Régimes d’historicité (François Hartog)_ Fiche de lecture
- Thémis

- 29 déc. 2024
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François Hartog est un universitaire et historien Français né en 1948. Normalien et élève de J.P Vernant, il se spécialise en Histoire grecque. Il enseigne aux universités de Strasbourg et de Metz avant d’occuper la chaire d’historiographie à l’EHESS. Il est alors notamment connu pour ses ouvrages historiographiques, comme Les régimes d’historicité, paru en 2003 et republié en 2012.
Hartog commence son ouvrage par une introduction qui met le temps au centre de son entreprise historiographique. Ce terme est selon lui un « impensé », quelque chose de si évident pour l’historien qu’il est ignoré en tant que tel. En abordant brièvement certains moments de l’histoire, comme la première guerre mondiale, ou certains lieux, comme la ville de Berlin, l’auteur met en lumière des « brèches » temporelles, plaçant ainsi l’étude historique du temps sur le devant de la scène. Il en arrive alors à la notion de « régime d’historicité », qu’il définit comme le rapport d’une société au temps, entre passé, présent et futur. Il y a alors dans chacun de ces régimes une des trois temporalités qui dominerait. Pour développer son concept, l’auteur choisi d’articuler son ouvrage autour de cinq chapitres. Chacun illustre par des exemples le rapport que les hommes de toute époque et de tout lieu, entretiennent avec le temps (entre passé, présent et futur).
Dans son premier chapitre, Hartog s’appuie sur le travail de l’anthropologue Sahlins. Ce dernier éclaire le moment liminaire de la « rencontre » entre deux groupes humains dotés de logiques d’interprétation différentes. Il y a un « décalage, des interférences, des quiproquos » entre les maoris et les colons britanniques, qui se retranscrivent dans les expériences et les attentes. C’est là qu’Hartog amène sa notion de « régime d’historicité », qui vient préciser la pensée de Sahlins. L’auteur prend ensuite le contrepied de la réflexion théorique de Lévi- Strauss, qui théorise les différences subjectives au sein de l’étude anthropologique. Selon Hartog, les différences ne se retrouvent pas uniquement chez l’observateur. Quelque chose de fondamental diffère aussi au sein même des sociétés observées, c’est le rapport au temps. C’est pourquoi l’exemple des îles du Pacifique (Fidji, Hawaï) démontre que la notion de régime
d’historicité a aussi une pertinence géographique, le tout en dehors de l’historiographie européenne.
Dans le second chapitre, l’auteur aborde la figure d’Ulysse de manière transversale entre l’Illiade et l’Odyssée. Hartog cite le poète russe Mandelstam, qui parlait du héros comme celui étant revenu « plein d’espace et de temps ». Au-delà du personnage, C’est le couple Illiade-Odyssée en lui-même qui intéresse Hartog : le premier poème apparait comme « un passé pertinent » pour le second. Il prend alors l’exemple de l’épisode où Phémios, l’Aède d’Ithaque, chante le retour de Troie. Il provoque des pleurs en évoquant un évènement toujours au présent. Mais lorsqu’Hélène verse une drogue – le pharmakon – qui fait oublier leurs peines à ses consommateurs, les convives rient des paroles de l’aède : l’absence s’est transformée en un passé qui fait des héros des « hommes d’autrefois », que l’épopée a pour vocation de chanter. À la fin du chapitre, l’auteur revient sur la figure d’Ulysse : le protagoniste des deux récits homériques permet au passé – qui est le sien – de prendre une forme reconnue. Ulysse n’est plus le même qu’au début de son épopée, ce qu’il était est défini par son passé, c’est-à-dire ce qui est raconté par les aèdes dans le présent. « Il ne peut devenir un homme d’auparavant » écrit Hartog à propos d’Ulysse après l’expérience du chant des sirènes. Il y a alors une distinction claire entre présent et passé, car le premier s’articule grâce au second.
Hartog consacre son troisième chapitre à une rupture chronologique, qui provoque un changement de régime d’historicité : la Révolution Française. C’est à travers Chateaubriand, personnage à cheval entre deux « époques » (moderne et contemporaine) que l’auteur illustre la non linéarité du temps. Dans son Essai historique sur les révolutions publié en 1797, Chateaubriand écrit la phrase suivante : « j’écrivais l’histoire ancienne et l’histoire moderne frappait à ma porte ». Ainsi rend-t-il compte de la non linéarité du temps : des césures telle que la Révolution l’accélèrent, ce qui n’est pas sans effet sur les contemporains à l’instar de Chateaubriand, qui se questionne tout le long de son œuvre sur sa propre identité, dynamitée entre deux temporalités : « qui suis-je ? » se demande-t-il constamment. Il est pris entre le monde ancien (son passé), et l’avènement d’un nouveau monde sous ses yeux, tourné vers le futur.
À partir du quatrième chapitre, l’auteur entre dans la seconde partie de son livre, consacrée à la période contemporaine, qui s’ouvre à l’aune de la Révolution Française. Selon Hartog, le régime d’historicité de cette période se transforme. Si au lendemain de la Révolution, le régime dominant est le futur, il s’estompe peu à peu au profit du présent vers la fin du XXe siècle. Les sociétés humaines mondialisées sont dans le « présentisme », un temps qui s’écoule au jour le jour, où l’immédiat est valorisé. Ce présentisme ne signifie pas que le rapport au passé et au futur disparait, mais qu’à l’heure de la globalisation et de la consommation de masse, l’on fait aussi du temps un objet de consommation. Ainsi depuis les années 1980, la notion de « mémoire » prend de l’importance : les commémorations se font en son nom.
Dans son dernier chapitre, Hartog aborde une autre notion, celle de « patrimoine ». Elle serait « l’alter-ego de la mémoire ». C’est d’une certaine manière une objectivation du temps. Hartog en veut pour preuve la quasi-instantanée muséification du mur de Berlin, juste après sa chute en 1989. La patrimonialisation débute sous la monarchie de juillet, dans les années 1830, et se développe avant de s’intégrer aux sociétés présentistes de consommation de la fin du XXe siècle. Par le patrimoine, le passé est relégué pour de bon à un espace d’où l’on ne tire plus rien d’utile à l’avancement de la société. Les Maoris et leurs mythes sont bien loin.
En conclusion, l’auteur avance deux principes, de manière à prendre du recul sur notre présentisme contemporain. Le premier est celui de responsabilité que les contemporains ont envers leurs descendants. Vivre uniquement dans le présent laisserait des lacunes quant à leur héritage. Le second est celui de précaution. C’est une sorte de mise en garde face au progrès, avec un rappel rousseauiste selon lequel le progrès ne tend pas nécessairement vers quelque bien. En effet, les nouvelles technologies sont en partie responsables du changement climatique, et défigurent inexorablement l’héritage aux générations futures (principe de responsabilité). Comme Hartog le rappelle, dans sa préface de l’édition de 2012 – suite à la crise de 2008 – XXIe siècle est décidément celui du présentisme.


