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Soeurs, pour une psychanalyse féministe (S.Lippi & P.Maniglier)_ fiche de lecture

Dernière mise à jour : 7 janv. 2025


*Surligné en bleu : tentatives de définition de certains concepts de psychanalyse*


_Introduction : recommencer la psychanalyse – à partir du féminisme


La thèse du point de départ du livre pourrait se résumer ainsi :


« Déconstruire la psychanalyse, faire apparaître l’impensé hétéropatriarcal, colonial, bourgeois, éventuellement même homophobe ou raciste de la psychanalyse, c’est bien. Mais ça ne servira à rien si on n’est pas capable de proposer des pratiques alternatives qui intègrent ces mises en question en vue de changer la manière de faire avec les patient.es au quotidien. » (page 21)


L’idée ici n’est pas de refuser la psychanalyse, comme certains penseurs, comme un certain féminisme, mais bien de changer les pratiques vieillissantes en intégrant un point de vue féministe et décentré de la théorie du Phallus (on y reviendra). Il s'agit en réalité de comprendre qu’il y a une tension interne au sein du champ de la psychanalyse, que ce n’est pas une pratique, un outil, qui fait bloc. Il y a des courants, des manières de faire, etc. Ici l’intérêt est de faire avec Freud et Lacan tout en tirant un fil féministe (qui serait par ailleurs en filigrane dans leurs théories)


« Qu’aujourd’hui, donc, un certain nombre d’analystes ressentent la nécessité de remettre sur chantier la théorie analytique à la lumière des luttes sociales et culturelles, est une bonne nouvelle : cela montre qu’en effet une autre psychanalyse est possible, et qu’elle est en train de se faire. »

Il faut entendre théorie analytique comme la psychanalyse. « Si la théorie en général sert à quelque chose, c’est bien à accompagner un changement de pratique » : ici on peut l’entendre comme pratique psychanalytique, ou pratique du Sujet au quotidien.


Aujourd’hui, les patient.es ne parlent plus juste des « souffrances intimes », mais les questions des luttes, des mouvements sociaux, des expérimentations (sur le corps, dans l’amour, etc) font partie intégrantes du désir d’analyse. Il s’agit donc de ne pas (ou plus) écarter la question « politique » mais de l’intégrer à l’analyse :

« Dans une certaine perspective psychanalytique phallogocentrée, les femmes qui se réunissent ou se soutiennent pour contester les normes sexuelles et sociales (mise en place par les hommes) ne peuvent qu’être des sujets ravagés par leur complexe de masculinité, leur envie de pénis, leur désir parricide » (page 41)

« l’engagement politique est un effet de l’inconscient, une modalité d’expression du désir »



Ça va être un terme important du livre : l’idée de psychanalyse sororale. La question de la sororité est au coeur du livre, on va développer. Mais en gros, c’est l’idée que :

« nous entendons une relation sociale qui se tisse directement au coeur de l’expérience traumatique de chaque personne de sorte qu’on se rapporte les unes aux autres non pas dans la sage reconnaissance réciproque, mais dans le fait d’être emportées ensemble dans la fabrication d’un symptôme collectif, partagé, sur le modèle de la « contagion hystérique » dont avait parlé Freud. Alors que les traumatismes sont censés être ce qui nous isole, avec la sororité ils deviennent ce qui nous lie. » (p30)

On développera par la suite cette idée de contagion hystérique et également la différence entre psychanalyse dite « de la castration » et la psychanalyse sororale


Le livre prend en fil rouge Valérie Solanas et son manifeste SCUM MANIFESTO. C’est une artiste et militante connue notamment pour avoir tiré sur Andy Warhol. Dans son manifeste elle propose l’extermination complète des hommes. L’idée n’est pas de se demander s’il faut vraiment exterminer tous les hommes mais de mettre cette proposition au coeur de la réflexion critique. Elle a été diagnostiquée schizophrène. L’idée des auteurs est de prendre au sérieux la proposition féministe de Solanas pour travailler en partant du principe que le délire est aussi vecteur de vérité : « tout sujet a un inconscient et doit se débrouiller face à l’aspect ingouvernable – fou – de son désir. Il arrive qu’on se débrouille si mal qu’on devienne illisible pour ses semblables – et c’est alors qu’il y a lieu de parler de folie » (page 47)



_Première vague_ Lacan et Valérie


A propos de l’hystérie, l’idée des auteurs est de ne pas renoncer au terme, au contraire, il s’agit de le lier directement à un discours féministe, à une psychanalyse sororale. Rejeter le terme revient au final à vouloir faire taire ce que le symptôme hystérique tente de dire : « autant un certain discours féministe de son côté efface l’aspect symptomatique de ces vies rebelles (en le réduisant à leur condition de femmes opprimées). Mais, à nos yeux, un tel discours finit paradoxalement par répéter le geste même qui confisque la parole aux femmes, car il ne s’intéresse à l’hystérie que comme catégorie des dominants pour faire taire les dominées, et jamais comme manière dont ces dominées elles-mêmes finissent malgré tout par dire quelque chose de singulier »


Si on prend au sérieux le symptôme hystérique, on comprend qu’il est une tentative de nouage, il est un discours de l’inconscient qu’il s’agit de comprendre/analyser/traduire.


Les auteurs prennent l’exemple d’un cas emblématique de Freud, Dora et montrent que Freud et Lacan passent à côté d’une analyse importante : que le symptôme de Dora trahit un désir de se lier à Madame K, de se lier à une autre femme. Freud ne voit que l’aspect oedipien de la situation, le rapport de Dora à son père.


Le Phallus n’est pas qu’une affaire d’homme car il est le signifiant, le symbole, du manque. Pour cela, la question de la castration est universelle ; la psychanalyse fonctionne donc généralement autour de cette question de la castration. En gros, comme c’est symbolique et qu’on ne parle pas du « vrai » phallus, ça concerne tout le monde, même les femmes. Ça concerne tout le monde parce que c’est par le fait que le sujet doive faire face au manque (que produit la castration) qu’il désire et donc grosso modo, qu’il vive (on parle de castration dans le sens où personne n’a le phallus : il ne s’agit pas d’avoir ou pas un pénis, le phallus c’est quelque chose qu’on n’a pas et qu’on associe à quelqu’un d’autre qui lui (ou elle) l’aurait, donc évidemment qu’on pourrait éventuellement finir par avoir, donc ça me met en mouvement, ça me fait « vivre »).

A partir de là, on peut comprendre la logique lacanienne de la castration et du féminin : la question du phallus, de la castration concerne tout le monde, homme et femme. C’est le commun, l'universel. Ce qu’il y a de singulier, c’est le féminin. C’est pour ça qu’il dit que « la femme est pas-toute », ça veut dire pas-toute phallique, elle a quelque chose en plus (que cette logique de manque qui produit le désir). Il dit aussi que « La femme n’existe pas » parce que justement il n’y a pas de commun du féminin, seulement du singulier. En réalité Lacan met sur un piédestal le féminin, tout en centralisant le Phallus, donc le commun, le masculin. La jouissance phallique est universelle, commune, tout le monde y a accès. Mais ce que Lacan appelle « la jouissance autre » n’est pas partageable, ouverte, elle est singulière et du côté du féminin. Masculin et féminin sont à comprendre comme des pôles plutôt que comme des genres. Il est très facile de se servir de Lacan pour faire du féminisme.


« Une femme s’inscrit dans l’universel elle aussi, mais pas en tant que femme. Elle s’inscrit dans l’universel lorsque sa féminité n’est pas en jeu. C’est pourquoi l’entrée en scène de la féminité s’apparente à l’entrée en scène d’un grain de folie, car au regard de l’universel, le registre de la féminité relève de l’anormalité. » (Clotilde Leguil)

Pour les auteurs c’est le côté féminin de chacun.e qui est moteur en psychanalyse, puisque c’est le côté original, singulier (qui s’oppose à phallique c’est-à-dire commun) : « On pourrait même aller jusqu’à dire que c’est en tant que femme que chacun et chacune d’entre nous est confrontée à sa singularité, et donc au nœud traumatique de sa jouissance » (page 68)


Sur le fait que la sororité s’oppose à la castration pour les auteurs : à la logique de centralité du phallus, les auteurs répondent la logique de Solanas de « faire sans » : « Introduire la sororité en psychanalyse permettrait de sortir d’une compulsion d’échec séculaire de la psychanalyse, échec qui tient à son obstination à ne pas prendre au sérieux le désir qu’à une femme de s’associer avec une autre femme, non pour entrer en rivalité avec les hommes, mais pour faire un monde sans eux » (page 71)


Concept de femellité (de Andrea Long Chu dans Femelles)

« Andrea appelle femellité “toute opération psychique dans laquelle le moi se sacrifie au profit des désirs de l’autre“, à savoir toute position passive, autrement dit castrée, raison pour laquelle, même si “tout le monde est femme - tout le monde déteste ça“, écrit-elle » (page 81)

Autrement dit, toute la passivité serait associée au côté féminin, à la castration. Cette idée dévoile plusieurs pistes de pensée : l’obsession pour la castration chez l’homme, qui provoque à la fois une peur et une jouissance, et donc une association entre activité et masculin (et donc passivité/féminin). Selon Long Chu, le pénis représente un pouvoir qu’on désire en réaction à la peur de la passivité. Elle va même plus loin en disant que dans le fond on désir la vagin et que c’est en réaction à la peur que ce désir suscite, surtout chez l’homme, qu’on va idéaliser le pouvoir associé au pénis. Ce pouvoir vient avec le pouvoir de le perdre, et donc il faut toujours s’assurer qu’on l’a toujours.


« Et parce que sa propre passivité fait horreur à l’homme, il tente de s’en débarasser en la projetant sur les femmes. Il postule que l’homme est Actif, et s’attache ensuite à démontrer qu’il est actif, donc qu’il est un Homme. (…) Mais en fait, il est passif, et son désir profond est d’être une femme. Femelle incomplète, le mâle passe sa vie à chercher ce qui lui manque, et tenter de devenir une femme » (Scum Manifesto)


_Deuxième vague_ le symptôme sororal


Nous allons tenter une petite définition importante de symptôme :

« La théorie et la clinique psychanalytique nous ont appris que les symptômes, au sens de ces formations qui apparaissent non seulement sur le corps des personnes (paralysies, douleurs inexpliquées, phénomènes psychosomatiques, etc.), mais aussi dans leurs comportements (répétitions des mêmes situations douloureuses, addictions aux conséquences plus ou moins catastrophiques, agressivité qui se retourne contre soi, etc.), sont des expressions déplacées de traumatismes inconscients. » (p106)


En résumé, pour la psychanalyse, le symptôme n’est pas quelque chose dont on doit se débarrasser (le plus vite possible, quoi qu’il arrive, etc), il est ce qu’il y a de plus singulier, il est l’expression de l’inconscient, donc de la vérité du sujet. Il est un nouage que l’inconscient réalise pour jongler à la fois avec ses désirs (parfois des désirs non assumables), ses traumatismes, ses attentes, les injonctions sociales, etc, (tout ce qui constitue la réalité de son univers psychique).


Essayons nous maintenant à une petite définition du traumatisme : « Le traumatisme est cet événement errant qui ne passe pas parce qu’il n’a tout simplement pas de place dans le réseau associatif. »


C’est, pour faire simple, ce qui n’arrive pas à être symbolisé. Le réseau associatif, c’est ce qu’on appelle parfois la chaîne signifiante, c’est-à-dire ce que le sujet arrive à symboliser, à mettre en mots. Le traumatisme ne peut se mettre en mots, ne rentre pas dans la chaîne signifiante. D’où sa manière de se répéter, de revenir en pensée ou en acte : « il s’y inscrit (dans la mémoire) par les efforts qu’il ne cesse de faire pour trouver sa place, reconstruire autour de lui un réseau associatif, ce qui explique selon Freud la compulsion de répétition. »

On a là une explication du caractère répétitif du traumatisme : il revient sous forme de pensées obsédantes ou d’actes ou d’attitudes répétés pour trouver une porte de sortie dans le symbolique.


Il est important de comprendre que le trauma ne s’exprime pas forcément à la conscience dans sa pure qualité de trauma. Il est, au moins en partie, inconscient. Il est donc traduit en affect à la conscience : « L’affect est ainsi le mémorial conscient  de la marque inconsciente du trauma, il est son symbole mnésique, ou encore, son témoin. (…) L’affect qui s’exprime à travers ces mouvements du corps que nous appelons symptômes est directement en rapport avec la vérité de l’inconscient, c’est-à-dire le trauma. »

C’est ainsi qu’on peut comprendre l’angoisse : comme l’affect conscient d’un trauma inconscient. Attention, un trauma n’est pas nécessairement quelque chose d’horrible. Tout peut faire trauma, c’est toujours singulier ; la comparaison des traumas n’a aucun sens pour l’inconscient.


Le symptôme donc, n’est pas une maladie, un problème, mais une solution que trouve le sujet pour s’acclimater et supporter l’inconfort que produit le traumatisme. Cet aspect de solution est assez central en psychanalyse, car en partant de ce postulat, on comprend deux choses :

  • le caractère de jouissance du symptôme : s’il est une solution, s’il apaise le sujet vis-a-vis de son traumatisme, alors il est utile, aimé, même s’il est forcément inconfortable puisqu’il est la manifestation consciente du trauma. D’où la difficulté parfois à en sortir, à ne plus répéter. Lacan dit que les patients « tiennent à leurs symptômes. »


  • « La psychanalyse ne guérit pas des symptômes ; elle aide une personne à les transformer, de sorte qu’ils cessent d’être pénibles, handicapants, isolants. Ici commence la cure : non pas contre le symptôme, mais avec lui »


Au symptôme, on peut ajouter la notion de fantasme pour traiter le traumatisme. Si le symptôme est la traduction active du traumatisme, en dévoilant sa présence, le fantasme lui en est plutôt la traduction défensive : « Bien qu’il laisse passer quelque chose du trauma, le fantasme est toujours essentiellement défensif, et il réussit plutôt bien son travail : le trauma s’y verrouille, ou plutôt s’y dissipe, s’y évapore, ce qui revient au même. » (page 122)


Le fantasme, c’est les histoires qu’on se raconte pour analyser nos symptômes, c’est aussi ce qu’on construit rationnellement autour de l’événement traumatique pour pouvoir le supporter.


A partir de toutes ces définitions, on peut interpréter le « ON TE CROIT » que certaines militantes écrivent sur les murs. Derrière la volonté principale de partir du principe que la parole d’une victime est vraie, il y a à convoquer l’aspect fantasmatique de la phrase. La vérité des faits qu’on croit est secondaire au fond, tant ce qu’elle témoigne renvoie de toute façon à la réalité fantasmatique des personnes agressées. Autrement dit, on te croit renvoie au fait que ce qui est décrit correspond à la construction défensive partagée face au trauma de l’agression.


Pour les auteurs, on commence une analyse avec un symptôme d’entrée et on termine avec un symptôme de sortie. Le symptôme ne disparaît pas, il évolue, change, devient le symbole du Sujet dans le sens où il est ce qui le lie le plus précisément à la vérité de son inconscient. Il s’agit de l’assumer comme la modalité particulière de s’insérer dans le lien social. Il est au fond ce qu’il y a de plus singulier chez chacun. Avec #MeToo, on comprend que les personnes témoignent de cette transformation du symptôme. L’agression provoque un symptôme d’entrée et #MeToo propose une sortie au symptôme, par la rage, la lutte. Le symptôme est mis en circulation, identifié à des symptômes similaires, et rencontré par d’autres sujets qui partagent la même construction fantasmatique vis-a-vis du traumatisme. Me too, moi aussi, autrement dit, l’identification mutuelle qui renforce, qui fait évoluer le symptôme d’une lutte individuelle, avec le refoulement du trauma au fond, en une lutte collective, le transformant nécessairement au passage. A partir du symptôme individuel qui résonne avec d’autres, le symptôme partagé devient une opération de la transformation sociale. On passe du traumatisme au lien social.


« Comme les prolétaires ne deviennent pas communistes par une sage prise de conscience de leurs conditions, les femmes ne deviennent pas féministes par une perception rationnelle de leurs intérêts. Elles le deviennent dans la rage et le désir, en convertissant les blessures de leurs corps brutalisés en symptôme heureux par le biais de la lutte sororale. »

Pour les auteurs, il s’agit de renverser le stigmate du terme d'hystérie. L’hystérie n’est pas à analyser avec le regard phallique, de la castration, mais comme le symptôme sororal, comme une révolte vis-a-vis de la toute puissance Phallique : « Nous sommes fières d’être hystériques. Car nous savons que c’est par là que nous devenons historiques, c’est-à-dire que nous inventons un monde entier fait à nos couleurs, c’est-à-dire fait de symboles de nos propres traumas, entre lesquels nous pouvons enfin circuler sans être rivées à vos fantasmes, à vos jouissances, à vos sages conseils, censés contenir notre supposée fureur. Le monde des sœurs n’a pas besoin d’être castré. Aussi n’a-t-il pas besoin de phallus. Quand on a la chance d’être emporté dans un symptôme sororal, le phallus ne sert à rien. »


La crise hystérique est à voir autrement. Si Freud et Lacan, avec l’exemple de Dora, analyse la les symptômes comme un refoulement du désir phallique qui resurgissent dans la crise, il s’agit de penser autrement : la crise serait alors l’expression d’un refoulement du désir de sororité. L’hystérique « dérange quand son corps éclate, un corps affecté qui, par son trouble, dénonce l’escroquerie, l’hypocrisie et les abus du monde hétéro-patriarcal, en faisant de son symptôme une manière d’y résister. » On voit donc que, avec le symptôme sororal, il y a un intérêt à parler de l’hystérie, non plus d’un point de vue hétéro-patriarcal qui contient et pathologise le symptôme sororal, mais d’un point de vue novateur, revendicatif, politique et féministe. La crise comme l’expression affective du trauma inconscient et du désir de sororité.


Pour finir avec « ON TE CROIT » : « Les femmes se plaignent de la manière dont l’ordre hétéro-sexuel a contribué à les enfermer, à les assigner à une position immuable. On peut ainsi avoir l’impression que ce sont les actes qui sont dénoncés par les femmes et s’inquiéter que les faits ne soient pas prouvés, ou que la signification qui leur est donnée soit exagérée, etc. Mais on ne comprend pas alors qu’il s’agit d’autre chose : il s’agit d’ouvrir un espace de parole qui laisse une place à cet excès événementiel qui fait trauma au-delà du fait concret. Dans toute dénonciation, quelque chose d’autre se dit que le fait subi. Ce supplément de ce qui se dit dans ce qui est dénoncé comme fait renvoie au refoulé sororal ; il prend la forme d’une contagion hystérique et c’est alors que s’établit un continuum entre le corps blessé des femmes et leur parole, parole qui n’est plus plaintive mais excessive. » (page 173)


C'est compliqué à entendre, on imagine, pour une personne accusée à tord, mais on comprend le côté excessif comme une nécessité de la lutte, une part maudite (BATAILLE) d’excès qui permet la constitution d’un renouveau. Au final, on pourrait même parler de dommages collatéraux. La révolution est toujours violente et brutale et nécessairement, il y a nécessité de propager le symptôme pour gagner la lutte. Ce serait un bon sujet de débats avec les auteurs, la question des personnes accusées n’est pas trop traitée.




_Troisième vague_ Féminisme et psychose


« L’enjeu d’une psychanalyse n’est pas la vérité, mais le désir, et le désir, si on suit Freud, n’est jamais vrai, mais excessif, en même temps qu’indestructible (il ne suffit pas de vouloir s’en débarrasser pour y arriver). »

C’est ce que Lacan nomme l’éthique de la psychanalyse, c’est-à-dire que ce qui compte pour l’analyse c’est le désir et l’éthique est de ne pas céder face à son désir. Le désir étant à même de révéler la structure singulière de l’inconscient.


On parle ici de psychose parce que les auteurs repartent de Valérie Solanas qui, selon eux, jouis du fait de dire. L’extrémité de ses propos n’a aucun sens si on l’analyse avec une attention à la vérité, il faut le comprendre comme une expression sans limite du désir, et le traduire. La jouissance de Solanas n’est pas du tout traversée par la question de la castration, c’est une jouissance qui s’exprime dans le dire d’une extermination des hommes.


« Nous voulons dire plus précisément que le féminisme est une libération du désir, au sens le plus littéral du terme, une construction désirante, et qu’il ne saurait de ce fait se limiter à des formes qui enferment le désir dans des défenses. Le féminisme ne consiste pas à tenter de rejoindre un idéal social, mais à se mettre sous la nécessité d’un désir inconscient. » C’est précisément une façon de dire que le féminisme répond à l’injonction éthique de la psychanalyse et au fait de « ne pas céder sur son désir » (LACAN). C’est une façon de montrer la concordance entre l’éthique psychanalytique et la politique comme émancipation.



_Quatrième vague_ Psychanalyse sororale


La sororité est à entendre comme le lien qui s’établit dans l’en dehors patriarcal, contrairement à la fraternité à comprendre comme le lien social du compromis vis-a-vis du Phallus, du père mort, symbolisé.


Il faut s'intéresser au Mythe du père de la horde primitive de Freud : pour faire simple, Freud imagine un mythe sur lequel repose l’entrée dans la civilisation. Une tribu a à sa tête un Père-tout-phallique qui dispose de toutes les femmes. Les fils-frères s’allient pour tuer le père et prendre le pouvoir. Mais avec l’acte, apparaît la culpabilité. Le père est donc érigé en totem (symbolisé) et pour éviter la répétition de la situation, les frères s’accordent sur le compromis qui donne l’interdit de l’inceste. L’homme ne peut plus disposer de toutes les femmes, il doit « en trouver une » dans une autre tribu. L’interdit de l’inceste marque donc (pour Freud) le principe de la civilisation. On voit bien que la fraternité est traversée par l’idée de meurtre du père, du pouvoir, de la compétition, du compromis. La sororité ici n’est pas son contraire, c’est autre chose, un lien social épuré de la question phallique.


Pour Lacan : « on désire en tant que frère, c’est-à-dire dans une certaine rivalité complice avec un petit autre sous la loi d’un Père mort, c’est-à-dire d’un symbole de l’impossibilité d’aller jusqu’au bout de son désir. (…) Je désire ce que l’autre, mon semblable, désire parce que nous avons également renoncé à venir occuper cette position impossible du Père de la horde primitive qui avait toutes les femmes et tous les biens de ce monde. »


Le désir pulsionnel, s’il n’est pas satisfait, fait se développer une force auto-répressive (refoulement) car le sujet cherche l’absence de changement et la fuite de l’insatisfaction. Cela produit de l’angoisse Celle-ci révèle donc un désir refoulé : angoisse = désir.

« C’est une angoisse plus profonde, plus immédiate, due à la présence de la pulsion, toujours excessive, toujours immaîtrisable. L’angoisse est aussi la preuve – dans le corps – que le désir, nonobstant son autorépression, n’a pas été étouffé, abandonné, liquidé. »


Le lien entre la mère et l’enfant peut s’analyser à l’aune de cette information. Pour les auteurs, l’angoisse se partage, créée une relation (entre la mère et l’enfant). Ici commence la sororité. La mère partage son angoisse avec l’enfant : « c’est donc à partir de ce lien fragile, vulnérable – traumatique – entre la mère et l’enfant, que le désir survit, à travers la dépendance réciproque et mutuellement angoissante. » (mère à entendre comme parent « investi »)


La théorie lacanienne est bien différente : l’angoisse se développe face au désir abyssal de la mère. L’enfant, terrorisé par le désir de la mère, dont il ne sait rien, attend la médiation d’un tiers (le père). L’enfant projette un manque à la mère (le Phallus), et se sent investi du rôle de la combler, d’être le Phallus qui lui manque, et la confrontation avec le père va tantôt border l’angoisse du désir de la mère, tantôt le faire changer de cible vis-a-vis du Phallus. C’est la castration. S’il n’a pas besoin, ou ne doit, être le Phallus de la mère, ou lui apporter le Phallus, il peut le devenir, pour elle ou un.e autre. Ici toute la mythologie oedipienne. 


Les auteurs propose dont le mythe de la Horde des sœurs : « le lien entre l’enfant et la Mère est un lien sororal, autrement dit un lieu de contagion psychique, de coïncidence entre les symptômes, à partir des angoisses respectives, c’est-à-dire des traumas singuliers (car il ne faut pas oublier qu’on est traumatisé avant tout par son désir). » C'est la contagion des symptômes comme lien social sororal.


« Une sœur est une personne avec qui on est uni, non pas dans le désir de tuer le Père, ni dans la culpabilité qui s’ensuit, mais dans la capacité de construire une puissance soustraite entièrement à la loi du Père »

Avec la théorie lacanienne de l’Oedipe, la clinique de la castration : on réfléchit au manque originel, on avance avec son symptôme médié par la castration et la primauté phallique.

Avec la clinique de la sororité, les auteurs avancent l’hypothèse de la castration comme fantasme, c’est-à-dire, on l’a vu, comme moyen défensif de se prémunir de l’angoisse liée à un traumatisme. Ici, un traumatisme originel, Réel, préalable à cette histoire de désir de la mère et de la castration, un traumatisme dont le sujet ignore nécessairement tout. Un désir de sororité, c’est-à-dire de lien social fondé sur la dépendance mutuelle et le symptôme partagé.


« Le sujet ne veut rien savoir de son désir, ni de l’angoisse réelle, traumatique, que ce désir déclenche ; il préfère se brancher sur une hypothétique angoisse de castration (et d’abandon : les deux sont équivalents du point de vue de l’inconscient) »


La castration peut être interprétée comme l'histoire qu’on se raconte pour faire face à un traumatisme dont on ne veut rien savoir, dont on ne peut d’ailleurs rien dire : « Il faut au contraire en revenir à l’angoisse pure du désir ingouvernable, et comprendre que c’est pour s’en défendre que le sujet fabrique ce fantasme de l’abandon de l’Autre, qui à son tour le fait basculer dans l’angoisse de castration. » Au fond, les auteurs rajoutent un niveau.


(l’Autre avec un A c’est le grand autre, c’est-à-dire le champ symbolique, ce qui me nomme. Le grand Autre pour l’enfant c’est souvent les parents, puis dans la logique lacanienne, ça s’étend à la sphère sociale).


A propos de la clinique de la sororité (thèse du livre) :

« Dans la clinique de la sororité, le semblable n’est pas dans une position de grand Autre surplombant, transcendant, qui attend le Phallus, m’abandonne, me reprend, me trahit, etc., mais de petit autre, affecté, traumatisé, symptomé, aussi symptomé que le sujet. Et la question n’est pas d’amener le sujet à comprendre que ce petit autre est castré comme lui, mais bien de faire en sorte qu’il soit symptomé avec lui. (…) La sororité fait lien social, et ce lien social n’a plus rien à voir avec une demande adressée à l’Autre, elle ne se déploie pas dans le fantasme, mais dans le symptôme, elle se rapporte à l’angoisse traumatique du désir de manière directe et les sœurs se lient dans le partage de cette angoisse et non plus dans celle de la castration ou de l’abandon. » (page 253)

(On parle d’abandon parce que dans la logique de la castration, la mère est, pour l’enfant, défaillante, elle donne de l’amour, puis disparaît, la fusion est impossible. Voir fort-da de Freud)


On se demande donc pourquoi on refoule la sororité et on y préfère le fantasme de la castration ? Parce que « la sororité implique une dépendance, et de ce fait réveille le trauma, c’est-à-dire une position passive, inerte, objectale vis-a-vis de l’Autre bien sûr, mais surtout face à son propre désir. » Sans fantasme, on l’a vu, on est en tête-à-tête avec le traumatisme lié au désir (désir dû au manque).


« Une cure guidée par le principe de sororité, plus qu’une cure guidée par le principe de castration, visera à reconduire les patien.tes au coeur de leur propre activité pulsionnelle »


Sur la clinique contemporaine : avec l’exigence d’une pratique sororale au dessus, à côté, à la place (?) d’une clinique de la castration, on fait la place, au sein du transfert, aux luttes sociales et politiques. On utilise l’espace psychanalytique pour agir dans l’espace social.

« Mais accepter que les patien.tes mettent, au-dessus du supposé savoir de leur psy, l’assurance de trouver en lui ou elle une personne qui ne discute pas la dimension de lutte sociale et politique qui est au coeur de leur vie et de leurs symptômes, exiger que cela constitue un a priori du transfert, c’est saisir une opportunité de transformer la clinique. »


Il faut penser le transfert comme un amour sororal, c’est-à-dire au fond la construction d’un lien basé sur le partage du symptôme, de la contagion psychique. Ce qui compte, c’est l’interprétation. C’est d’ailleurs ça le désir de l’analyste, le désir de produire des interprétations, des événements d’inconscients, dont il ne peut rien prévoir.

« Si l’analysant.e projette un savoir sur l’analyste, l’analyste aussi projette un savoir sur l’analysant.e qui sait tout ce qu’il y a à savoir (même s’il ne sait pas qu’il sait). Or, ça n’est pas vrai : le savoir n’existe que dans l’interprétation, et l’interprétation est de l’analysant.e et de l’analyste, c’est un symptôme partagé. » (p274)


Dans une pratique sororale, on n’exclut pas les problématiques liées à la castration, et les demandes médiées par la quête du Phallus ; néanmoins, on essaie d’opérer un déplacement, un décentrage. Il s’agit parfois de répondre à la demande Phallique (exemple : « je me demande parfois si je suis votre préféré ? - Oui vous êtes mon préféré ») avec humour, non pas pour se moquer de l’analysant.e, mais pour, à partir du rire, suspendre la question :

« On voit comment l’analyste peut – et même sans doute doit – s’établir dans cet espace de la castration, à condition qu’il ou elle sache le subvertir de l’intérieur, pour tricher avec lui, grâce à l’interprétation sororale qui fait équivoque. “Vous êtes ma préférée“ veut dire : vous cherchez un père, et en croyant avoir trouvé un père, vous avez rencontré une sœur, c’est-à- dire quelqu’un qui ne vous protège pas de votre désir, mais le partage, le fait circuler, le laisse ouvert à son interminable productivité. »



_Conclusion


« Ne répondre à une existence par rien d’autre que l’angoisse qu’elle suscite pourrait être, après tout, une excellente définition de la sororité. »

« La notion de sororité désigne précisément une manière dont les désirs singuliers fabriquent du lien social sans passer par la soumission à une loi, à la renonciation à quoi que ce soit, que défend au contraire la notion de castration universelle, mais directement, par le partage de l’angoisse dans le symptôme contagieux qui donne corps à l’impensable. »

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