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La race sur le divan_ Thamy Ayouch_

Dernière mise à jour : 3 nov. 2025


Livre très intéressant et important dans la lignée d’une théorie psychanalytique émancipée de la vieille garde réactionnaire prenant Lacan à la lettre. Ici, comme dans les travaux de Lippi ou Bourlez, l’idée est de s’intéresser à un sujet souvent éludé par la psychanalyse : la race (le racisme et ses effets). Le reproche qu’on pourrait faire au livre est qu’il s’appuie très peu sur la clinique et qu’il ressemble beaucoup à un essai de sociologique politique mais il y a quand même énormément de choses à prendre.


Ce qu’il y a de vraiment passionnant, c’est que tout l’ouvrage part d’un postulat qu’on partage à travers plein d’autres œuvres et articles, à savoir que le psychisme (l’inconscient) est politique. Il s’agit ici de s’intéresser de manière profonde à cet adage en s’intéressant spécifiquement à la question de la race. Le point de départ théorique est que la race n’existe pas en tant que tel mais que les effets du signifiant n’en sont pas pour autant extrêmement productifs. La notion de race produit des subjectivités qu’il s’agit de prendre au sérieux d’un point de vue politique, et d’écouter d’un point de vue psychanalytique ; pour cela, il s’agit pour l’auteur de débusquer les effets de la race sur sa propre subjectivité d’analyste, pour éviter de reproduire la violence d’une psychanalyse majoritaire « atteinte elle aussi par l’indifférence coloniale. » Comme pour la question de l’homosexualité ou du féminisme, il s’agit d’amener la pratique à une critique et une avancée bénéfique pour les patients : « L’objectif est alors de repenser la forclusion de la race par une psychanalyse majoritaire et de réfléchir sur la réapparition d’un refoulé (hors des frontières de l’Europe coloniale) au quotidien et sur les divans. »


Ce qu’il y a de passionnant également, c’est la démonstration par l’auteur du fait que la négation de la question de la race (notamment par les milieux de gauche) à tendance à renforcer sa capacité d’influence subjective. En l’occurence, le fait de s’indigner face à la question de la race, de se contenter de nier toute influence de celle-ci, en somme de se contenter de dire qu’elle n’existe pas, dépolitise complètement la question : cela rend difficile le combat contre le racisme structurel, pathologise le racisme, invisibilise les rapports de pouvoir. On est dans l’indignation morale plutôt que dans le combat politique.


« La question est la suivante : en concevant le racisme comme ensemble de processus uniquement intrapsychiques propres au sujet ou au groupe raciste, on s’expose au double risque de perdre de vue la singularité de chaque situation (les caractéristiques d’un profil raciste étant génériques), mais surtout, de dépolitiser le racisme comme système. »

Chapitre 1 : Vous-avez dit ‘race’ ?


Comme nous l’avons dit, la race n’existe pas en tant que tel. Il n’est pas question de biologie ou de culture. Ceci dit, il est question de relation : la race est relationnelle. On est du côté du perceptif dans des rapports de pouvoir.

« La race est une relationnalité définissant, au fil d’une longue histoire sociale, politique et économique mondiale, dans l’interaction entre sujets et groupes, deux positionnements systémiques de minorité et majorité, exclusion et inclusion, défavorisation et avantages, insécurité et stabilité, anormalité et normalité, exceptionnalité et norme, différence et mêmeté. »


De cette relation de pouvoir, il est possible de comprendre qu’un groupe se constitue en excluant : c’est la position exogène de l’Autre racisé, colonisé, exotique, qui vient participer à la construction du groupe. C’est le noir qui créé le blanc, en tant que dominant colonisateur. C’est la race qui vient donc appuyer la domination, qui vient faire office de légitimisation d’un exercice illégitime et violent.

« Plus que d’une altérité totale, la race proviendrait davantage d’un ‘narcissisme des petites différences’, distinctions construites, selon Freud, entre groupes ou sujets que des tiers considèreraient comme identiques. L’autre racisé.e n’est par caractérisé.e par sa différence radicale, mais par le risque d’une trop grande ressemblance. »


Cette idée est à rapprocher du texte de Pommier, Freud Apolitique ?:

« Les frères n’en finissent pas d’effectuer leur meurtre et de sceller leur pacte, ainsi qu’en témoigne l’histoire sanglante de l’humanité. »


Autrement dit, nous le voyons, d’un point de vue de rapports de pouvoir – à l’échelle mondiale influencée massivement par la colonisation et l’économie – la race fige et immobilise les individus dans une hiérarchie qui permet l’extraction de vainqueurs et de gagnants dans une construction de groupes qui produit des identités et des relations psychiques particulières.


« Que la race n’ait aucune légitimité biologique ou anthropologique ne fait en rien disparaître la réalité sociopolitique de ses effets. Ecarter cette question revient à recourir à une grille épistémologique dominante et paresseuse consistant à ignorer les acceptions socio-constructives de la race là où elles sont clairement présentes dans le débat public. »

Le reste du chapitre et le chapitre suivant sont vraiment très « sociologiques » avec beaucoup de chiffres et d’exemples d’actualité. Ici, je privilégierais l’aspect psychanalytique. Ainsi, nous passons directement au chapitre 3.


Chapitre 3 : Système collectif, effets subjectifs


L’auteur va développer l’idée de racisme systémique de manière intéressante :

« Le racisme institutionnel ne signifie pas une persécution intentionnelle de personnes racisées, victimes, par des personnes blanches, malveillantes : c’est la manière, impersonnelle, dont la race compromet l’égalité des chances. »


Ce qui me semble particulièrement pertinent ici, c’est que cette manière de voir les choses empêche justement cette dépolitisation de l’anti-racisme : cantonner le racisme aux actes ostentatoires, c’est faire l’impasse sur toute la systématisation d’une organisation hiérarchique de la société par un ensemble de micro-politiques singuliers. Ainsi, cet adage oblige tout à chacun à analyser ses propres représentations subjectives et sa propre participation indirecte et involontaire au maintien d’un pouvoir raciste et d’un racisme institutionnel. L’auteur parle d’inconscient racial (comme Fanon et Mbembe) plutôt que d’inconscient collectif : c’est la transmission d’un ensemble de préjugés etc qui produisent des effets inconscients à chaque fois singulier, multiples et distincts. On parle donc ici du Symbolique lacanien ou le « mytho-symbolique » de Jean Laplanche (« une série de codes circulant et assurant des modes de subjectivation dans un contexte de rapports sociaux de pouvoir »).


Il faudrait développer cette théorie laplanchienne car elle semble vraiment intéressante. L’idée est que lorsque l’adulte s’adresse à un enfant, son message est brouillé par l’inconscient, produisant ainsi des messages énigmatiques pour l’enfant. C’est donc un travail de traduction-symbolisation qui s’impose à lui : c’est avec des schémas fournis par l’environnement culturel que l’enfant va faire ce travail (ce que Laplanche appelle le mytho-symbolique) ; « ce sont de grands schémas narratifs, transmis par une hégémonie culturelle occidentalo-centrée, servant d’aide à la traduction par l’enfant du message énigmatique. » Aussi, la traduction de ces messages produit de restes, non traduits, qui viennent alors former l’inconscient de l’enfant.


Autrement dit Lacan, avec le Symbolique, désigne la dimension du langage qui structure le sujet : il n’y a pas de sujet sans inscription dans un réseau de signifiants. Laplanche, lui, propose d’élargir cette idée : le mytho-symbolique n’est pas seulement un ordre de langage formel (comme chez Lacan), mais un ensemble de récits, de mythes, de modèles culturels qui circulent dans une société et qui participent à la construction du psychisme. Le « mytho-symbolique », c’est donc l’ensemble des formes narratives et culturelles (religion, contes, cinéma, discours sociaux, mythes collectifs…) qui offrent au sujet des outils de symbolisation.

Concernant le message énigmatique de l’adulte à l’enfant : c’est le cœur de la théorie de la séduction généralisée de Laplanche. Quand l’adulte s’adresse à l’enfant, il lui envoie toujours plus que ce qu’il veut dire. Son message est traversé par son propre inconscient — désir, fantasmes, signifiants refoulés… Ce surplus de sens est énigmatique pour l’enfant : il sent qu’il y a quelque chose à comprendre, mais il ne peut pas le déchiffrer immédiatement. C’est cette énigme — ce « message énigmatique » — qui fonde la dimension de l’inconscient chez l’enfant. Il va devoir traduire ces messages, leur donner forme, leur donner sens… et ce travail de traduction ne sera jamais achevé.

Ce passage souligne aussi un enjeu politique : les codes mytho-symboliques sont historiquement et culturellement situés.Ainsi, la subjectivation n’est jamais neutre : elle se fait à travers les récits dominants d’une société. C’est sut tout cela que s’appuie Ayouch pour parler de la place de la race dans l’inconscient racial. « Je concevrai donc ici le Symbolique comme mytho-symbolique historiquement construit, ensemble de codes et schémas narratifs déterminant la transmission de la race comme message énigmatique de l’adulte à l’enfant. »

(A lire : chapitre X de « Sexual, la sexualité élargie au sens freudien » de Jean Laplanche)


On remarque, avec cette idée d’inconscient racial, une double entrée du point de vue de la visibilité : les personnes racisées sont à la fois invisibilisées (et même, nous l’avons vu, en tant que tel par certaines volontés anti-racistes de rejeter la notion de race) dans l’espace public, dans l’accès à l’égalité des chances, etc, ou bien d’un point de vue identitaire-culturelle, et en même temps visibilisées d’un point de vue médiatique, judiciaire, etc, par toute l’action stigmatisante d’une droite active dans cette dynamique du pouvoir racial qui joue sur les amalgames racistes – couleur de peau, religion, pratiques culturelles, etc (et ironiquement par la gauche anti-raciste et les dynamiques de discrimination positive). Autrement dit, nous voyons que la race n’est pas neutre, et que le fait de ne pas être blanc en France (en Occident) est un sujet, charrie un enjeu autour du visible.


Toutes ces réalités de cet inconscient racial produit donc des sujets racisés. On l’imagine très bien, l’inconscient de parents victimes de racisme, traumatisés par les effets du racisme institutionnel et systémique entraîne, dans la logique laplanchienne, la production de messages énigmatiques potentiellement transmis de génération en génération. « Si l’enfant racisé.e reçoit ainsi le message conscient qu’il/elle doit être deux fois plus performant.e qu’un enfant blanc pour être reconnu ou réussir, c’est avec le brouillage inconscient d’une irrémédiable et irrattrapable infériorité » explique l’auteur à partir d’un exemple clinique. On le voit d’ailleurs, d’un point de vue clinique, comment la notion de race produit des subjectivités et agit sur les inconscients : et ainsi, comment la position de l’analysant.e doit s’émanciper d’une certaine forme de Réel et doit s’investir analytiquement sur le champ Symbolique prit en compte dans toute sa réalité politico-sociale. Autrement dit, « le trauma racial est à replacer dans une dimension culturelle et sociale, plus que seulement familiale », ce qui n’est pas naturel pour les psychanalystes dogmatiques. Il y a là un véritable travail à faire à la croisée entre politique et psychanalyse.


Grada Kilomba :

« La psychanalyse classique n’a pas su voir l’influence des forces sociales et historiques sur la formation des traumas. Pourtant, les effets douloureux du traumatisme montrent que les Africain.es du continent et de la diaspora ont dû faire face aux traumatismes individuels et familiaux au sein de la culture blanche dominante, et aussi au traumatisme historique collectif de l’esclavage et du colonialisme remise en scène dans le racisme ordinaire, où l’on redevient à nouveau l’Autre subordonné et exotique de la blanchité. »

Sur la question du trauma, l’auteur distingue le trauma classique freudien où celui-ci serait plus lié à la réception subjective singulière d’un événement plutôt qu’à son intensité, du trauma racial qui « serait à concevoir précisément comme entrée en résonance d’événements réels, actuels, et d’un matériel inconscient issu d’une transmission transgénérationnelle. »


L’auteur développe une autre idée politique et clinique : le fait qu’être noir.e (racisé.e) est un devenir et non une condition donnée à priori. Pour le dire autrement, il s’agit de travailler à la déconstruction de la blanchité. S’inspirant de la critique de Fanon qui dénonce que tout destin des noirs est blanc, Ayouch préconise une déconstruction du Symbolique blanc et donc d’un devenir de blanchiment ou de disparition en cours dans les sociétés raciales : « déconstruire, aujourd’hui, cette captation imaginaire du blanchiment dans l’oppression psychique qu’elle produit, revient à accompagner une recorporalisation des sujets, et à inscrire la réduction du sujet racisé à son corps dans l’institution symbolique du racisme. »


Ce qu’il faut entendre – en reconvoquant Foucault – c’est que si l’esclavage représente la version coercitive et violente de la domination raciale, l’idéologie de la race est son versant « normatif ». Autrement dit, il est impossible de travailler cette question de la race en la balayant d’un revers de la main comme si elle n’était pas un sujet, ignorant les effets normalisants et subjectifs qu’elle produit. « C’est précisément cette insouciance au sujet de la couleur (donnant aux blanc.hes la fausse impression d’une absence de racisme ou de questions raciales) dont ne disposent pas les personnes racisées. » De plus, si on comprend que le racisme est interactionnel comme on l’a déjà dit, on comprend aussi pourquoi le racisme anti-blanc est un contre-sens sémantique : il reviendrait à faire croire que les personnes blanches disposent de moins de pouvoir que les personnes racisées. « Le racisme n’a pas des objets et des sujets interchangeables. Il n’existe que dans un dispositif de pouvoir » nous rappelle l’auteur. Les réactions au racisme – quand bien même elles peuvent être violentes – n’existent qu’en réaction.


Il s’agit donc, pour un analyste, de reconnaître la violence sociétale pour pouvoir faire advenir une élaboration subjective. « Un travail analytique entreprend l’historicisation des normes raciales de subjectivation, leur désontologisation, et la possibilité pour le sujet d’y circuler avec davantage de fluidité. »


« Lorsque l’on arrête de raisonner sur des entités figées, et appréhende des rapports sociaux co-produits et des relations sociales dont les sujets sont partie prenante, l’analyse révèle un sujet politique et un.e agent.e, et non plus seulement une victime des dominations. »

Avec la notion d’intersectionnalité, l’auteur invite les analystes à sortir de leur position de neutralité pour entreprendre un travail de déconstruction des rapports de pouvoir qui traversent également les relations patients/analystes. Dans la même idée du symptôme partagé de Lippi et Managlier, Ayouch enjoint les analystes à penser en collectivité, au croisement des différentes dominations pour identifier comment s’entrecroisent les dynamiques de dominations et de privilèges.


« Une psychanalyse guidée par l’intersectionnalité pourrait donc être attentive à trois niveaux : celui, politique, de la domination sociale intersectionnelle ; celui, phénoménologique, des expériences vécues de cette domination ; et celui, enfin, des effets inconscients de ces déterminations intersectionnelles. »


Chapitre 4 : ce que la race fait à la psychanalyse

Ce chapitre utilise énormément le travail de Michel Foucault. C’est intéressant de voir comment une psychanalyse foucaldienne est en train de se développer en opposition à une psychanalyse plus conventionnelle, pour ne pas dire réactionnaire.


"Nietzsche, rappelle Foucault, dévoile la vérité comme volonté, et met en exergue la violence du désir de connaître, extérieur à la connaissance elle-même. (...) La connaissance apparait, avec Nietzsche, comme effet illusoire de l'affirmation frauduleuse de vérité."

On fait face ici à un petit aparté philosophique qu’il s’agit de développer : la vérité n’est pas une donnée objective, neutre, elle n’existe pas en soi. Derrière toute recherche de vérité, il y a donc un désir, une volonté, du pouvoir. On le comprend très bien, dans la logique foucaldienne, en association la vérité (et surtout sa recherche) avec le discours. On le comprend aussi avec Lacan et les discours du Maitre ou Universitaire. La prétention à dire la vérité est donc déjà un acte de pouvoir. C’est en ce sens que l’auteur parle de violence : connaître la vérité, c’est tenter d’ordonner le monde dans un sens, c’est arracher au réel ses secrets. C’est en ça qu’on peut parler d’illusion, car la recherche de vérité produit une connaissance qui devient légitime. Ainsi, on le comprend, la psychanalyse produit une connaissance qui peut apparaître légitime sous prétexte qu’elle émanerait d’une recherche de vérité (de l’Homme, de la psyché, de l’inconscient) ; au fond, elle ne produit qu’une norme, qu’un rapport de pouvoir spécifique, une organisation du monde. Pour l’auteur, il s’agit d’avoir cela en tête pour pratiquer une psychanalyse réellement bienveillante et au fait des rapports raciaux. Il faut rappeler également, si on parle des discours, que pour Foucault, pour qu’un discours se fasse entendre, il s’agit parallèlement de mettre sous silence une pluralité d’autres discours.


« Les pratiques discursives sont donc étayées par des systèmes de pouvoir, et favorisent à leur tour des objets particuliers, des formes de transmission, des institutions spécifiques, des comportements, des stéréotypes, et des champs de visibilité profitant du pouvoir (…) Tout pouvoir permet et fabrique un type de savoir et des formes de subjectivité, de même que tout savoir établi garantit un exercice du pouvoir et des modes de subjectivation. »

Revenons à l’idée que la race soit relationnelle : ainsi, il faut garder en tête que l’oppression des un.es permet les avantages des autres, ou pour le dire autrement, « le privilège blanc fait des avantages reçus par celles et ceux perçu.es comme Blanc.hes la contrepartie des discriminations dont souffrent les personnes racisées. » On le voit bien, dans un jeu de balancier, le pouvoir hiérarchise et quadrille, rendant toujours plus difficile la lutte réelle contre son exercice. De plus, on le sait avec Foucault, le pouvoir n’est pas à analyser uniquement d’un point de vue négatif (ce qu’il empêche, réprime, etc), mais pour son aspect positif et donc productif. Le pouvoir est création. Ainsi, nous pouvons continuer la réflexion sur l’application par une certaine gauche d’un déni de la race, ou d’un discours universaliste faisant fi des différences et donc des discriminations : là aussi, des pouvoirs s’expriment et produisent, « ils fabriquent positivement l’idée d’une nation exempte de rapports sociaux de race et luttant activement par un ensemble de loi contre le racisme. » Nous voyons bien comment, malgré un discours volontariste et supposément bienveillant, une forme de racisme continue de produire des réalités et l’exercice d’un pouvoir positif, en empêchant l’expression d’autres réalités, d’autres discours, qui mettraient en lumière les conséquences de l’application d’un pouvoir racialisé. Autrement dit, pour lutter contre le racisme, il ne s’agit pas de nier l’existence de la race, mais bien plutôt de prendre au sérieux ce que la notion de race charrie comme pouvoir productif. En l’occurence, pour l’auteur avec Foucault, il s’agit de comprendre que « l’exercice du pouvoir consiste à conduire les conduites, gouverner, structurer le champ d’action d’autrui : il implique donc des sujets libres, disposant d’un champ de possibilités, de conduites, et de réactions. »


« Une psychanalyse foucaldienne, travaillant sur les rapports de pouvoir et de domination, vise alors à accompagner des sujets dans la déconstruction des identités qui leurs sont assignées, la sortie d’un type d’individualisation décidé par le racisme comme système de pouvoir, et la promotion de nouvelles formes de subjectivités, en résistance. »On voit bien ici, avec Foucault, comment on peut envisager une psychanalyse au-delà de la neutralité bienveillante, au-delà de la reproduction normative ; une psychanalyse active et résistante.

Concernant la question du racisme, une psychanalyse foucaldienne doit permettre à l’analyste de dépasser cette idée de neutralité pour inscrire le transfert dans un anti-racisme véritable ; pour cela, il s’agit non pas de culpabiliser en tant que blanc (ou à refuser de penser la race comme signifiant productif), mais d’assumer une responsabilité ; au fond il s’agit comme toujours de traquer sa propre domination, son propre pouvoir. « Prendre acte de sa position dans le racisme structurel est alors une façon pour l’analyste de repérer, dans l’analyse du transfert, l’Imaginaire depuis lequel il/elle écoute, ses incidences sur ce qui est écouté, et de réfléchir à nouveaux frais sur le transfert symbolique qui se joue dans cette situation analytique. » Il semble donc important et nécessaire que l’analyste puisse travailler sur ses résistances à écouter les dénonciations du racisme.


Au fond, il s’agit de se poser la question de ce que produit le racisme structurel comme assignation de place, et donc comment celle-ci se repère (et se répercute) à travers le transfert ; analyser le transfert à travers – aussi – la question raciale. « Analyser le transfert symbolique implique donc de voir comment, dans le cadre du rapport qui s’institue, de l’adresse qui relie analysant.e et analyste, le sujet peut effectuer une répétition transformative : une reprise déformante des messages de l’Autre, lui permettant de s’en décaler, et ici de subvertir des assignations raciales. »Evidemment ici, on ne développe pas, mais il faut prendre la mesure que l’Autre (le langage, le symbolique), est un Autre qui se développe dans une société racialisée, et donc qui charrie un ensemble de codes et de mythes racistes, qui assigne à des identités et des places sociales.


Dans la continuité du travail de Laplanche (mytho-symbolique), Ayouch propose que l’inconscient, qu’on associe généralement dans une logique freudienne au sexuel-infantile, soit plutôt pensé comme racial-infantile, qu’il considère comme « une quête de survie dans une relation collective et subjective de subordination, imposée par une naturalisation des corps ou des cultures (…) la nécessité d’une adaptation à un monde violent d’exactions et d’exclusion à l’endroit du/de la racisé.e, au fil de l’histoire. »


« Le monde est blanc et ils sont noirs. Les Blancs détiennent le pouvoir, ce qui signifie qu'ils sont supérieurs aux Noirs (c'est-à-dire intrinsèquement que Dieu en a ainsi décidé) et le monde a mille façons de leur faire voir et sentir et redouter cette différence. Bien avant que l'enfant noir ne le perçoive et plus longtemps encore avant qu'il ne la comprenne, il a commencé à en subir les effets, à être conditionné par elle. Tous les efforts que font ses aînés pour préparer l'enfant à un sort auquel ils ne peuvent le faire échapper amènent celui-ci à commencer à attendre, muet et terrifié, et sans se rendre compte de ce qu'il fait, son mystérieux et inexorable châtiment. Il doit être "sage" non pas seulement pour faire plaisir à ses parents et pas non plus seulement pour n'être point puni par eux ; derrière leur autorité s'en dresse une autre, anonyme et impersonnelle, infiniment plus difficile à satisfaire et d'une cruauté insondable. »

James Baldwin – La prochaine fois le feu


Un des derniers passages du chapitre s’intéresser à l’idée de Se Défendre, en reprenant le travail d’Elsa Dorlin.


Comme Bourlez, l’auteur s’intéresse à la question de psy-safe. Pour lui, peu importe où l’on situe l’analyste, et où celui-ci ou celle-ci se pense se situer, la situation analytique implique nécessairement un transfert imaginaire qu’il s’agit de mettre au travail : « le travail d’élaboration en cure consiste à traverser cette captation imaginaire pour analyser le transfert symbolique : et cela ne concerne pas seulement la/le psy situé.e » Donc au fond, la défense commence aussi à ce niveau : se défendre contre la supposée neutralité/supériorité de la psychanalyse « non-située ».


Un autre aspect de la défense s’exprime par la colère. Celle-ci n’est pas nécessairement négative, surtout lorsqu’elle s’exprime, « elle devient moyen de recouvrer une agentivité aliénée par l’assujettissement, réduite à la passivité. » En ce sens, l’analyste doit pouvoir accepter / tolérer / travailler avec la colère du ou de la patiente.


De plus, travailler autour de la colère semble pouvoir éviter que celle-ci se retourne en oppression. Au fond, l’opprimé n’est jamais à l’abri de devenir oppresseur à son tour dans un retournement politico-social où le pouvoir change de camp. Comme le disait Fanon, « toujours prêt à abandonner son rôle de gibier pour prendre celui de chasseur. Le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur. » L’impossible auto-défense à laquelle se confronte certaines populations produit un sentiment de passivité qui peut devenir impossible à combler. C’est une analyse possible de la position aujourd’hui d’Israël, qui sur-développe son nouvellement légitime « droit à se défendre », sous forme d’un retour du refoulé, attaquant sans cesse pour contre-balancer une ancienne passivité.



Conclusion


A lire et relire en entier !!

« La psychanalyse est toutefois une pratique politique. Elle ne peut – et ce serait là un choix politique – considérer que le sujet et le sujet de l’inconscient auxquels elle a affaire soient fondamentalement séparés d’un contexte socio-politique qui détermine directement leurs processus de subjectivation. »

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