appliquée à ce à quoi la neurologie est rebelle, la sexualité. »


Foucault insinue donc que les patientes hystériques (au XIXᵉ siècle, notamment chez Charcot) présentaient des symptômes réels, visibles, spectaculaires, médicalement observables (paralysies, crises, anesthésies…), sans lésion organique identifiable. Ces symptômes étaient donc vrais du point de vue médical (ils se voyaient, se répétaient, se classaient), même s’ils ne correspondaient pas à une cause neurologique classique.

Or, en donnant à la médecine des symptômes objectivables, l’hystérie a permis à la médecine de s’emparer d’un domaine qui jusque-là lui échappait : la sexualité, parce que, faute de lésion, il fallait bien chercher ailleurs l’origine de ces troubles — dans la vie intime, les désirs, les conflits, le corps sexué. C’est en ce sens que Foucault dit que les hystériques ont « donné prise » à la médecine sur la sexualité : elles ont offert un point d’entrée scientifique à quelque chose qui n’était pas médicalisable auparavant. Malheur car la sexualité devient alors un objet de savoir, de contrôle et de normalisation.

Quand Suratteau émet l’hypothèse que la cure analytique réactive la tactique psychiatrique de l’aveu, il ne critique pas Freud en disant qu’il fait la même chose que la psychiatrie classique, mais qu’il déplace l’aveu. Là où la neurologie ne peut rien dire (parce que la sexualité ne se laisse pas objectiver comme un nerf ou un organe), la psychanalyse demande au sujet de parler, de dire sa vérité intime, ses désirs, ses fantasmes, son histoire. Pour le dire simplement, l’hystérie a ouvert la sexualité à la médecine par le symptôme, et la psychanalyse l’a approfondie par l’aveu.

On comprend donc que pour Foucault, l’aveu sert à se raconter soit-même, sert à dire une vérité sur le sujet. Elle est même exigée d’un malade, d’un sujet déviant. L’aveu thérapeutique participerait à la production d’une identité. « C’est tout ce corpus de l’identité que le malade doit finalement avouer et c’est lorsqu’il l’avoue que doit s’opérer un des moments les plus féconds de la thérapeutique ; et c’est lorsque ce moment ne se produit pas, qu’il faut désespérer de la maladie18. » On voit comment l’aveu, dans la pratique policière, est une manière de donner une chance au Sujet d’accepter son identité, de s’y identifier volontairement, de lui-même. On peut penser qu’une thérapeutique de l’enfermement est imaginé par les policiers, et que un bon détenu est un détenu qui adhère à la politique identitaire qu’on veut lui assigner. Au contraire, celui qui n’avoue rien, qui refuse de s’identifier comme délinquant, fauteur, etc., le rend, aux yeux de l’administration, comme malade. On voit, pour cela, comment la pathologisation d’une certaine population, récidiviste, radicale, s’opère de manière systématique par les forces de l’ordre. Les images de Sainte-Soline en sont un exemple paradigmatique. Produire une population malade produit de facto une justification à la punition, aux soins forcés (à coup de matraque et de flash-ball), à l’enfermement.

Enfin, le dernier point que fait émerger la critique de la psychanalyse par Foucault, est que le Sujet n’a pas nécessairement à connaître la vérité sur lui-même, celle même qu’on attend de l’aveu. Celle-ci est cependant susceptible d’émerger, et on attend du Sujet qu’il participe activement à cette émergence, qu’il en ait le souhait sincère. C’est toute cette méthode qui amène parfois, des gardés à vue, à avouer des choses qu’ils n’ont pas fait. « Le sujet est en rapport avec la vérité en tant qu’il a à ‘dire le vrai’ en s’impliquant dans sa recherche et en étant modifié par ce qu’il découvre. »



1 Sécurité, territoire, population

2 L’ordre du discours, Leçon inaugurale au CdF

3 Leçons sur la volonté de savoir

4 Les anormaux

5 La société punitive

6 ibid

7 ibid

8 ibid

9 Ibid

10 La vie des hommes infâmes

11 Crimes et châtiments en U.R.S.S. et ailleurs

12 Sécurité, territoire, population

13 Naissance de la biopolitique

14 Le gouvernement de soi et des autres

15 La vérité et les formes juridiques

16 Qu’est-ce que la critique ?

17 Le pouvoir psychiatrique

18 Le pouvoir psychiatrique

bottom of page