Toxicomanies et psychanalyse ; les narcoses du désir_ Sylvie Le Poulichet_
- Molluscum Contagiosum

- 19 oct. 2025
- 18 min de lecture
Dernière mise à jour : 3 nov. 2025

Le livre date de 1987, il est un peu vieux mais il apporte beaucoup sur la réflexion autour de la toxicomanie et de son appréhension par la psychanalyse. De tout ce que j’ai lu autour de ce sujet, je trouve que c’est le livre qui propose le plus de théories et de conseils cliniques.
Une idée centrale : la drogue est un pharmakon.
En grec ancien, pharmakon signifie à la fois :
le remède,
le poison,
et parfois même le bouc émissaire (celui qu’on sacrifie pour purifier la cité).
Autrement dit, pharmakon est ambivalent : il peut soigner ou tuer, purifier ou corrompre, selon la dose, le contexte, ou l’usage qu’on en fait.
Le mot devient célèbre dans le dialogue de Platon, Phèdre, où il parle de l’écriture. Pour Platon, l’écriture est un pharmakon : c’est un remède à l’oubli (elle permet de conserver le savoir), mais aussi un poison pour la mémoire (car elle affaiblit la mémoire vivante, le dialogue intérieur de la pensée). Donc : l’écriture soigne et détruit en même temps. Elle libère, mais elle aliène. C’est un pharmakon.
Le philosophe Jacques Derrida reprend ce terme dans son texte La pharmacie de Platon (1968). Il en fait un concept majeur de sa pensée : il montre que le pharmakon est un mot indécidable, ni bon ni mauvais, ni remède ni poison, mais les deux à la fois. Pour Derrida, le pharmakon symbolise la logique même de l’écriture, du langage, de la technique : tout ce que l’homme invente pour se protéger, se guérir, se prolonger… finit toujours aussi par le menacer. C’est ce qu’il appelle la duplicité du supplément : tout supplément (comme l’écriture, la technique, la drogue, la loi, etc.) vient combler un manque, mais ce faisant, il crée un nouveau manque.
Pour Freud puis Lacan, l’addiction vient toujours répondre à un manque symbolique. Le sujet se trouve confronté à une béance, une faille du symbolique (le manque-à-être, la castration, la perte de l’objet a). Or, la drogue, la nourriture, l’écran, l’alcool… viennent colmater cette faille — provisoirement. L’objet addictif devient donc un suppléant du signifiant manquant, un faux objet a, un pharmakon :
il apaise la jouissance, en la canalisant,
mais il court-circuite le désir, en évitant la médiation symbolique.
En ce sens, le produit (ou le comportement addictif) devient une défense contre le réel, une manière d’éviter le trou du symbolique. Mais comme dans tout pharmakon, la défense devient à son tour source d’empoisonnement : ce qui protège finit par détruire. Le toxicomane est celui qui veut faire tourner la jouissance sans limite — sans la coupure symbolique. Le pharmakon devient donc un mode de jouissance immédiate, sans médiation par le langage.
Cliniquement, le sujet addict ne cherche pas tant la mort que la survie. La substance, le geste, ou la compulsion ont d’abord valeur de remède :
calmer une angoisse,
apaiser une tension insupportable,
rétablir une cohérence du corps ou du moi.
Mais cette tentative d’auto-soin échoue toujours, car elle court-circuite la symbolisation : l’objet addictif ne parle pas, il agit. Le sujet s’apaise sans se dire — donc le trou du désir se rouvre aussitôt. L’objet addictif est un pharmakon du manque-à-être : il soigne le vide en le creusant.
Chapitre premier : théories et toxiques_
Un premier élément nécessaire à la clinique est celui de la pluralité des niveaux dans la toxicomanie. Il existe des discours légaux : la loi interdit certaines pratiques tandis que d’autres sont tolérées ou légales ; mais il existe aussi des discours scientifiques, médicaux, moraux, etc., sur l’usage de drogue qui viennent ancrer la pratique dans un ensemble social particulier et singulier. Ainsi, il s’agira toujours (comme c’est le cas également pour tous les diagnostics) d’interroger « le rapport que des toxicomanes établissent avec les savoirs » charriés par ces différents discours.
« Il me paraît qu’un premier postulat doit définir la sphère d’une clinique psychanalytique des toxicomanies : seuls les événements et les dires qui surgissent dans le champ du transfert peuvent contribuer à fonder cette clinique. »
C’est un peu un axiome dans le champ psychanalytique, mais il s’agit de bien avoir cela en tête même avec des patients toxicomanes, addicts, etc. Interroger les signifiants et les identifications avec lesquelles les patients arrivent en cure, et sortir des discours scientifiques vis-à-vis de la drogue. Autrement dit, prendre la drogue comme un objet à venir interroger, plutôt que comme un ennemi à abattre.
Chapitre II : du corps engendré par l’« opération du pharmakon »_
A_ Le membre fantôme
« Si le pharmakon semble prêter du corps, son absence évoque une forme de mutilation. Les discours sur l’abstinence s’organisent bien sous une référence à un manque qui prend la figure d’une lésion. »
L’auteur repart du caractère hallucinatoire du désir chez Freud pour travailler ce rapport à l’abstinence. Pour rappel, Freud, dans L’interprétation du rêve (1900) et surtout dans le projet pour une psychologie scientifique (1895), décrit un moment fondateur : celui où le nourrisson éprouve pour la première fois un besoin vital (par exemple la faim). Il crie, il s’agite, il cherche quelque chose — et l’objet du besoin (le sein, la nourriture) ne vient pas immédiatement. Puis, l’objet arrive, le besoin est satisfait. Mais dans ce processus, quelque chose se joue : la trace mnésique de la satisfaction reste inscrite dans le psychisme.
Pour Freud, cette première expérience de satisfaction laisse une empreinte (Bild, image psychique). Quand le besoin reviendra, le sujet cherchera à reproduire cette expérience. Sauf que dans la réalité, l’objet n’est pas toujours là. Alors le psychisme réactive la trace mnésique de la satisfaction passée, comme si l’objet était à nouveau présent. C’est cela que Freud appelle le mode de satisfaction hallucinatoire du désir. Il “hallucine” la présence de l’objet qui satisfait le besoin.
L’enfant voit (psychiquement) ce qui n’est pas là, et cette “illusion de présence” lui donne une satisfaction partielle. Freud explique que c’est du décalage entre le besoin et la satisfaction que naît le désir. Car la satisfaction hallucinatoire ne suffit plus : elle est imaginaire, incomplète. Le sujet devra alors chercher dans le monde réel un objet capable de rendre réelle cette satisfaction — mais elle ne le sera jamais totalement. C’est le mouvement du désir, toujours tendu vers une satisfaction impossible à retrouver pleinement. L’hallucination n’est pas ici un symptôme pathologique : c’est le prototype de la pensée désirante.
« C’est à la fois cette fiction d’une satisfaction immédiate primaire et ce modèle d’une perception hallucinatoire dans le rêve qui peuvent autoriser à fonder le concept d’hallucinatoire comme paradigme d’un type d’acte psychique mettant provisoirement en échec le recours aux représentations par la perte. »
Ainsi nous comprenons que le psychisme, étant capable d’halluciner une satisfaction, ne fonctionne pas en pure rationalité, en pure fonction économique. L’absence, la perte, peut se retrouver court-circuiter par l’hallucination de la satisfaction : pour le dire autrement, un sujet peut trouver une manière de nier (ou de mettre à distance) l’absence, le vide, le trou. C’est dans cette logique que le produit de l’addiction est à penser selon l’auteur : satisfaction hallucinatoire d’un besoin moïque.
C’est une manière de porter quelque chose. Ce qui est vraiment intéressant pour nous c’est ce renversement dialectique : la drogue, dans l’inconscient collectif, est souvent associé à la pulsion de mort, à l’auto-destruction. Or, tout porte à croire que la prise de toxique contribue plutôt à un processus d’auto-conservation, à s’acclimater du manque, du vide, de ce qu’il n’y a pas. « Ces patients disent que la drogue leur permettait simplement de se sentir ‘normaux’ » précise l’auteur. Le toxique vient protéger le sujet du réel. Le pharmakon colmate l’absence et le trou pour former une continuité psychique, et efface d’une certaine manière l’insoutenable lié à l’indicible manque (et au trauma?).
« Parallèlement à toute surdétermination de l’acte, le pharmakon aurait alors le statut d’un organe qui, lorsqu’il est restitué, rétablit l’illusion d’un ‘narcissisme absolu’ ! »
Ce qui semble vraiment intéressant ici, c’est cette notion d’organe qui vient boucher le trou. Ainsi, on comprend facilement qu’un sevrage s’apparente à une amputation et on relativise sa préconisation généralisée.
B_ Une « suppression toxique » de la douleur
Ici on a affaire à un passage un peu compliqué mais qu’il est intéressant néanmoins de comprendre. Pour l’auteure, se référant à Freud, « la douleur serait l’expression d’une ‘pseudo-pulsion’ qui tente de lier les ‘excitations’ après une effraction. »
Autrement dit, quand un organe est touché de manière anormale (coup, effraction, maladie, etc.), la douleur est une tentative du psychique de lier les excitations, autrement dit, une tentative désespérée du psychisme pour lier ce qui a été effracté. C’est une réaction de survie. Pour le dire simplement, la douleur, selon cette lecture freudienne, est un mécanisme de survie qui vise à maîtriser un excès d’excitation après une effraction, mais qui, en concentrant toute l’énergie sur le point de souffrance, finit par épuiser le moi et empêcher toute symbolisation. En effet, le problème, c’est que cette concentration d’énergie ne résout rien : elle ne transforme pas l’excitation en représentation symbolisable : elle la fixe. Si on décale maintenant d’une effraction physique à une effraction psychologique, on comprend que la douleur est le signe que l’appareil psychique ne répond plus au processus de refoulement. Ainsi, dans un cas comme dans l’autre, c’est bien la sollicitation d’un toxique « extérieur » qui peut mettre fin à la douleur. Du pain-killer à la drogue.
« Autrement dit, lorsque se révèle le trou ou le manque constitutif de la relation du sujet à ses objets, la douleur peut apparaître comme une réponse immédiate engendrant un repli narcissique. Cette réponse s’oppose à celle qu’organise le refoulement, à travers le montage du fantasme qui maintient une relation érotique aux objets. »
Pour le dire autrement donc, ce qui n’est ni symbolisé ni refoulé émerge comme une sur-excitation que la douleur va tenter en vain de lier, qui va faire apparaître le toxique comme la solution anesthésiante idéale. Ici aussi, nous comprenons que l’arrêt des toxiques impliquera tout un tas de conséquences qui peuvent s’avérer dramatiques si elles sont imposées, notamment le retour en force des douleurs.
« L’opération du pharmakon représente bien une ‘suppression toxique’ de la douleur et une restauration d’un objet hallucinatoire » est peut-être une des phrases les plus importantes à comprendre : l’opération du pharmakon c’est donc l’érection d’un objet en remède/poison qui permet une suppression (toxique) de la douleur. La restauration d’un objet hallucinatoire c’est bien l’idée d’un organe imaginaire, halluciné, qui vient boucher le trou, l’absence. C’est un objet imaginaire qui vient prendre la place de ce qu’on ne veut pas voir.
C_ Le principe du « pharmakon » à l’oeuvre dans les toxicomanies
« Alors que les discours sur ‘la toxicomanie’ présentent cette dernière comme une ‘autodestruction’, on voit surgir la perspective d’une opération essentiellement conservatrice qui protège une forme de narcissisme. »
C’est très important de comprendre ce passage, et notamment toute la partie sur le narcissisme. De quoi parle l’auteur exactement ? Du sujet barré, du parlêtre, au narcissisme toujours troué, toujours divisé. L’opération du pharmakon permettrait de rejeter ce qui fait office de menace pour la division subjective, elle met à distance l’effacement par le langage du sujet. C’est d’ailleurs une opération hors-langage. Le narcissisme renvoie à la structure du Moi — c’est-à-dire à la manière dont le sujet se soutient comme image unifiée, consistante. Or, cette image est toujours fragile, menacée par les effractions du réel, par la castration, par le manque. Dans la toxicomanie, le sujet cherche souvent à éviter la division subjective, à boucher le manque, et à neutraliser l’angoisse liée à l’altérité ou au désir de l’Autre. En ce sens, l’usage du produit sert à protéger le narcissisme, c’est-à-dire à éviter la déchirure du Moi, à maintenir une cohérence imaginaire.
Une telle opération est à interpréter au « niveau de la tension qui s’établit entre le moi et l’autre, dans la dimension de l’aliénation imaginaire », c’est un repli narcissique donc, où l’autre n’est plus tout à fait l’interlocuteur, où le sujet se coupe du désir et de l’Autre.
On va revenir plus en détail sur tout ça plus loin.
Chapitre III : statut du corps et du toxique dans le trajet freudien_
« Aussi, des patients toxicomanes associent l’abandon de la drogue à une catastrophe narcissique, l’« extérieur » apparaissant alors comme une menace permanente, au même titre que les angoisses. »
Ce chapitre étant très historique et revenant sur le travail de Freud de manière chronologique, il ne fera pas l’objet d’un résumé.
Chapitre IV : une autoconservation paradoxale_
A_ Création de foule et engendrement de lésions
« Et ces formations (narcissiques) engendrent bien la création d’une ‘masse narcissique’ qui, comme on va le voir, neutralisent l’effet traumatique lié à l’apparition du manque. »
B_ Une lésion qui « conserve »
L’auteure continue son travail autour du corps et de la psyché. Ici, elle fait référence au fait presque opposé à ce que nous disions plus tôt : un problème organique peut venir résoudre un problème psychique dans l’idée d’un décalage ; un problème physique en effet peut permettre au sujet de neutraliser les souffrances névrotiques (psychiques).
« Une blessure réelle du corps protège d’un trauma ou d’une forme de souffrance psychique. »
« Si le moi était totalement ‘déchargé’ dans le sommeil, dit Freud, s’il n’y avait pas de rêve, nous serions livrés à une mort psychique. Se peut-il que dans certaines conditions une maladie organique maintienne une forme de libidinisation du corps qui, sans cela, resterait menacé ? » Autrement dit, on le voit, le corps peut apparaître comme un moyen pour le Moi de se protéger du réel, ou bien de composer avec lui. Comme nous le disions avec la douleur qui vient lier les excitations, le corps apparaît donc comme un support pour le psychisme pour lier l’énergie libidinale. « Ainsi, une découpe, un trou dans le corps engendrent une nouvelle formation. Cette précipitation d’une découpe réelle agit comme la création d’une inédite ‘fonction d’organe’ ou d’un nouveau ‘bord’ qui vient lier l’énergie libidinale. »
La blessure physique peut donc apparaître comme une manière de border la jouissance. On peut penser aux mutilations ou bien aux blessures somatisées par les sujets hystériques. Le corps-parlant vient dire quelque chose qui ne peut passer par le langage.
C_ L’opération du pharmakon comme formation narcissique
Le bidouillage narcissique sous forme de pharmakon que représente la toxicomanie, on l’a vu, éteint certaines douleurs psychiques – là où la symbolisation et le refoulement ont échoué. Aussi, un patient qui se soustrait à un toxique pendant la cure peut tout à fait voir resurgir des douleurs et des symptômes qui avaient disparu, voire qui apparaissent à ce moment-là pour la première fois. D’une certaine manière, c’est le cas dans chaque cure, qu’on souffre d’addiction ou non : le décalage à l’endroit des schémas pulsionnels habituels produit du symptôme que le sujet tentait d’atténuer. Si le montage de la toxicomanie s’affaiblit, des symptômes apparaissent. Autrement dit, il s’agit de comprendre que ce montage n’est pas en soi un symptôme mais plutôt une formation narcissique.
Chapitre V : le désir en suspens ou la raison des toxiques_
A_ Toxicomanies et suppléance
« Les toxicomanies dont je parle ici s’ordonnent dans le registre d’une radicale suppléance narcissique. Elles témoignent d’une défaillance, d’une insuffisance de Dieu, du Père : on ne peut pas se reposer sur lui. Il faut sans cesse suppléer la défaillance d’une instance symbolique. »
Cette notion de suppléance, dans la lignée lacanienne, est assez compréhensible. On vient faire suppléance à l’Autre du symbolique par le produit. Ce n’est pas anodin de dire cela, et ça confirme tout ce que nous disons depuis le début autour du sentiment d’amputation que représente dans ce cas le sevrage et l’abstinence. L’addiction, véritable organe imaginaire de substitution, est vital pour le sujet toxicomane.
Nous le savons également, la psychose s’interprète précisément à cet endroit de la défaillance symbolique. La défaillance symbolique c’est quoi ? C’est justement ne pas s’acclimater de la division subjective, être envahi par le tout, le manque de manque, ne pas connaître l’absence et se trouver exiler du désir. Au fond, on sait que dans la psychose, l’addiction vient souvent faire office de suppléance, vient même parfois maintenir le sujet dans une certaine normalité.
« La clinique montre que certaines toxicomanies organisent un ‘repli’ quasi autistique, comme pour résister à l’envahissement d’un flux de type maternel, en tentant de créer un ‘bord’ où se ferme du corps. Dans ces conditions, l’arrêt de la drogue s’accompagne souvent d’une recrudescence du délire. »
Envahissement d’un flux de type maternel, c’est-à-dire au fond l’envahissement par l’autre, par son désir. C’est la forclusion du Nom-du-Père de Lacan, le signifiant est forclos, le sujet reste en vase-clos avec le désir de l’Autre, sans médiation, sans tiers symbolique qui viendrait limiter et donner du sens à ce désir, à cette jouissance de l’autre.
Ici, le repli évoque une tentative du sujet de se retirer du lien à l’Autre, de fermer les frontières du corps et du psychisme. C’est une défense extrême contre une expérience d’intrusion : comme si l’Autre (le monde, le langage, la mère, le désir d’autrui) pénétrait trop violemment.
Ce que la drogue protège, c’est une tentative de se défendre contre une jouissance envahissante — souvent identifiée, dans le discours psychanalytique, à une jouissance maternelle sans bord. La mère, ici, ne désigne pas une personne réelle, mais une figure du lien primaire où l’enfant a pu éprouver une confusion entre soi et l’Autre, un empiètement, une absence de séparation. La toxicomanie peut donc être comprise comme une solution pour reconstituer une limite là où la séparation symbolique (la castration, la fonction du Nom-du-Père) fait défaut.
Le corps du sujet psychotique ou toxicomane peut parfois se vivre comme troué, fuyant, sans cohérence. La substance joue alors le rôle d’un bord artificiel : elle calme les flux, stabilise l’identité, crée une sensation d’unité corporelle, et parfois même remplace la fonction symbolique défaillante (le Nom-du-Père). La drogue devient un objet “bouchon”, un objet a matérialisé qui vient fermer le trou du symbolique.
« Il ne s’agit pas, comme dans la constitution du symptôme, d’une réponse à l’énigme du désir de l’Autre, au manque de l’Autre, mais d’une réponse qui s’organise face à un trop-plein de l’Autre primordial. » Avec un organe halluciné, le sujet tente de fermer l’Autre.
B_ Toxicomanies et supplément
« Il s’agit là de formations de « prothèses » narcissiques qui sollicitent et figent les images : tels des suppléments qui viennent soutenir l’image narcissique. »
L’auteur s’intéresse à un autre aspect de la prise de drogue, autre chose que la suppléance : le supplément. Peut-être que le plus simple serait de dire que la suppléance se réfléchi au niveau du symbolique et que le supplément se pense au niveau de l’imaginaire. Les formations narcissiques supplémentaires s’inscrivent dans une problématique phallique, c’est-à-dire l’idée que le sujet ne dispose pas d’un quelque chose que d’autres, eux, ont à disposition. Le supplément, c’est ce qui vient soutenir le manque dans l’image de soi, « ce supplément tente de pourvoir à la discordance entre une image réelle et une image idéale, de déterminer une ‘posture’ où s’ajuste une image narcissique. »
Au fond, toute cette logique permet une réponse à l’incomplétude de l’Autre que pourrait ressentir un sujet, notamment dépressif. La toxicomanie peut constituer un moyen de sortir du vide, de trouver une nouvelle configuration prenant acte du manque narcissique. Selon Pierre Fédida, « la dépression se définit par une position économique qui concerne une organisation narcissique du vide (…) qui ressemble à une ‘simulation’ de la mort pour se protéger de la mort. »
Dire qu’une personne, ou un comportement, s’inscrit dans une problématique phallique, c’est dire que ce qui est en jeu, c’est la manière dont le sujet se rapporte au manque, à la castration symbolique, et à la valeur de l’image qu’il offre à l’Autre. Autrement dit : le sujet tente de soutenir une image de complétude, de puissance, d’autosuffisance, là où il y a un trou symbolique. Si on parle de suppléments imaginaires, comme la drogue, la performance, la beauté, le corps sculpté, le succès — on parle de tout ce qui vient colmater une faille narcissique. Ces suppléments visent à soutenir l’image du moi (« je tiens encore debout »), donner l’illusion d’un corps complet, sans faille, sans castration, éviter la perte symbolique.
Dans la suppléance symbolique, la drogue viendrait donc créer un bord, un équivalent de Nom-du-Père, pour que le sujet puisse tenir symboliquement. D’un autre côté, dans la problématique phallique, la drogue sert plutôt à soutenir une image de soi, à faire tenir l’idéal narcissique, à se donner une consistance imaginaire là où le symbolique vacille. On le voit par exemple avec les consommateurs de cocaïne et la volonté de donner « une meilleure version d’eux-mêmes. » C’est donc moins une question de “tenir debout symboliquement” que de “tenir une image” : celle d’un corps, d’un moi, d’un pouvoir, d’une maîtrise.
Nous comprenons donc, avec ces notions de suppléance et de supplément, avec l’opération du pharmakon décrit par l’auteure, que les notions de douce ou dure pour parler des drogues ne renseignent pas vraiment sur la toxicomanie et l’addiction. D’un point de vue médical, c’est intéressant de connaître le degré addictogène d’un produit, mais dans tous les cas pour la clinique psychanalytique il s’agit d’interroger un montage singulier, au-delà des caractéristiques du produit.
Se pose alors la question centrale : pourquoi chez certains névrosés le fantasme ne suffit pas à soutenir symboliquement le manque et qu'un supplément (comme la drogue) est nécessaire?
Chez le névrosé, le désir se structure autour d’un manque symbolique, et le fantasme vient border ce manque. Il constitue une fiction, une scène, un scénario où le sujet trouve un certain équilibre entre désir et jouissance. Par exemple : une femme hystérique peut désirer être désirée mais non possédée — ce scénario maintient la tension du désir tout en protégeant d’une jouissance vécue comme menaçante. Le fantasme, ici, suffit à réguler la jouissance : le manque n’est pas comblé, mais mis en scène, c’est-à-dire symbolisé.
Mais, même chez certains névrosés, le fantasme peut perdre de sa force régulatrice. La division du sujet, le manque, la castration deviennent alors plus douloureux, moins symbolisés, et le sujet cherche des appuis dans l’imaginaire pour “tenir”.
Ces appuis peuvent prendre la forme :
de rituels corporels, d’habitudes sensorielles, de postures identitaires ;
d’une relation intense à son image (soin du corps, tatouages, selfies, apparence) ;
d’un rapport passionné à un groupe, une idée, une cause ;
ou encore d’objets fétichisés qui rassurent et fixent le regard.
Ces éléments ne sont pas des suppléances symboliques (comme dans la psychose), mais des suppléments imaginaires : ils renforcent la cohésion narcissique là où la fiction fantasmatique ne suffit plus à border la jouissance.
Pourquoi? Parce que dans la névrose :
la castration symbolique est en place — donc le sujet sait inconsciemment qu’il manque quelque chose ;
mais parfois, le travail de mise en scène du fantasme ne suffit plus à maintenir la distance avec la jouissance.
Alors, le sujet cherche un renfort du côté de l’image : le supplément imaginaire vient réparer une faille narcissique ponctuelle, sans pour autant reconstruire tout un système symbolique.
Exemple : Une jeune femme hystérique, habituellement dans le jeu du désir et de la séduction, traverse une rupture. Le fantasme (“être celle qui fait désirer”) s’effondre momentanément. Elle se met alors à soigner de façon obsessionnelle son apparence, à se photographier, à chercher son image dans le regard des autres. Ce recours à l’imaginaire n’est pas délirant ni psychotique, mais supplétif : il vient renforcer le Moi là où le fantasme n’assure plus la médiation.
Chapitre VI : d’un impossible « traitement de la toxicomanie » à l’élaboration du transfert_
Ici il s’agit de s’intéresser au point de vue clinique de la cure avec les sujets souffrant d’addiction. « Les toxicomanes font appel à un thérapeute ou à un analyste lorsque l’opération du pharmakon ne garantit plus d’anesthésie ou lorsque la ‘prothèse’ n’est plus adéquate », c’est-à-dire au fond que pour qu’il y ait cure, il faut que l’efficacité du dispositif soit impacté, que le montage dysfonctionne; avant, ça ne peut fonctionner. Autrement dit, on ne pourra pas forcer un toxicomane à sortir de la consommation tant que celle-ci fonctionne pour lui.
A_ Le thérapeute et l’alchimiste
Ce qui est vraiment intéressant dans ce passage, c’est que l’auteure démontre que l’addiction ne doit pas faire l’objet de la cure, ou plutôt que l’abstinence ne doit pas être réclamée par l’analyste. Ce qu’il y a de central ici ce sont deux choses :
- l’analyste ne doit pas confondre les symptômes et le montage (aussi dérangeant soit-il pour toutes les raisons médicales et sociales auxquelles on peut penser). Le but de la cure est justement d’offrir à un sujet toxicomane un autre montage à partir duquel le produit n’aurait simplement plus de raison d’être. Il ne s’agit pas de lutter directement contre le pharmakon mais bien de pratiquer une cure classique en comprenant – avec tout ce qu’on a déjà dit – à quoi sert la toxicomanie.
- l’analyste doit s’échapper d’une rivalité transférentielle avec la drogue. Et toute position de normalisation impliquerait nécessairement de prendre au sérieux sa position de Maître, alors qu’une analyse demande de la part de l’analyste de se décaler de la place où on tente de le mettre. Le psychanalyse ne doit pas se mettre en rivalité avec le produit, ne doit pas négliger l’aspect transférentiel du lien entre le sujet et le dealer. Autrement dit, l’analyste ne doit pas interférer à l’endroit réel du montage.
« Elle ne va d’ailleurs pas sans évoquer ce que S. Ferenczi désigne comme ‘agent traumatique’ dans la cure, lorsque l’analyste se met en position de promouvoir la représentation d’un idéal pour le patient, l’abstinence elle-même pouvant se trouver implicitement ou explicitement référée à un idéal. »
« Le psychanalyste habile ne peut rivaliser avec le pouvoir de la marijuana pour soulager l’angoisse, avec le même niveau de constance, même si c’est temporaire. » On comprend bien comment la posture de l’analyste pourrait l’amener à se sentir provoqué par l’efficacité du montage toxicomane, qui viendrait en miroir dévoiler la difficulté de l’analyste à satisfaire aussi bien le patient. « Car, même si cette configuration d’une mise en compétition de l’analyste avec la drogue se trouve imaginairement privilégiée et mise en scène par le patient, cela doit pouvoir demeurer du côté de son propre fantasme. »
B_ Instaurer une scène
Dans ce passage l’auteure fait référence à l’acting-out qu’il faut distinguer du passage à l’acte. Dans cette logique de monstration pour l’autre, elle fait référence à ce qu’elle nomme les formations de dépôts. Pour faire simple, il s’agit de faire de l’analyste le porteur à charge d’une offrande signifiante, d’un surplus de la parole (par exemple une histoire extrêmement choquante, un récit d’horreur) tandis que le sujet disparaît derrière son offrande. En gros, c’est tenter de faire en sorte que le langage se trouve anéanti. « Quoi dire après un tel récit ? » semble vouloir susciter le sujet, comme pour se protéger de la cure, comme si tout était dit.
« Moment de trouble où le sujet se fige et nous fige dans l’incantation de l’événement qui signe que ‘tout est dit’ et que le langage se trouve anéanti puisque ses capacités de résonance et le mouvement de sa relance dans les associations semblent perdus. » Si la cure réveille la question du désir de l’Autre, en l’occurence celui de l’analyse, la formation de dépôt vient régler celle-ci en tentant d’obturer le manque qui apparaît à cet endroit.
Il s’agit ici pour le thérapeute de refuser de jouir de cette offrande et de poser une certaine limite (pas un silence ni un retour à l’envoyeur, mais un da au fort que représente l’offrande, c’est-à-dire la constitution d’un message derrière le dire-offrande). Pourquoi cette idée spécifiquement avec les toxicomanes : probablement parce qu’ils résistent plus que d’autres sujets. Dans tous les cas on le comprend, si chaque sujet tient à son symptôme comme l'a justement signifié Lacan, la clinique de l'addiction s'élargie à tout à chacun, tous accros que nous sommes à nos schémas, nos symptômes, nos fantasmes...
« La pratique clinique avec ces patients toxicomanes fait surgir la dimension d’un paradoxe : le plus souvent, les formations qui sont susceptibles de mettre en échec le projet de la cure sont aussi celles qui peuvent contribuer à le fonder, à conditions qu’elles puissent être entendues d’une façon singulière. »
C_ Transfert et trajets pulsionnels : quand le corps vient se faire dans l’autre
L’idée est donc de décaler le sujet, de le décaler de son schéma, de faire monter en spirale le cercle de la pulsion. Comme pour tout, l’analyste constitue un élément (le produit) comme un signifiant qui appelle un autre signifiant, etc. Avec le transfert de la cure, des nouveaux bords s’organisent pour parer au « réel de la jouissance ». Somme toute, la toxicomanie se traite en psychanalyse comme tout montage pulsionnel, comme tout bidouillage de la jouissance. La cure permet la bifurcation de trajets pulsionnels et « la toxicomanie devient pour le patient signe d’une énigme et d’un savoir tiers inconnu, alors qu’elle n’engendrait auparavant qu’une forme de circularité. »


