Peut-on être un psychanalyste de droite ?
- Molluscum Contagiosum

- 18 juin 2025
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Le 17 novembre 2019 se tient à Paris les journées internationales de l’Ecole de la cause freudienne (ECF) sur le thème « Femmes en psychanalyse. » Est invité sur scène un chercheur et écrivain bien connu, Paul B. Preciado. Le but de son intervention est, pour le dire simplement, de mettre au débat, à partir de sa position d’homme trans, la question de la transexualité et plus généralement des nouveaux paradigmes de genre et de sexualité dans la pratique psychanalytique. Le public du palais des Congrès, 3.500 psychanalystes, probablement habitués aux discours sans surprise et calmes d’un Jacques-Alain-Miller-Maître-de-cérémonie, se fige devant la diatribe accusatrice et animée de l’intellectuel. « Eh bien, c’est à partir de cette position de malade mental où vous me renvoyez que je m’adresse à vous en tant que singe-humain d’une nouvelle ère. Je suis le monstre qui vous parle. Le monstre que vous avez construit avec vos discours et vos pratiques cliniques. Je suis le monstre qui se lève du divan et prend la parole, non pas en tant que patient, mais en tant que citoyen, en tant que votre égal monstrueux1. » L’ambiance est, comme qui dirait, mauvaise. Au-delà du discours, publié sous la forme d’un livre chez Grasset l’année suivante, on trouve sur Youtube des vidéos de l’événement. On sent, pour le dire simplement, qu’il ne fait pas consensus ; voire même, qu’il provoque un agacement généralisé. Dans l’introduction du livre, il dira avoir été comparé à Hitler2. Cette anecdote n’a pas pour vocation d’ouvrir le débat sur la place de la transidentité dans le champ psychanalytique, auquel cas nous pourrions nous adonner à une critique de La solution Trans, l’ouvrage collectif rédigé par l’ECF deux années plus tard et nous demander comment derrière sa volonté progressiste - provoquée par le réquisitoire de Preciado - peut se cacher une réaffirmation réactionnaire des présupposés théoriques freudo-lacaniens. Non, cette anecdote nous sert plutôt ici à prendre un peu de hauteur et à nous interroger sur l’aspect politique de la psychanalyse. Loin d’être neutre, la pratique analytique s’inscrit dans un contexte, une histoire et une évolution qui charrie inévitablement son lot d’affects politiques. Paul B. Preciado aura eut le mérite, au-delà de la question trans, de pointer du doigt les tensions internes au champ psychanalytique, non exempt des processus de domination et d’exclusion, hétérogène dans son rapport à la théorie, au sein même de ce qu’on appelle parfois, les lacaniens. Nul doute que Michel Foucault, s’il eut été présent au Palais des Congrès en ce 17 novembre 2019, se serait délecté du dire et des réactions qu’il suscita, lui qui ne lésinait pas sur les efforts pour faire de la psychanalyse une énième représentation d’un biopouvoir qui ne dit pas son nom. Ainsi, nous nous poserons la question suivante, en assumant pleinement son absurdité présumée : peut-on être un psychanalyste de droite ?
Evidemment, pour nous amuser à répondre à cette question, il nous faut d’abord nous atteler à une définition. D’aucuns pourraient prétendre s’entendre facilement sur les concepts de droite et de gauche. Pour certains, le Parti Socialiste « c’est la gauche », pour d’autres, « c’est la droite ». Sans parler de la difficulté cognitive supplémentaire qu’ajoute le signifiant « extrême » qu’on accole depuis peu à tout et n’importe quoi, si bien qu’il devient difficile de se repérer dans cet océan de qualificatifs. Avec une extrême-prudence donc, nous partirons d’un présupposé simple, et qualifierons de droite toutes postures et attitudes visant à préserver l’ordre et les traditions, produisant, volontairement ou non, des situations de domination et l’exercice d’un pouvoir ; par opposition, seront qualifiées de gauche toutes postures et attitudes valorisant le progrès et le changement social, traquant les dominations et visant toujours le maximum d’égalité entre les Hommes.
Ceci étant dit, nous voilà aux prises avec un sujet complexe à traité. Freud, au début du XXème siècle, invente – si nous pouvons le dire comme ça – la psychanalyse. Médecin, élève de Charcot, il décide de prendre au sérieux le symptôme hystérique et construit, progressivement, la pratique analytique. Il l’annonce fièrement : l’humanité se confronte, avec la psychanalyse, à sa troisième grande vexation3 ; c’est le début de la modernité. Pour le philosophe Byung-Chul Han, le modèle culturel et social (ou politique) influence la structure même du psychisme. En réalité, nous nous rendons compte que la méthode de soin de ce qui est considéré à un moment précis de l’Histoire comme « l’a-normal », est toujours représentative d’une gestion plus générale du système politico-culturel. Ainsi, « la psychanalyse freudienne n’est possible que dans les sociétés répressives comme les sociétés de la souveraineté ou disciplinaires qui basent leur fonctionnement sur la négativité des commandements et des interdits4. » Il est intéressant de comprendre ce lien entre époque et gestion de la folie5. Comme le disait Deleuze, « Un capitaliste, un technocrate actuels ne désirent pas de la même manière qu’un marchand d’esclaves, ou qu’un fonctionnaire de l’ancien empire chinois.6 »
Nous voyons donc, avec la révolution freudienne, que le tout politique commence à être pensé au regard de la somme des ses parties. Avec la psychanalyse, pour comprendre ce qui semble différent, malade, voire fou, on rend central la parole individuelle. C’est à travers cette parole, cette langue, que le sujet s’exprime, dévoile ses constructions psychiques, et bâti une image de l’environnement culturel qui le constitue en tant que sujet. En effet, la langue nous parle, elle est préalable au sujet, préalable à son besoin de s’en servir. Le sujet croit être souverain, mais la langue charrie toute la domination et l’aliénation du sujet barré. La thèse centrale du travail de Foucault sur le pouvoir s’énonce comme suit : « depuis le XVIIe siècle, le pouvoir ne se manifeste plus comme pouvoir de mort du souverain mais comme pouvoir disciplinaire et biopolitique7. » Foucault, en somme, s’intéresse à la production de la norme et à la microphysique du pouvoir, c’est-à-dire à comment le pouvoir ne se retrouve plus dans la coercition assumée et violente mais dans la façon de quadriller, mesurer, hiérarchiser, etc., c’est-à-dire au fond à sa capacité de produire de la norme. « Les guerres ne seraient plus menées au nom du souverain, qu’il s’agirait de défendre, nous dit Byung-Chul Han, mais au nom de l’existence de tous, c’est-à-dire de toute la population ou de tous les habitants (…) pouvoir tuer pour pouvoir vivre8 ». Autrement dit, nous comprenons que le travail intellectuel et politique de Foucault fut de traquer le pouvoir là où il se niche réellement en dehors de son aspect coercitif évident. La psychanalyse n’échappant pas à son travail, Foucault d’affirmer que Freud « a regroupé les pouvoirs, les a tendus au maximum, en les nouant entre les mains du médecin9. » Foucault est donc très au fait de comment le pouvoir ne s’exprime pas toujours de manière assumée et brutale, mais semble faire l’impasse sur le caractère nécessaire, ontologique de l’aliénation à l’autre. Le sujet sera toujours tributaire du langage, sera toujours barré. C’est la différance de Derrida qui montre que toujours l’écart prévaut à la vérité du dire. La parole est pouvoir en puissance, certes, est possibilité d’exercice de pouvoir sur un autre. L’autre, par son inquiétante étrangeté, est toujours déjà un assoiffé de pouvoir en devenir. Mais Foucault semble ne pas voir que Freud, avec la cure, rend à l’analysant du pouvoir qu’il prête à l’Autre. En se mettant à la place de celui qui écoute, reçoit, il fait émerger le savoir inconscient. C’est là aussi ce que semble ignorer Foucault : au même titre que l’aliénation à l’Autre est ontologique, il n’y a pas de libération sans autre. C’est en cela que la psychanalyse apparaît foncièrement de gauche : elle se positionne non pas pour normaliser et imposer une voie, mais pour faire émerger la vérité de chaque sujet, les désirs et les fantasmes structurants. Le discours analytique est une résistance directe au discours capitaliste.
Foucault de continuer : « il (Freud) a créé la situation psychanalytique où, par un court-circuit génial, l'aliénation devient désaliénante parce que dans le médecin, elle devient sujet10. » Au fond, il parle ici du transfert, mais d’une manière qui trahit un manque de compréhension du dispositif. Il l’analyse d’emblée comme une expression d’un pouvoir, et dévoile sa méconnaissance de la dynamique transférentielle. Pour René Major, « ce qui est mis au jour par la méthode psychanalytique est, en effet, le mode de transfert par lequel celui qui désire faire une analyse met l’analyste en position de l’objet primordial qui cause ce désir et auquel ce désir résiste11. » Le transfert est toujours une relation singulière, et dépend du lien, du rapport ; il se construit à deux. D’une certaine façon, nous pourrions affirmer que le transfert est un jeu, dans le sens où il produit une domination artificielle qui permet au sujet de se positionner face à elle ; de ce réajustement positionnel continuel émerge des dires inconscients, la vérité du désir du sujet. C’est ce qui semble échapper à Foucault qui se contente, comme dans beaucoup de ses travaux au fond, de décrire les mécanismes des liens sans s’interroger réellement sur les sujets. En l’occurence, il ne semble pas s’accorder à l’au-delà du principe de plaisir décrit par Freud, qui pousse parfois, par exemple, le sujet à s’en remettre à un leader. La cure, au fond, permet au sujet de se choisir un Maître dont le travail sera sans cesse de se dérober de cette position pour permettre à chaque sujet de mettre son désir au coeur de sa demande. Pour Gérard Pommier, « la place du Maître (…) est seulement cette place vide qui correspond à ce que le sujet ignore de son propre inconscient12. »
Foucault semble au fond associer la psychanalyse à tout son travail sur l’aveu et la sexualité. Jean Allouch nous dit : « Foucault situe le dispositif de l’aveu comme relevant aussi d’une telle intensification : dans l’appel à la vérité du sexe comme vérité de soi, chacun est poussé à chercher soi dans le sexe et cette activité – sexuelle – contribue à intensifier le sexe13 ». Foucault part du principe que la sexualité produit de la norme : que le discours autour de la sexualité – permis en partie par l’aveu (psychanalytique) – renforce une certaine normativité sexuelle. Il semble comprendre à travers sa réflexion sur le S/M que le sujet bidouille, et cherche des solutions à l’absence de rapport sexuel, au vide traumatique du sexuel : « je pense que nous avons là une sorte de création, d’entreprise créatrice, dont l’une des principales caractéristiques est ce que j’appelle la désexualisation du plaisir14. » Ainsi, nous voyons qu’il passe à côté du travail thérapeutique dans sa critique de la psychanalyse. En effet, par la cure, le sujet se confronte à l’impossible rapport sexuel et à ses propres constructions symptomatiques pour faire avec celui-ci. Autrement dit, Foucault reconnaît d’un côté, avec la pratique S/M, que pour palier à la difficulté de parler du réel (de la jouissance) le sujet met en place un plaisir symbolique, mais ne reconnaît pas à la psychanalyse son fonctionnement basé sur les mêmes dynamiques. Au fond, Foucault cantonne la psychanalyse à son aspect normalisant et oublie son objectif principal : l’émancipation du sujet.
Toujours est-il que la psychanalyse n’est pas un champ homogène. Depuis Freud, et Lacan après lui, des distancions existent, à tel point qu’il serait plus juste de parler des psychanalyses. Ainsi, quand bien même nous venons de voir que la structure culturelle de l’édification de la psychanalyse est foncièrement de gauche, cela n’implique pas de facto que toutes les pratiques psychanalytiques soient, elles aussi, de gauche. Un des problèmes majeurs que nous pouvons soulever pour nourrir notre débat, est bien la question du rapport qu’entretient le ou la psychanalyste avec la théorie, ou pour le dire autrement, la théorie, quand elle se fige, produit nécessairement de la norme qui peut devenir violente. Autrement dit, il peut y avoir un problème à penser l’Oedipe et la psychanalyse de manière générale comme un outil théorique permettant de définir à l’infini les subjectivités, comme si les désirs n’étaient pas ontologiquement différents en fonction de l’époque, certes, mais aussi de la classe sociale, de l’environnement politique, etc. De ce fait, c’est aussi au regard de cette idée qu’il faut penser le transfert : « Cette opération a montré que l’analyste, loin d’être neutre et de mettre au jour un inconscient toujours déjà là et qu’il découvrirait, participait à sa production, comme à la production d’un savoir sur le sujet15. » Au fond, il ne s’agit pas de se positionner en tant que sujet supposé savoir et de se défiler continuellement pour ne pas exercer un pouvoir. La pratique psychanalytique semble en effet traversée par des tensions, des enjeux politiques et des comportements qui nous permettent clairement d’y déceler des mécanismes de domination et de pouvoir, et d’ainsi remettre en question son caractère nécessairement de gauche. Au fond, il s’agit ici de comprendre l’écart entre la théorie générale et la clinique qui, elle, est soumise à la pression de l’Autre social et politique. « Sans compter que lorsqu’on examine de plus près la question de la place que la psychanalyse a pu prendre à l’hôpital, hier, mais encore aujourd’hui, on s’aperçoit vite qu’elle revêt un aspect plus que douteux, puisqu’elle sert le plus souvent à renforcer le pouvoir de la psychiatrie16 » nous renseigne Florent Gabarron-Garcia. Il prend également l’exemple de la présentation de malade pour décrire la violence d’un dispositif qui dévoile que l’objectif principal de la pratique n’est, au fond, pas d’améliorer le quotidien du patient, mais bien de créer une dynamique de groupe centrée sur un savoir théorique. « Il ne s’agit pas tant de traiter le sujet que de renforcer les liens imaginaires du groupe, tissés et retissés par la navette d’un savoir fétichisé, dont personne n’a l’air de s’apercevoir qu’il fait obstacle à un non-savoir qui, lui, serait source de liberté et pour eux et pour les patients17. » nous dit l’auteur. Il ne semble pas exagéré de comparer cet exemple avec une anecdote personnelle plus locale, et mettre en avant qu’un processus de hiérarchisation et de domination s’impose et perdure au sein des séminaires de l’Association de la Cause Freudienne (ACF) de Normandie auxquels j’assiste, par exemple. Le but n’apparaît jamais vraiment clinique, mais semble s’inscrire autour de la gargarisation d’un micro-savoir, les débats durant parfois de longues minutes autour d’une question de date à laquelle Lacan – qui apparaît nécessairement comme le Maître – aurait dit telle ou telle chose. D’une certaine manière, le vrai débat est ailleurs, et ce qui provoque aujourd’hui des tensions au sein du champ analytique et nous oblige à nous poser notre absurde question, c’est la capacité – ou la résistance face – à embrasser un projet continuel de déconstruction du savoir théorique. En effet, quand bien même le psychanalyste est supposé savoir tout en disant qu’il ne sait rien, au fond il espère quand même en savoir un peu. C’est toute l’ambiguïté que provoque la théorisation : d’un côté elle permet d’avancer, d’en comprendre un peu, elle professionnalise, mais d’un autre côté, plus foulcaldien celui-là, elle fige, elle hiérarchise, elle offre à certains du pouvoir et à d’autres au mieux, un sentiment d’infériorité, au pire, du désir de pouvoir (ou inversement ?). Cet exemple personnel lié à l’ACF, au-delà de me permettre lâchement de régler mes comptes, soulève finalement la question de la lettre lacanienne : est-ce un totem lié au Sacré, ou peut-on la malmener ? Il apparaît évident que la tension droite/gauche se situe aujourd’hui précisément autour de cette interrogation. La sacralisation de Lacan participe amplement de la critique de Foucault, et l’énergie déployée pour détenir les clefs de cette lettre lacanienne apparaît comme l’exercice d’un pouvoir producteur de norme : la norme théorique freudo-lacanienne, qui se traduit entre autre par l’oedipianisation généralisée de la société. D’un autre côté, des psychanalystes proposent de tordre la lettre dans tous les sens, comme Silvia Lippi pour qui, « déconstruire la psychanalyse, faire apparaître l’impensé hétéropatriarcal, colonial, bourgeois, éventuellement même homophobe ou raciste de la psychanalyse, c’est bien. Mais ça ne servira à rien si on n’est pas capable de proposer des pratiques alternatives qui intègrent ces mises en question en vue de changer la manière de faire avec les patient.es au quotidien18. »
Il y a une forme de violence indéniable dans la volonté de certain.e.s d’être dépositaire de la lettre lacanienne. Alors même que, pour Lacan, « la lettre circule tant que nous en ignorons le contenu19. » « Je croyais avoir compris et puis, pouf, ça à disparu » est l’une des phrases que j’ai le plus souvent entendu lors des regroupements de l’ACF. Cette phrase prêt-à-parlé semble permettre de feindre de toujours ignorer le contenu de la lettre, tout en trahissant, en suivant les préceptes du Maître à la lettre, que celui ou celle qui la prononce tente de se faire dépositaire d’un contenu. C’est cette tension entre volonté de savoir et ne jamais oublier qu’on ne sait pas qui créé au fond la violence ontologique de la théorie psychanalytique. Autrement dit, le ou la psychanalyste peut basculer à droite parce que le champ psychanalytique reproduit en son sein les mêmes fonctionnements symptomatiques du vivre ensemble. Slavoj Žižek rappelle en effet que l’Autre est toujours manquant et donc toujours un possible problème. C’est ce qui explique notamment les conflits inter-humains : l’autre, manquant, décevant, n’est jamais à la hauteur pour contenir le Ꞩ. Il l’oblige à vivre dans son univers (le symbolique, le langage) mais ne peut lui offrir une totalité puisqu’il est toujours manquant ; il est donc nécessairement un ratage. « Dès lors, il ne suffit pas de chercher des composantes toxiques contingents chez un sujet (autre), puisque le sujet en tant que tel est toxique dans sa forme même, dans son abîme d’Altérité – ce qui le rend toxique est l’objet petit a dont dépend sa consistance20. » Ici, l’objet petit a en question est une autre façon de dire son manque, manque qui produit le désir et donc qui le fait chercher une réponse à ce manque. C’est dans ce sens qu’on peut parler d’abîme d’altérité, car l’autre, en tant que sujet manquant, est toujours susceptible de faire n’importe quoi pour répondre à ce manque. Dans cette logique, pour Lacan, il y a un rapprochement à faire entre objet et sujet. Le sujet, au bout du compte, est lui-même l’objet perdu qu’il ne cesse de rechercher, ce qui permet d’insister sur ce lien entre désir et l’Autre. Si je suis l’objet perdu, c’est que je ne me pose pas tant la question de mon désir sous la forme de « ce que je veux » mais plutôt sous la forme de « quel objet (petit a) suis-je pour l’autre ? » C’est-à-dire au fond que le sujet se définit toujours déjà par son rapport à l’autre, et par ses tentatives de récupérer l’objet considéré perdu en se faisant objet du désir de l’autre. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre l’adage de Lacan : « le désir c’est le désir de l’Autre. » Et, au fond, le champ psychanalytique ne fait pas l’impasse sur cette dynamique. C’est bien ce lien entre désir et Autre, que produit le regroupement en école probablement, ou en tout cas entre pseudo-dépositaires de la lettre, qui permet à des dynamiques de micro-pouvoir de se mettre en place et de voir s’installer une droitisation du milieu.
Toutes ces réflexions nous amènent nécessairement à nous interroger sur la pertinence de la distinction droite/gauche. Au fond, cette opposition, au-delà de son caractère factice évident, apparaît aujourd’hui comme totalement dépassé. Pour Byung-Chul Han « la société disciplinaire faite de prisons, d’hôpitaux, de maisons de correction, de casernes et d’usines ne reflète pas la société d’aujourd’hui21 », tout cela appartient à une société de la négativité où règnent les commandements et les interdits. Cette société a été remplacée, selon lui, par un système de la positivité où violence et liberté ne font qu’un. Nous serions aujourd’hui à l’ère de la société de la performance de la modernité tardive et sa manifestation pathologique serait la dépression. C’est comme si, au fond, tout le travail de Foucault autour de la critique de la négativité du pouvoir (avec la Loi, ce qui domine, oblige, contraint, tue) et la mise en avant d’une passivité du pouvoir avec la toute-puissance de la norme, le biopouvoir, etc., n’avait plus de sens, tant la négativité avait disparu. Comme si nous étions dans une ère post-foulcaldienne. « Il y’a pas d’extériorité, de dehors, pire même, il n’y a nulle négation dans l’expression même du pouvoir, le pouvoir n’est pas une instance qui dit “non“22 » nous renseigne Eric Marty. Autrement dit, la critique de Foucault apparaît à la fois juste, mais plus vraiment adaptée à la réalité de la manifestation du pouvoir. Il y a un sous-entendu autour du fait que l’opposition à la représentation du pouvoir est une norme intégrée pleinement dans la manifestation positive de ce pouvoir. On sort de l’opposition entre pouvoir et ce qui s’oppose à lui : « Foucault, dès les premières pages de son livre, affirme que la contestation fait partie du même réseau historique que le pouvoir qu’elle dénonce, et qu’elle travestit en l’appelant “répression“23. » Cependant, il est difficile de ne pas faire porter en partie à Foucault la responsabilité de l’état du monde qu’il nous a laissé. En s’acharnant à traquer le pouvoir caché dans toutes les micro-institutions, le philosophe a permis le développement de tout un champ intellectuel favorisant l’expression individuelle sur l’expression de groupe, rendant quasiment obsessionnelle cette traque de la domination et du pouvoir. Nous pouvons l’observer en étudiant les textes de Judith Butler qui, au-delà de tout son apport fondamental sur les questions queer et de genre, favorisent d’un autre côté le délitement des organisations de lutte : « “Let's face it. We're undone by each other. And if we're not, we're missing something24. » Pour le dire autrement, si le pouvoir est partout, l’ennemi est donc lui aussi partout. A force de dévoiler les mécanismes de pouvoir propres aux différentes institutions, la théorie foulcaldienne ne semble pas totalement étrangère au développement du néo-libéralisme, où le collectif ne s’apparente de plus en plus qu’à un agglomérat d’auto-entrepreneurs indépendants et autonomes. Pour Butler aussi, c’est bien l’expression individuelle autour des questions de genre qui prime et toutes les organisations autour des questions queer et de genre laissent toujours apparaître une frontière poreuse entre la lutte collective et l’individualisation de celle-ci. Nous voyons bien aujourd’hui que la langue – la « mal-langue » - est traversée par l’absence volontaire de frontière entre le vraisemblable et le mythologique, entre l’objectif et le subjectif, faisant du ressenti le coeur sacré du projet politique. C’est au fond ce qu’à produit le post-modernisme dont Foucault est une figure : une équivalence de toutes les idées où tout se vaut sur les cendres d’un quelconque mythe fédérateur. Nous le voyons avec l’exemple d’Elon Musk qui tente inlassablement de fédérer autour de sa propre expérience subjective. Ainsi, nous constatons amèrement comment cette société de la positivité, qui bouscule les clivages gauche/droite, produit sa propre destructivité en laissant des micro-fascismes se développer à la pelle, contre lesquels il est plus difficile de s’organiser.
Tout ceci, nous en faisant quotidiennement l’expérience, ce que nous pourrions appeler « la tentative d’hégémonisation du discours capitaliste », ne fonctionne pas vraiment, et nous voyons bien comment l’absence de sens, la faiblesse du grand mythe capitaliste, produit un manque (que nous pourrions interpréter comme ce qui cause le développement des pathologies de la société ultralibérale : burn-out, dépression, psychoses ordinaires, etc.). Comme le dit Žižek, « Mais alors, en notre ère d’hédonisme mâtiné de spiritualité, où le bonheur est expressément défini comme le but de la vie, comment se fait-il qu’explose le nombre d’anxieux et de dépressifs ? C’est l’énigme de l’auto-sabotage du bonheur et du plaisir qui rend le message de Freud plus pertinent que jamais25. » Le message de Baudrillard, « Où est donc passé le Mal ?26 » nous apparaît enfin, derrière toute sa complexité, comme un cri d’alarme d’une pertinence qu’il aurait fallu percevoir plus tôt ; une société qui veut bannir le Mal (l’erreur, la faille, le doute, l’inexpliqué) produit son incompatibilité croissante à s’accommoder de l’être humain pour qui, sans le savoir (ou bien sans vouloir l’assumer), tout positivisme est synonyme d’auto-mutilation. A tel point que cet adage baudrillardien nous permet de dessiner deux voies à cet avenir sombre qui s’offre à nous : la première, c’est l’annulation du sujet humain pour le remplacer par des robots-humanoides ou bien des humains-augmentés. La deuxième, c’est ce que nous pourrions considérer comme « la victoire de la psychanalyse », c’est-à-dire au fond l’acceptation par l’humain de sa propre faille.
Autrement dit, nous pouvons en conclure deux choses : non seulement, nous l’avons vu, le capitalisme étant un réel dénué de sens, il produit un retour du refoulé. Et puis, il existe un au-delà du principe de plaisir freudien qui fait advenir l’idée que le sujet n’est pas absolument guidé par la recherche de plaisir, mais par un au-delà inconscient, traumatique. Une jouissance lacanienne.
Autrement dit, nous voyons que sur les cendres de cette opposition droite/gauche, dans cette société néo-libérale de la positivité à laquelle Foucault n’est pas totalement étranger, la psychanalyse réapparaît comme une oasis dans laquelle la négativité est attendue et choyée. La psychanalyse, en effet, est du côté de l’erreur, du malentendu. Elle fait confiance à la langue car, c’est en ce qu’elle est fondée sur le malentendu qu’elle est subversive. Pour René Major, « rien n’arrive à se taire en ne se disant pas27 », et c’est au fond l’interprétation des différents malentendus qui est au coeur de la psychanalyse. La société de la positivité est une société qu’on pourrait qualifier du post-malentendu, où la vérité et le mensonge sont devenus des caractéristiques tellement inopérantes, des signifiants vidés de toute signification, que le sujet n’a que trop peu d’espace pour être véritablement entendu. La psychanalyse « ne considère pas le symptôme comme un simple dysfonctionnement : il n’est pas l’ennemi à abattre, mais en constitue un allié. Elle ne l’aborde pas de manière frontale comme une anomalie à faire disparaître, mais par un circuit plus large, passant par le fantasme et la question du désir28», elle est donc, de fait, un ennemi de la positivité. Avec la cure, diriger n’est plus un signifiant lié au contrôle, mais un signifiant qui se propose de guider le sujet ; de le guider au coeur de ses désirs.
Concluons. Pour Gabarron-Garcia, « la schizoanalyse (...), tout en s’inspirant de certaines de ses remarques, est une réponse à Michel Foucault : elle surmonte son objection, selon laquelle le psychanalyste ne pouvait que demeurer sourd au langage de l’insensé29. » Certaines cliniques, souvent inspirées de l’anti-oedipe de Deleuze et Guattari, remettent le politique au coeur de la cure, s’affranchissant du pouvoir de domination que produit la théorie, et embrassant le devenir toujours révolutionnaire de la psychanalyse. C’est, au fond, la capacité de l’analyste de comprendre son rôle imminemment politique qui le rend de gauche, si tant est que cette qualification tienne la route. En tout cas, de comprendre que l’espace qu’il propose est un espace de lutte contre l’hégémonie culturelle du capitalisme qui, nous l’avons vu, pullule par la positivité et l’effacement de tout malentendu, de tout Witz. Pour Lippi et Maniglier, « accepter que les patien.tes mettent, au-dessus du supposé savoir de leur psy, l’assurance de trouver en lui ou elle une personne qui ne discute pas la dimension de lutte sociale et politique qui est au coeur de leur vie et de leurs symptômes, exiger que cela constitue un a priori du transfert, c’est saisir une opportunité de transformer la clinique30. »
C’est d’ailleurs à partir de cette opportunité que nous pouvons comprendre la préconisation de Jacques-Alain Miller : « la crise durera tant que l’on aura pas reconstitué un sujet supposé savoir31. ». Ce que nous pouvons entendre est bien qu’une illusion peut néanmoins agir sur le réel. Le sujet supposé savoir en analyse agit de la sorte : c’est parce qu’on prête un supposé savoir sur nous-même à l’analyste que des manifestations de l’inconscient vont advenir. Ici, la vérité n’a pas besoin d’être l’exactitude : l’analyste n’a pas besoin de vraiment savoir la vérité de l’inconscient du sujet, mais le fait de croire qu’il sait produit manifestement des déplacements, provoque des réactions. Du vrai peut venir du faux ou « le vrai est un moment du faux32 » comme disait Guy Debord.
D’un point de vue politique, si on interprète Miller à notre sauce, il s’agirait donc de faire advenir ex nihilo un sujet supposé savoir révolutionnaire qui, en lui prêtant un supposé savoir, permettra à un réel post-capitaliste d’advenir. Un monde où le discours analytique dominera le discours capitaliste. Un avenir psychanalytique donc.
1Paul B. Preciado, Je suis un monstre qui vous parle, Grasset, 2020
2« Une femme a déclaré, assez fort pour que je l’entende depuis ma tribune : « Il ne faut pas le laisser parler, c’est Hitler. » Ibid
3Freud, dans Une difficulté de la psychanalyse, avance l’idée que l’Homme s’est déjà confronté au fait que la terre n’était pas au centre de l’univers (révolution copernicienne), que l’humain n’était pas supérieur à l’animal (révolution darwinienne), et qu’il doit désormais se confronter au fait de ne pas être maître dans sa propre maison.
4Byung-Chul Han, Topologie de la violence, R&N, 2011
5A l’époque décrite dans Surveiller et punir de Michel Foucault, les fous sont parqués, éliminés, ostracisés, ce qui correspond finalement au système politique de l’époque pré-moderne basée sur la guerre, la destruction, la conquête, le primat du peuple, de la religion, de la Nation sur l’individu. La psychanalyse freudienne représente en partie le passage à la modernité, une période d’ouverture au monde et de remises en question morales et éthiques des conflits. Désormais, l’idée de peuple est contre-balancée par la prévalence du récit individuel, de l’expérience intime pour expliquer les grandes lois humaine. En allant plus loin, nous pourrions dire que la psychanalyse lacanienne correspond sans nul-doute possible au post-modernisme, s’établissant à travers un renversement des codes, de la norme, où tout se vaut, où la hiérarchie entre ce qui est vrai ou faux s’écroule, société de complexité et plurielle, qui enrobe le fantasme d’un noyau intime inaccessible. C’est l’époque de la mondialisation, du réseau, du pluralisme, des migrations, etc. Enfin, nous pourrions qualifier notre société contemporaine d’ultra-libérale : c’est la prévalence des machines, de l’Intelligence Artificielle, d’Internet, de la maitrise de l’atome. Le psychisme est désormais pensé comme un ordinateur, et ce sont les neurosciences qui prédominent au fond sur la psychanalyse.
6Gilles Deleuze, L’île déserte et autres textes, Editions de Minuit, 2002
7Michel Foucault, L’histoire de la sexualité I, la volonté de savoir, Gallimard, 1994
8Byung-Chul Han, Topologie de la violence, R&N, 2011
9Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1976
10Ibid
11René Major, pour une autonomie de la clinique psychanalytique, Filigrane, 2000
12Gérard Pommier, Freud apolitique ?, Flammarion, 1998
13Jean Allouch, Le sexe du Maître, Exils, 2001
14Michel Foucault, Une interview : sexe, pouvoir et la politique de l’identité, dans Dits et Ecrits II, Gallimard, 2017
15Florent Gabarron-Garcia, L’héritage politique de la psychanalyse, Editions Amsterdam, 2018
16Ibid
17Ibid
18Silvia Lippi & Patrice Maniglier, Soeurs, pour une psychanalyse féministe, Seuil, 2023
19Jacques Lacan, Séminaire sur la lettre volée, dans Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, Seuil, 1978
20Slavoj Zizek, Après la tragédie, la farce ! Ou comment l’histoire se répète, Flammarion, 2010
21Byung-Chul Han, Topologie de la violence, R&N, 2011
22Eric Marty, Le sexe des Modernes ; pensée du Neutre et théorie du genre, Seuil, 2021
23Ibid
24« Reconnaissons-le. Nous sommes défaits les uns par les autres. Et si ce n’est pas le cas, c’est que quelque chose nous échappe. »
Judith Butler, Precarious Life: The Powers of Mourning and Violence, Verso, 2006
25Slavoj Zizek, Après la tragédie, la farce ! Ou comment l’histoire se répète, Flammarion, 2010
26Jean Baudrillard, La transparence du Mal, Galilée, 1990
27René Major, Rêver l’autre, Aubier Montaigne, 1977
28Aurélie Pfauwadel, Lacan versus Foucault, la psychanalyse à l’envers des normes, Cerf, 2022
29Florent Gabarron-Garcia, L’héritage politique de la psychanalyse, Editions Amsterdam, 2018
30Silvia Lippi & Patrice Maniglier, Soeurs, pour une psychanalyse féministe, Seuil, 2023
31Jacques-Alain Miller, La crise financière, dans Marianne, 2008
32Guy Debord, La société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967


