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Psychanalyse et Vérité

La question de la vérité est une obsession, sinon universelle et éternelle, a minima contemporaine, symbolisant, avec une puissance qu’on ne saurait nier, le pouvoir qui sous-tend sa prétendue réponse. A l’heure des fake-news, de l’intelligence artificielle en capacité de produire des vidéos illustrant la vérité d’un projet de colonisation, ou du deepfake permettant de faire dire ce que l’on veut à n’importe quel homme politique, le signifiant ‘vérité’ est percuté de toute part, s’accrochant dans les chaines signifiantes des différents sujets qui compose la communauté planétaire à des signifiés d’un genre nouveau. Aussi bien que la psychanalyse a tout intérêt à réaffirmer le rapport qu’elle prétend entretenir avec cette notion.


Dans son séminaire XIII, Jacques Lacan de préciser : « le psychanalyste ne peut pas être le fidèle serviteur de la vérité pour la raison qu'il ne s'agit pas de la servir [...] Elle se sert toute seule1.» Par là, il nous permet de mettre en avant un point essentiel de la cure, c’est-à-dire au fond la centralité de ce qui ne se dit pas à travers les dits de l’analysant. Quand bien même l’analysant tente, par le biais de l’association libre et du déroulé de sa parole, de dire quelque chose de cette vérité qu’il recherche, il est toujours question de « mi-dire », il se confronte inévitablement à l’impossibilité de tout dire. Et quand bien même celui-ci pense dire la vérité, il n’est pas garanti qu’il ne mente pas.


En effet, le sujet est ontologiquement manquant, et ce qui lui manque, c’est un savoir sur lui-même. Il se structure alors par des fictions, des histoires qu’il se raconte sur les raisons de son être ; c’est ce qu’on nomme le fantasme, et c’est ce qui permet au sujet de mettre quelque chose - un discours - là où il y a un manque. Cela permet, en somme, de tenter de boucher le trou laissé par le symbolique, le trou produit par l’entrée du sujet dans le langage qui rencontre toujours une faille. Le langage, c’est au fond ce qui lui permet de mettre du sens sur l’inarticulable : mais ce sens est toujours déjà une construction, et ne peut faire office que de vérité momentanée, une vérité construite pour l’occasion ; jamais de vérité absolue. Lacan parle, quant à lui, plutôt que de vérité absolue, de vraie vérité, instaurant un peu de nuance dans ce terme de vérité, et comme pour affirmer son caractère toujours occasionnel – de circonstance : « La psychanalyse s'est d'abord présentée au monde comme étant celle qui apportait la vraie vérité. Bien sûr on retombe vite dans toutes sortes de métaphores qui font fuir la chose. Cette vraie vérité, c'est le dessous des cartes. Il y en aura toujours un, même dans le discours philosophique le plus rigoureux2. »


Le dessous des cartes, c’est ce qui reste inaccessible au sujet. Dans sa théorie des discours, Lacan développe l’idée que, dans chacun des quatre discours (laissons de côté le discours capitaliste qui est une perturbation du schéma), la barrière de la jouissance fait office d’impossibilité entre le premier et le dernier terme, c’est-à-dire au fond entre le produit du discours et la vérité. Chaque discours ne fait donc que proposer un gouvernement de la jouissance plutôt qu’une élaboration d’une vraie vérité. Ainsi, nous comprenons que, même dans le cas du discours analytique, ce qui est produit, un S1 - un Signifiant Maître - ne rejoint pas le Savoir qui est en position de Vérité. Celui-ci reste inaccessible, inconscient. La cure analytique n’a pas pour visée de découvrir la vérité, celle-ci étant toujours inconsciente, toujours soumise à la barrière de la jouissance, mais bien, à travers un discours, de remettre le savoir inconscient en position de vérité, et pousser l’objet a, le manque du sujet, en place d’agent, à commander le discours. Autrement dit, la cure analytique vise le réel, c’est-à-dire une vérité qui, chez chaque sujet, ne peut que se mi-dire, mais se met par ailleurs en place à travers la jouissance.


Partant de ce postulat, la cure analytique permet de mettre en place la vérité à travers, notamment, l’interprétation. C’est la clinique du Réel. L’interprétation vise le pas de côté de la jouissance, c’est-à-dire, au fond, le hors-sens qui est le coeur de la psychanalyse – plutôt que le sens et la recherche de la vérité. Le noyau de hors-sens de la vérité s’exprime à travers les symptômes, à travers ce qui fait effraction dans le réel. L’interprétation, qui est un travail commun entre l’analyste et l’analysant, permet d’interroger la jouissance du sujet, en questionnant au fond les schémas à travers lesquels elle s’exprime, en gardant toujours en tête qu’une part de hors-sens résiste et résistera toujours à l’interprétation (langagière), au savoir conscient. Il n’y a pas de réponse définitive à apporter, seulement des confrontations au Réel qui peuvent permettre de produire un nouveau rapport à la jouissance marquée par la réalisation et le constat d’un reste impossible à symboliser, d’une faille intrinsèque à tout discours, à toute interprétation : « Le simple fait de parler impose donc, pour celui qui prend la parole comme pour celui à qui il s'adresse, la dimension de la vérité mais d'une vérité marquée par la castration, d'une vérité toujours défaillante au regard du « vrai sur le vrai », d'une vérité dont une part reste masquée derrière cette parole3. »


Au fond, la cure permet de mettre en place une vérité épurée de sa dimension définitive et totalisante, une vérité charriant sa faille, sa propre impossibilité. L’analyse vise la dévalorisation de la jouissance liée au fantasme, à cette histoire qui donne du sens au trou du langage, et la destitution des identifications qui en découlent, les illusions de vérité, par le sujet, sur lui-même. L’analyse met en place la vérité du manque autour duquel chaque sujet a à se construire. La cure permet la mise en place d’une vérité qui permet de mieux comprendre son discours et donc, sa modalité de jouissance, tout en cernant l’impossible qui résiste à ce discours, à cette vérité, aux velléités de vraie vérité. La cure n’est pas une affaire de découverte de la vérité car il n’y a pas de vérité absolue qui serait cachée au fond du sujet, mais bien une construction à entreprendre pour s’accommoder du reste impossible qu’aucune énonciation ne parvient à produire. Il s’agira, au fond, de mettre en place un discours permettant de ne pas céder sur son désir.


1 J. Lacan, L'Objet de la psychanalyse. Séminaire 1965-1966, Paris, Association lacanienne internationale, 2015

2 J. Lacan, L'Identification. Séminaire 1961-1962

3 Nicolas Dissez, les apologues de Jacques Lacan

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