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Comprendre la suppléance imaginaire avec Sa Majesté des Mouches_

« Maurice et Robert embrochèrent la carcasse sur un épieu, soulevèrent la masse inerte et attendirent. Dans le silence, des flaques de sang entre les pieds, ils prenaient tout à coup des airs furtifs. Jack parla à voix haute.

	- La tête est pour le monstre. C’est une offrande.Le silence accepta l’offrande et les glaça de terreur. La tête restait là, les yeux troubles, un vague sourire sur ses lèvres, montrant ses dents noircies de sang. D’un mouvement unanime, les chasseurs s’enfuirent, courant de toutes leurs forces à travers la forêt, vers la plage. »

Maurice, Robert et Jack sont quelques uns des héros du roman de William Golding, Sa Majesté des Mouches, prix Nobel de littérature en 1983. Pour mener à bien mon argumentaire, je vais bien être obligé de vous spoiler, et j’en suis sincèrement navré. L’histoire raconte l’échouage sur une île déserte d’une ribambelle de jeunes garçons de 6 à 12 ans, anglais en uniforme d’un collège quelconque, après que leur avion se soit craché, quelque part au milieu du pacifique, on suppose. Ni le pilote ou d’autres éventuels adultes n’ont survécu, si bien que les gamins se retrouvent livrés à eux-mêmes. Nous n’avons, en tant que lecteur, aucune information précise, l’histoire commençant directement sur l’île, après naufrage. Deux premiers personnages apparaissent : Ralph, qui semble assez dégourdi et peu enclin à l’angoisse, et un autre, dont on ne saura jamais le prénom, mais que Ralph appelle Porcinet après que celui-ci lui ait explicitement demandé de ne pas l’appeler ainsi – comme au collège. Autrement dit, le livre s’ouvre sur une question de langage, ou plus exactement, sur une question de dénomination. Appeler Porcinet par ce surnom, qui charrie toute l’humiliation dont il fait l’objet depuis qu’il est jeune (étant légèrement en surpoids et fragile physiquement), c’est choisir de ne pas faire rupture. En somme, Ralph, par le signifiant « Porcinet », maintien le lien avec l’Angleterre et leur collège, s’inscrit dans le champ de l’Autre et par-là même, assoie sa domination que lui offre le Symbolique. C’est un peu comme ça, au fond, qu’il devient chef. L’île offre certes de nouvelles possibilités, mais l’ordre symbolique sera respecté. Ainsi s’en assure Ralph en nommant l’autre Porcinet.


Les deux petits hommes s’aventurent un peu sur l’île, puis trouvent un coquillage magnifique, typique des îles du pacifique : une conque, qu’ils investissent aussitôt d’un surplus de sens. La conque, objet symbolique dans toute sa splendeur, est l’exemple idéal pour tenter de comprendre comment l’Humain est un sujet de langage, un sujet baigné dans un univers symbolique. La conque, c’est ce coquillage magnifique, spécifique à ce coin du monde, qui prend instantanément un aspect unique pour Ralph et Porcinet, parce qu’ils n’en ont jamais vu auparavant, et parce que Porcinet comprend qu’en soufflant dedans, un bruit puissant s’en échappe. Ils introduisent du fond, du sens, dans ce petit objet insignifiant. Avec lui, c’est une histoire qu’ils racontent. Avec lui, c’est a fortiori leur histoire qu’ils racontent, tant l’objet vient rappeler qu’ils sont des petits anglais qui ont trouvé un coquillage rare parce qu’ils sont abandonnés sur une île déserte en plein pacifique. « Nous sommes des êtres regardés, dans le spectacle du monde » nous renseigne Jacques Lacan, et la conque va tout de suite être investie comme cet objet qui regarde les enfants, telle la boîte à sardines dans l’apologue de Lacan. C’est à travers la conque, autour du pouvoir qu’ils vont lui donner, que les enfants vont porter un regard sur eux-mêmes et se comporter en conséquence. Ils vont en effet investir cet objet d’un double-pouvoir langagier : il est ce qui permet de convoquer les autres en soufflant dedans, et ce qui permet de prendre la parole. Dès que Ralph souffle dedans, la première fois, tous les autres rescapés apparaissent progressivement, attirés par le son du coquillage, attirés au fond par le bruit de l’autre. La conque à donc le pouvoir d’unir, de rassembler. Les jeunes garçons commencent à débattre de ce qu’il leur est arrivé et de ce qu’ils doivent faire pour survivre, notamment faire du feu pour que la fumée signale leur présence, et ne pas hésiter à s’amuser un peu pendant ce laps de temps sans « les grandes personnes ». Quand quelqu’un parle, la conque doit être dans ses mains. Le coquillage à donc également le pouvoir du dire.


Le rituel est, au début du moins, respecté à la lettre : c’est celui qui a la conque en main qui peut parler, et celui qui ne s’y tient pas est renvoyé à la règle, à la Loi ; la Loi de la conque. Pendant toute la première partie du livre donc, la conque permet aux enfants de s’agréger autour de leur langage initial, de maintenir leur place dans le champ symbolique de leur espace-temps. Au cours du premier conseil, Ralph est élu chef. Jack, un autre garçon téméraire et excité par les possibilités qu’offre la situation, devient responsable de la chasse. Ces deux termes viennent nous faire comprendre comment le langage est productif, comment les signifiant « chef » et « chasse » viennent cristalliser des comportements.


Le parti pris de Ralph, c’est, nous l’avons vu, de ne pas faire rupture ; l’objectif principal est de sortir de l’île, d’être secouru, et de reprendre une vie normale. Pour ça, celui-ci fait le pari d’une continuité symbolique, c’est-à-dire au fond, de persister à s’inscrire dans la Loi qui fait tenir habituellement leur monde : respecter le chef, prendre des décisions démocratiques, construire des cabanes, partager la charge de travail, entretenir une certaine image propre et surtout, faire le lien avec l’Autre, cet hypothétique bateau qui remarquerait la fumée produite par le feu (qu’ils doivent alimenter en continu) et qui viendrait les secourir. Pour s’assurer du dessein de son projet, Ralph investi le signifiant chef, et rappelle continuellement qu’en tant que chef, il décide : ce qu’il dit doit se produire, ce qu’il dit à des effets réels. C’est d’ailleurs au moment où ce qu’il dit, ce qu’il ordonne (notamment alimenter le feu) n’est pas suivi d’effet que la vie collective en est perturbée, que les choses changent, se dégradent sur plusieurs aspects. D’un point de vue culturel, premièrement, un certain nombres d’enfants commençant à se complaire dans l’abandon des tâches collectives, attirés par la vie sauvage et le laissé-aller. C’est d’ailleurs Ralph et Porcinet qui les nomment ainsi, utilisant le signifiant « sauvage » pour tenter de les pousser à s’en distinguer. En demandant « vous voulez vous comporter comme des sauvages ? », ils expriment la peur que leur inspire l’affaiblissement du Symbolique. Les choses se dégradent également psychiquement : quand le symbolique ne tient plus le Sujet, celui-ci s’abandonne en quelque sorte : violence, paganisme, meurtres, hallucinations, perte de mémoire.


Ce sont les velléités de chasse – de trouver de la viande – qui vont faire petit à petit basculer Jack hors du champ symbolique, pour s’émanciper avant tout des règles portées par Ralph, des règles du champ des « grandes personnes » ; la Loi de l’Autre. D’une certaine manière, il est tout à fait probable que Jack n’ait pas réellement voulu le pouvoir en tant que tel ; pour le dire autrement, l’interprétation généralement admise est que Jack fomente un coup-d’état pour prendre le pouvoir, ne supportant plus la rivalité qui l’associe à Ralph depuis le début de leur aventure. Mais, il semble tout à fait envisageable de penser que ce qui pousse Jack à scissionner de Ralph n’est pas tant l’appât du pouvoir que la nécessité impérieuse qu’il ressent à s’émanciper du cadre habituel dans lequel il a grandit. C’est sa propre castration symbolique qu’il croit pouvoir contourner. Dès le début du livre, celui-ci entrevoit l’échouage sur l’île comme un océan d’opportunités : abolir les vêtements et les responsabilités, ne vivre que de chasse, de découverte, de baignades, etc. Jack se fiche au fond d’être secouru, ce qui explique son manque d’appétence dans le fait d’entretenir le feu si cher à Ralph. Ce sont des règles que charrie Ralph dont veut s’émanciper Jack en devenant chef. D’ailleurs, il essaie d’abord de se faire élire chef à la place de Ralph vers la fin du livre et, alors que son coup-d’état échoue, il décide de s’en aller seul. C’est le besoin viscéral de vivre selon ses règles, selon son cadre symbolique, qui le guide, beaucoup plus que le pouvoir. Quand, finalement, beaucoup d’autres enfants le rejoignent, attirés par la viande, il constitue sa tribu et s’acclimate parfaitement du fait que la tribu de Ralph continue d’exister. C’est celui-ci, au fond, poussé par Porcinet, qui ne peut supporter qu’aucun enfant n’alimente le feu : qu’aucun enfant ne continue de faire exister le cadre symbolique. Le feu, avec la fumée qu’il produit, c’est le lien à l’Autre. Pour Jack, le grand Autre désormais, c’est « la bête », à qui il fait une offrande pour en être protégé – là encore, en suppléant au Symbolique un imaginaire spécifique à l’île. De manière tout à fait significative, par ailleurs, nous constatons que la fin du livre n’offre aucune certitude quant à Jack. Nous ne savons pas, au fond, si celui-ci va rejoindre la plage et les marins venus les retrouver, ou bien s’il va rester sur l’île, ce qui est une possibilité raisonnable.


Jack représente cette idée qu’un affaiblissement du symbolique à des effets concrets sur la société. Quand l’Autre vacille, on fait appelle à des marqueurs totalement imaginaires. La parole et le débat perdent en crédibilité, le semblant d’institution perd son effet rassembleur – le feu est abandonné –, la Loi de la conque apparaît arbitraire. Au contraire, Jack et ses compagnons vont investir des formes visibles, plus facilement identifiables que la complexité du symbolique. Car après tout, il est difficile pour les jeunes de comprendre qu’en se maintenant dans le Symbolique, c’est toute la possibilité de l’Autre qu’ils entretiennent, plus que le feu à proprement dit. Peintures corporelles, chef charismatique, désignation de l’ennemi, danse et offrande pour le Monstre de l’île, deviennent autant de marqueurs imaginaires qui régissent désormais la vie de l’île. On voit donc le double effet du signifiant chasse : chasser pour se nourrir, et chasser le monstre, c’est-à-dire au fond construire son histoire, produire du cadre ; en chassant le monstre, Jack se produit comme guide – on peut y voir le guide du groupe, le chef, mais aussi le guide religieux presque, le sauveur – et il produit du rituel en imaginant que le monstre les laissera tranquille s’ils font des offrandes de ce qu’ils chassent : la chasse aux cochons devient aussi la solution pour chasser le monstre.


Le livre se lit généralement comme une ode à l’Occident et à la culture découlant de la démocratie. C’est d’ailleurs ce que représente Ralph et Porcinet : des démocrates convaincus. Produit de la mythologie occidentale, s’inscrivant dans l’héritage de Thomas Hobbes où, puisque l’homme est un loup pour l’homme, seul l’État est souhaitable pour sauver l’homme de ses propres pulsions auto- destructives, l’ouvrage s’analyse bien souvent comme une preuve supplémentaire à la nécessité d’une organisation institutionnelle. Mais la fin du livre nous pousse à penser qu’une autre lecture est envisageable, et notamment qu’une démocratie bien rodée n’est pas le seul Salut possible : l’anarchisme et le déferlement de violence caractéristiques de Jack et de ses sujets ont provoqué un incendie qui révèle – enfin – leur présence sur l’île et les sauve concrètement. Autrement dit, l’acharnement à faire perdurer le symbolisme occidental n’aura eu comme conséquence qu’un effondrement psychique pour l’un (Simon), la traitrise pour d’autres (les jumeaux), la mort (Porcinet) et le devenir animal traqué pour le dernier (Ralph), tandis que les autres, si on fait l’impasse sur le caractère tout-puissant du dictateur Jack, auront, en désinvestissant le cadre symbolique, passé du bon temps sur cette île et auront survécu, tant physiquement que psychiquement. C’est d’ailleurs une thèse que nous pourrions défendre : seule la bande de Ralph subit l’effondrement du symbolique ; la bande de Jack elle, en s’aidant de nouveaux marqueurs imaginaires, produit une société fonctionnant sur un imaginaire ritualisé et réinvente un langage « de sauvage ». Quand la conque se brise, c’est le dernier rempart à l’effondrement du cadre initial qu’avait tenter de maintenir Ralph en tant que chef qui explose, et qui sonne la victoire de la nouvelle Loi qui régit l’île. Une loi qui s’est émancipée des « grandes personnes », si souvent convoqué par Porcinet comme d’un regard qu’il faudrait rendre fier. Autrement dit, Golding ne semble pas tant vouloir montrer que l’homme, sans cadre, s’effondre, mais plutôt qu’en l’absence d’un symbolique qui réussit à agréger les hommes entre eux, ce qui le remplace — une organisation imaginaire intense — peut être plus efficace à court terme tout en étant fondamentalement destructeur.

Nous avons donc là, toutes les caractéristiques de l’avènement du fascisme : une organisation imaginaire intense qui est préférée à une organisation symbolique qui s’affaiblit mais qui tente de se maintenir de manière rigide et abstraite. Car oui, il faut bien le reconnaître, Ralph et Porcinet semblent tout de même bien insupportables à gigoter pour que tout perdure, et portent en partie la responsabilité de l’avénement de Jack. Sans leur ridicule fixation à ce que rien ne bouge, sans leur conservatisme maladif, la folie destructrice de Jack n’aurait sans doute pas pu advenir et venir faire suppléance. Dont acte.

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