Vers une psychanalyse émancipée; renouer avec la subversion_ (Laurie Laufer)_
- Molluscum Contagiosum

- 29 avr. 2025
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L’autrice va, tout au long du livre, décortiquer les tensions internes à la psychanalyse. Ce qui est intéressant, c’est de voir qu’au sein d’un même champ, censé être progressiste, il y a des tensions entre progrès et réactionnaire, entre gauche et droite (pour le dire de manière grossière).L’idée de l’autrice est bien d’enjoindre les psychanalystes à réinventer leurs pratiques, à s’émanciper des dogmes.
Henri Meschonnic : « Il n’y a que deux psychanalyses : celle du mime et celle du risque1 » et l’autrice d’ajouter « Celle qui sans cesse répète Freud et Lacan et celle qui s’affranchit afin, paradoxalement, de mieux faire entendre l’ampleur de leur invention. S’en écartant, cella-là crée un pas de côté, le style de sa distinction. »
C’est très important et c’est l’idée principale de l’oeuvre : la répétition des dogmes psychanalytiques, dans la clinique, ne permet aucune invention, tend à faire rentrer le sujet clinique dans les cases rassurantes de la théorie.
1_ La psychanalyse, un féminisme manqué ?
L’autrice critique donc la manière dont les détenteurs de la lettre lacanienne, détenteurs auto-proclamés, figent la théorie en empêchant toute remise en question, toute avancée. Evidemment, c’est en liant la clinique avec le contemporain que des aspects mutent, avancent, s’ajoutent, et il s’agit d’en prendre acte et de le prendre au sérieux. Toute cette idée rejoint le point de vue de Lippi, Gabarron-Garcia, etc.
« Il ne s’agit pas seulement de s’émanciper par la psychanalyse, si tant est que ce soit une visée, mais de l’émancipation de la psychanalyse elle-même, un soulèvement face à ses propres dogmes, une liberté prise à la barbe des énoncés canoniques et en dépits des regards contempteurs de vieux barons et vieilles baronnes de la psychanalyse. »
Ici, la critique de l’ACF, entre autre, est assez drôle.
Il y a une phrase de Lacan qui semble vraiment importante, peut-être même la plus importante de toutes : « Tel que maintenant j’en arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé – de réinventer la psychanalyse2 » C’est bien cette idée qui est centrale, en tout cas pour moi : connaître les théories ne doit pas servir à les plaquer sur le monde clinique, mais doit aider à s’orienter. Ainsi, c’est la clinique qui créée la théorie, toujours renouvelée dans l’expérience singulière de l’analyste, à la croisée de la réalité sociale et de sa subjectivité.
Pour l’autrice, le courant réactionnaire de la psychanalyse s’explique en partie par l’étroitesse de son lien avec la psychiatrie et la médicalisation des pratiques de santé mentale. « En s’érigeant comme experte de la santé mentale, devenant de plus en plus psychiatrisante ou médicalisante, la psychanalyse (…) a elle-même produit une certaine défiance, voire un rejet radical de la part des sciences sociales. » On voit bien ici toute la tension entre une volonté, d’un côté, d’assoir une forme de légitimité scientifique et donc une position de pouvoir dans un champ spécifique (la santé mentale), et l’éthique de la psychanalyse qui induit une forme d’acceptation de la méconnaissance, un renouveau permanent, et donc un rejet de la position d’expert. Le (bon) psychanalyste est condamné, dans un sens, à un travail de l’ombre, sans cesse à réinventer.
« Malgré ces avertissements, une certaine psychanalyse a « manqué une conversion sexuelle qui s’opère sous nos yeux » et a produit un discours pathologisant et stigmatisant. »
Il faut bien comprendre, en repartant du féminisme par exemple, que les notions, peu importe lesquelles, mais en l’occurence ici celles d’homme et de femme, ces signifiants, sont associés à des signifiés qui varient selon l’époque. Les figer, c’est en partie ignorer l’éthique psychanalytique : « Mâle et femelle renvoient à des signifiants, dont les signifiés varient selon les normes et les discours d’une époque donnée. »
Monique Witting : « La pensée straight se livre à une interprétation totalisante à la fois de l’histoire, de la réalité sociale, de la culture et des sociétés, du langage et de tous les phénomènes subjectifs. Je ne peux que souligner ici le caractère oppressif que revêt la pensée straight dans sa tendance à immédiatement universaliser sa production de concepts, à former des lois générales qui valent pour toutes les sociétés, toutes les époques, tous les individus. C’est ainsi qu’on parle de l’échange des femmes, la différence des sexes, l’ordre symbolique, l’inconscient, le désir, la jouissance, la culture, l’histoire3. »
« Toute vie est, bien entendu, un processus de démolition (…). La marque d’une intelligence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. On devrait par exemple pourvoir comprendre que les choses sont sans espoir, et cependant être décidé à les changer4. »Il y a une tension, un combat au fond, que prônent les penseurs et autres philosophes, notamment Freud. On parle de lutte, de soulèvement, d’émancipation, etc. L’idée du travail analytique, c’est d’être un processus de démolition, un soulèvement (contre soi-même).
Avec la psychanalyse, on est censé se débarrasser de la tension entre Bien et Mal. Avec l’introduction de l’inconscient, on comprend que le délire est une construction, une production subjective. Avant le délire, le symptôme. Dans tous les cas, on peut traduire, dialoguer avec la déraison. On dépasse le clivage entre Bien et Mal parce que ce qui meut le Sujet n’est pas toujours clair, conscient, il y a des forces qui le dominent. Pour Foucault, Freud est « le premier à avoir entrepris d’effacer radicalement le partage du positif et du négatif (du normal et du pathologique, du compréhensible et de l’incommunicable, du signifiant et de l’insignifiant)5. »
2_ Le rire des féministes post trans* and the rest of us
Freud et Lacan, au sein de leur corpus, mettent en avant le caractère en cours de la théorie psychanalytique, du fait qu’elle ne peut être figée. Là encore, le problème semble toujours s’articuler autour de certain.e.s lacanien.ne.s plus qu’autour des maîtres.
Lacan : « Qu’y renonce donc plutôt, celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque. Car comment pourrait-il faire de son être l’axe de tant de vies, celui qui ne saurait rien de la dialectique qui l’engage avec ces vies dans un mouvement symbolique ?6 »
Ce chapitre revient sur les embrouilles au sein du mouvement féministe, notamment autour de la question de la psychanalyse. C’est trop spécifique pour qu’on s’y attarde. On retient certaines idées qui rappellent le Scum Manifesto de Solanas : « Dans cette perspective, cette puissance procréatrice est la cause de la volonté de domination par les hommes impuissants à enfanter. » Idée un peu qui retourne la centralité du phallus. Ce n’est pas tant le penisneid qui prime alors, mais l’envie d’utérus – l’envie de pouvoir enfanter.
Voir « Soeurs »
3_ Michel Foucault, un drôle de genre pour la psychanalyse
On revient sur le travail de Foucault, notamment autour de l’articulation de l’aveu et de la sexualité. Celui-ci attribue à la psychanalyse une part conséquente de responsabilité dans le développement de la sexualité moderne, la scientia sexualis dans son travail sur l’histoire de la sexualité. « Par la naissance d’une science-aveu se constitue progressivement le dispositif de scientia sexualis, qui place le dire-vrai sur sa sexualité en son centre. On voit ici les ressorts d’une modernité qui met l’expérience subjective individuelle au centre du monde : la volonté de savoir, de parler de sa sexualité, va donner le sentiment de connaître. On voit bien comment Foucault comprend le passage d’une société du contrôle, de la Loi, de l’interdit, à une société de la norme, de l’injonction, de la liberté. Dans cette évolution, la parole, l’aveu (et donc pour lui, la psychanalyse), sont centraux.
« La critique, c’est le mouvement par lequel le sujet se donne le droit d’interroger la vérité sur ses effets de pouvoir et le pouvoir sur ses discours de vérité ; la critique, cela sera l’art de l’inservitude volontaire, celui de l’indocilité réfléchie. La critique aurait essentiellement pour fonction le désassujettissement dans le jeu de ce qu’on pourrait appeler, d’un mot, la politique de la vérité7. »
Foucault à propos de Lacan : « Il voulait soustraire la psychanalyse à la proximité, qu’il considérait comme dangereuse, de la médecine et des institutions médicales. Il cherchait en elle non pas un processus de normalisation des comportements, mais une théorie du sujet8. » On est du côté de la théorie du sujet donc, c’est-à-dire au fond un science en dehors du caractère généralement scientifique, une science qui ne cesse de ne pouvoir s’inscrire dans les grands textes. La théorie du sujet, à mon sens, c’est cette notion de singularité et de réinvention permanente de la psychanalyse dans chaque situation analytique. On voit bien, comme partout ailleurs, comment l’institutionnalisation défait l’originalité, la puissance initiale. C’est le problème du lacanisme comme institution intellectuelle (avec les écoles notamment), qui ne peut se satisfaire de réinventer, qui ne peut fuir la proximité sans être condamné au silence (médiatique, académique, etc.). Mais en jouant le jeu de la proximité, le lacanisme dévoie en quelque sorte l’enseignement de Lacan.
Avec Foucault, on se souvient qu’avec la psychanalyse, il s’agit surtout de comprendre les productions subjectives (voir le travail de Klaus Theweileit). Autrement dit, la psychanalyse ne peut se contenter d’analyser les phénomènes en dehors des sujets (on pense notamment à la critique de l’oedipianisation de la société) ; il faut au contraire comprendre comment se construit ce qui se dit, comment c’est produit, et dans ce sens, comment l’environnement produit / agit sur les subjectivités. On comprendra alors que la psychanalyse ne peut être pensée de manière similaire en occident et ailleurs, en fonction de la classe sociale, de l’époque etc., et qu’elle est nécessairement en réinvention permanente : « Ce qui se dit n’est plus seulement de l’ordre de la représentation ou de la signification, mais il s’agit d’en entendre les conditions de production. Le dire est production subjective plus vive que le dit. Qui parle et dans quelles conditions ? Ces conditions d’analyse des productions discursives permettent de faire jouer l’écart entre l’énoncé, le contenu, le sens d’une part, et l’énonciation, l’invention subjective d’autre part. »
Foucault : « Une expérience est quelque chose dont on sort soi-même transformé (…). Je suis un expérimentateur et non pas un théoricien. J’appelle théoricien celui qui bâtit un système général soit de déduction, soit d’analyse, et l’applique de façon uniforme à des champs différents. Ce n’est pas mon cas. Je suis un expérimentateur en ce sens que j’écris pour me changer moi-même et ne plus penser la même chose qu’auparavant. L’expérience (…) a pour fonction d’arracher le sujet à lui-même, de faire en sorte qu’il ne soit plus lui-même9. »
Ceci est à garder en tête pour une psychanalyse foucaldienne : l’expérience plutôt que la théorie.
Autrement dit, pour conclure là-dessus : « Une psychanalyse foucaldienne relève d’une production, d’une expérimentation et d’une invention de soi, et non plus d’une connaissance de soi ou d’une introspection psychologisante, comme on l’entend à l’envi. »
On fait référence à la notion d’érotologie pour contre-balancer la notion de sexualité qui implique toutes les définitions foucaldiennes : l’érotologie est du côté de l’expérience, de l’esthétique, plutôt que du discours et de la norme. « L’érotologie est donc une résistance à toute normalisation à l’endroit du sexe. Dans cette perspective, la sexualité humaine ne relève plus de structures a priori ni de clivages normatifs, mais d’une plasticité susceptible d’inclure toutes les formes d’expériences par lesquelles les être humains se confrontent à la sexualité. » Ce serait intéressant de faire résonner cette idée avec l’adage de Lacan selon lequel « il n’y a pas de rapport sexuel. »
« En somme, Foucault réveille une certaine psychanalyse de son sommeil dogmatique »
4_ L’oiseau à trois pattes
Ce qu’il faut retenir de la critique de Foucault envers la psychanalyse, c’est que, quand bien même avec Freud elle représente une rupture épistémologique, elle est, à termes, devenu un outil de normalisation en jouant le jeu de la médecine (de la psychiatrie), c’est-à-dire en imaginant pouvoir déceler des grandes lois humaines (notamment sur la sexualité) à partir de la parole (de l’aveu).
« Tout pouvoir produit sa pratique discursive et fabrique des effets de savoir qui renforcent les positions de pouvoir et de sa normalisation. »
« Il n’y a pas de sujet sans norme car, écrit Foucault, elle s’institue elle-même en produisant du sujet, en le plaçant sous elle. La norme n’a pas de contenu : l’époque et ses variabilités en fabriquent le contenant. »
Ce qu’il faut retenir en réalité, c’est que la psychanalyse est passée d’une pratique à un dispositif selon Foucault. C’est cette notion qui est centrale. « Le pouvoir de nommer devient le pouvoir de normer. »
En lien avec l’expérience du Courtil : « Quelle position analytique tenir devant la prolifération des dispositifs thérapeutiques qui régissent ce qu’il est désormais convenu d’appeler la ‘santé mentale’ ou le ‘soin’ ? Les contraintes des dispositifs institutionnels, hospitaliers, et leur inflation de plus en plus rationalisée ont des effets sur la pratique clinique et le discours analytiques. » Autrement dit, la psychanalyse est éminemment politique.
« La normalisation et la normativité de ce qui peut apparaître ‘naturel’, ici la santé, émergent et participent d’un contrôle sur les corps et ses pratiques. La question qui intéresse la pratique analytique est de comprendre comment se constituent les catégories qui fabriquent les deux bords d’une normalisation, à quelles stratégies de pouvoir elles répondent et quelles répliques subjectives deviennent possibles. Comment retrouver dans sa parole ce qui contraint le sujet à obéir à cette normalisation afin qu’il puisse retrouver la puissance effective de la norme et se décaler de son pouvoir contraignant et assujettissant, pour inventer d’autres formes de vie ? »
Le rôle de l’analyste, c’est donc de se soustraire au pouvoir, et de le débusquer, en travaillant autour de la norme et des discours qui l’impose. Autrement dit, il faut se méfier des postures réactionnaires (féminismes, délitement de la société, forclusion du NdP, etc.) dans les positions des écoles.
« Car, en fait, la norme est toujours seconde. En dépit du mot, dans une société donnée, l’anormal la précède toujours. Et elle ne s’exerce jamais que pour la réduire – ce qu’on appelle normaliser. La norme apparaît donc toujours comme l’expression et l’instrument d’un pouvoir de mise en ordre et de conservation de l’ordre existant. »
5_ Quand dire, c’est exclure
« A vrai dire, la définition stricte du sujet par le signifiant suffit à exiger du psychanalyste, dans sa fraternité avec l’analysant, qu’il n’accueille celui-ci qu’en écartant quelque catégorisation que ce soit : nosographique, sexiste, raciale, communautariste. Que sais-je de qui pénètre dans mon consultoire pour me demander une psychanalyse ? Vais-je, à son aspect, juger en phénoménologue qu’il est homme, femme, homosexuel, religieux, pauvre, intelligent, noir, jeune ou… quoi que ce soit ? Précisément pas. Une psychanalyse, côté psychanalyse, ne s’engage qu’avec cette abstention-là. Si Freud, en un geste aussi inaugural que le doute méthodique de Descartes, n’avait su et pu mettre son savoir au vestiaire, faire un pas de côté par rapport à cette pseudo-maîtrise que Charcot exerçait, un ‘mouvement freudien’ n’aurait tout simplement jamais eu lieu10
1 Henri Meschonnic, Politique du rythme. Politique du sujet, Verdier, 1995
2 Jacques Lacan, « 9ème congrès de l’Ecole freudienne de Paris sur « La transmission » », Lettres de l’Ecole, t.II, n25, 1979
3 Monique Witting, La pensée straight, Balland, 2001
4 Francis Scott Fitzgerald, La Fêlure, Gallimard, 1999 (1936)
5 Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1972
6 Jacques Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Ecrits, 1953.
7 Michel Foucault, Qu’est-ce que la critique ?, Vrin, 2015
8 Dits et Ecrits (voir page 106 du livre)
9 Michel Foucault, « Entretien avec Michel Foucault », Dits et Ecrits
10 Jean Allouch, « Lacan et les minorités sexuelles », Cités, vol4, n16, dossier « Jacques Lacan, psychanalyse et politique », 2003.


