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Hulotte


Petite nouvelle écrite pour un concours d'écriture (perdu bien entendu) Merci à @Musaraigne pour la relecture charpentière



L’homme refit le même geste, de manière mécanique ; parsemer le temps de l’illusion de pouvoir le contrôler. Bras droit qui se jette presque involontairement sur la poche arrière droite du pantalon (un jean’s noir de mauvaise qualité qu’il ne mettait plus vraiment en temps normal, probablement venant du magasin Jules). Y attraper le téléphone et constater une nouvelle fois, sans surprise ni amertume, que le GPS est inutile quand on ne sait pas vraiment où aller ; un geste plus symbolique qu’autre chose. On lui avait donné des indications, bien entendu. Après Bellevue, continuer tout droit. Passer l’énorme bâtisse en bois qu’on appelait autrefois le hangar de l’avenir. Suivre la route qui dévie à gauche. Prendre la première intersection à droite et continuer jusqu’à la cabane. On trouvait fort heureusement ce fameux lieu-dit de Bellevue sur le GPS, c’est ce qui l’avait d’ailleurs sauvé depuis qu’on l’avait déposé à quelques kilomètres plus au nord. Le chauffeur avait déjà été bien sympa de faire ce détour alors qu’il prévoyait d’arriver à Nantes avant 18 heures. « Merci c’est parfait » avait dit l’homme, n’ayant aucune fichue idée d’où il se trouvait. Depuis (cela faisait au moins une heure), il marchait sur des routes départementales somme toute plutôt sous-utilisées. Oh il avait tout de même croisé quelques voitures qui semblaient dater d’un siècle lointain (dont une vieille Volkswagen Jetta à la peinture rouge peu reluisante et écaillée par endroit qui lui rappela celle de son père lorsqu’il était enfant). Les conducteurs ralentissaient et essayaient de croiser son regard, comme pour jauger rapidement si sa présence, au bord de cette route, était vraisemblable. « C’est donc là que les voitures viennent mourir » se disait-il. Les bretelles de son sac à dos lui cisaillaient la peau des épaules, il le sentait. Il sentait aussi naître deux petites ampoules ; une pour chaque talon postérieur. Un prix d’entrée faiblement élevé à ses yeux. Il ne savait pas trop à quoi s’attendre, si ce n’est qu’elle serait-là, qu’elle avait insisté pour qu’il vienne profiter des derniers jours d’été avec elle, qu’il vienne découvrir une partie de son univers.


La route déviait effectivement à gauche, presque en angle droit. Des petites buses planaient silencieusement au-dessus du champ qui bordait la départementale. Les cailloux, que ses chaussures venaient compresser sur l’asphalte, produisaient une litanie presque mélodieuse. L’endroit était bien calme, comme prévu. L’homme fit une courte pause pour se réhydrater et finir le paquet de gâteaux (des sablés à la noix de coco un peu secs) qu’il avait acheté à la station service. Il était tout proche mais n’en avait pas conscience. Il en rirait plus tard avec elle sous la tente. Des petits arbustes bordaient la route, mais ils n’empêchaient pas de voir au loin, bien après le champ, une série d’arbres qui dessinaient l’abord d’une forêt. L’oeil de l’homme n’était pas assez aguerri pour y remarquer le petit château en pierre tout au bout à droite, ni même la petite cabane où elle lui avait donné rendez-vous. Il ne voyait qu’un amoncellement de matériel qu’il ne prenait même pas la peine de définir. Cubes lointains en bois, formes crédibles dans l’univers austère de la paysannerie. Il remarquait plutôt l’état désastreux du macadam. Partout celui-ci témoignait du fait qu’on l’avait souvent malmené : nids de poules en s’en fouler une cheville, messages peints à la peinture blanche presque entièrement effacés par les aléas du temps, traces de goudron porté à ébullition, vestiges probables de barricades auxquelles on avait mis le feu. Certaines choses n’avaient pas besoin d’être réparées, bien au contraire. Il pensait au Palais de Justice de Rouen devant lequel il passait presque tous les jours. Ses cicatrices étaient devenues, au fil du temps, le symbole de la fière résistance de la ville face à l’occupation allemande. Les balles des fusils avaient détérioré le vieux bâtiment, et les traces laissées par les impacts étaient censées rappeler l’horreur de la guerre. L’homme n’avait en réalité jamais réalisé à quel point la gestion de la mémoire collective, par les Etats, charriait un enjeu politique majeur. L’aménagement du territoire n’était, au fond, qu’un combat narratif : on

s’empressait de repeindre les messages dont on craignait qu’ils ne se répandent dans les esprits des citoyens, et on entretenait les monuments et les statues pour entretenir, avant tout, leurs messages. Tout était visible et retraçable, si on savait regarder. Il pensait qu’ici l’environnement le plus basique se devait de constamment certifier que la lutte avait bel et bien portée ses fruits. On gagne rarement contre un Léviathan.


L’homme n’avait plus qu’une ou deux gorgées d’eau à sa disposition. Il remit la gourde dans la poche latérale gauche de son sac à dos puis fit quelques mouvements avec ses bras pour lutter contre la fatigue physique. Avanie du temps habituelle passé trente ans. Tout de suite après s’être remis en route, il comprit qu’il était arrivé à la fameuse intersection qui signifiait la fin du voyage. Son coeur s’accéléra sans qu’il s’y soit attendu ; automatisme-adolescent résiduel passé trente ans. Le bitume laissa place à un chemin plus sauvage fait de terre et de petites pierres agrémenté d’une bande centrale d’herbe dont les divers véhicules ne semblaient pas réussir à venir à bout. Les mûriers sauvages accompagnaient l’homme vers la fin du chemin. Il commençait à distinguer les voitures garées maladroitement prêt d’un vieux van à chevaux rouge et blanc qui semblait faire office de terminus. Il ralentit le pas ; son coeur continuait de l’empêcher de se raconter l’histoire qu’il n’avait pas d’appréhension. Sur sa droite, un long mobile home était posé directement dans le champ, à une vingtaine de mètres de l’allée sur laquelle il se trouvait. La tôle beige était pour moitié recouverte d’une fine couche de mousse verte foncée et le contour des fenêtres, originairement blanc, tendait vers le gris. Neuf mètres sur trois, à tout casser. De là où il était, il apercevait l’intérieur sommairement aménagé : un canapé-lit, une table à manger, des outils indéfinis sur le perron. La porte et les fenêtres étaient grandes ouvertes. Les allers-retours de ses habitants avaient tracé un chemin de fortune dans les hautes herbes jaunies par l’été, si bien qu’en le suivant des yeux, l’homme comprit qu’il menait à une cabane qui devait être celle dont elle lui avait parlé. La Hulotte. Putain de mains moites.


Il ne lui restait plus grand-chose à marcher lorsqu’il aperçut le cheval massif qui paissait derrière son van et il eut un instinct de recul. Machinalement, il vérifia que ses antihistaminiques étaient toujours dans la poche avant gauche de son pantalon. La bête l’ignora alors qu’il décrivit un large arc de cercle pour s’en tenir le plus loin possible tout en avançant vers son objectif. La cabane se trouvait un peu plus loin, à droite de la fin du chemin officiel, entre la forêt et le champ. Un conteneur d’un blanc fatigué bordait ce début d’aménagement hors-zone ; devant, on y avait entreposé tout le matériel agricole vraisemblablement en lien avec les chevaux de trait. Des poils équestres mélangé au pollen voletaient dans les airs tandis que l’homme essayait de se retenir de commencer à se moucher. Juste à côté du conteneur, entourés de petits buissons, on avait installé une demi-douzaine de panneaux solaires qu’un long câble noir reliait à la Hulotte. Il était arrivé, et personne n’était là pour l’accueillir. « Un drôle de type avec un sac à dos devant une cabane au milieu de nul part » se dit l’homme ; et il se sourit à lui-même. C’est ce qu’on appelait sortir de sa zone de confort. Il se débarrassa de son sac en faisant bien attention à ne pas détériorer le massif floral luxuriant qui faisait face à l’entrée de la cabane. Du chèvrefeuille, du millepertuis, de la lavande, d’énormes roses rouges et même un petit prunier foisonnaient sur une toute petite surface, comme si quelqu’un avait voulu s’assurer d’avoir à portée de main toute la beauté du monde. Les abeilles s’en donnaient à coeur joie. Un peu plus loin, un petit cabanon asymétrique débordait d’outils. Le toit en appentis en tôles rouillées était recouvert des vieilles feuilles de l’alisier attenant au mur haut. Les murs en madriers étaient grossièrement assemblés, si bien que le jour entre chaque planche permettait d’entrevoir les serres lointaines à travers le sommaire bâtiment. Deux grandes ouvertures sur les murs latéraux permettaient de circuler dans la cabane. Une table en vieux bois patiné blanchi par le soleil et la pluie semblait presque plus supporter l’édifice brinquebalent que les quelques sceaux et sécateurs qui l’ornaient. Au loin, derrière les serres, dans ce qui semblait être des parcelles où l’on cultivait des carottes, l’homme aperçut des formes humaines tantôt accroupies, tantôt debout. Certaines auraient très bien pu correspondent à sa silhouette à elle, mais l’homme était trop éloigné pour en être certain, bien qu’il savait qu’elle ne rechignait jamais à maraîcher.


Une autre vieille table, mais en plastique celle-ci, entourée de ses quatre chaises composées du même plastique gris, reposait maladroitement sur la pelouse face à la grande cabane, sous une tonnelle rouge qui paraissait traverser les époques. Un peu à côté, du bois calciné posé sur un îlot de cendre lui-même circonscrit grossièrement par des briques formait un petit barbecue homemade. Un ballon de football mondial 98’ et une brouette bien rouillée finissaient d’agrémenter ce tableau bucolique. L’homme hésita un instant. Il ne savait pas trop s’il devait rejoindre les formes humaines au loin pour se présenter, en espérant la retrouver là-bas les mains dans les fanes, ou bien attendre sagement ici que quelque chose se passe. Ne pas prendre de risque. Il se demanda ce qui avait bien pu pousser des gens à venir s’installer ici de façon pérenne. Okay, il y avait eu la lutte contre l’aéroport, les installations par dizaines pour empêcher que le projet n’advienne. Les cabanes de fortune avaient poussé un peu partout sur les quelques 1600 hectares de la zone et des agriculteurs avaient prêté pour l’occasion des parcelles de leur terre. Certains s’étaient investis dans la vie collective, on avait pris des décisions, on s’était approprié des maisons laissées à l’abandon ; et puis certains avaient appris à faire du pain, de la bière, des carottes. On avait coupé des arbres pour construire des cabanes, on avait acheté des chèvres pour faire du fromage et des vaches pour faire de la viande ; tout ça dans le but de démontrer qu’une vie paysanne était possible, voire même souhaitable sur ces terres, plutôt qu’une énième construction pseudo-progressiste. Mais depuis quele projet avait été abandonné, il aurait été facile de retourner en ville, à Nantes, Paris ou ailleurs. Certains l’avaient fait, sans aucun doute. Mais eux, ceux que l’homme ne connaissait pas encore mais qui s’activaient sur les planches de culture au loin, ceux-là étaient visiblement restés. L’homme se demandait si cette vie était envisageable pour lui. Tout quitter, son appartement traversant de soixante-dix mètres carrés qu’il aimait tant, avec son parquet en chêne et ses poutres apparentes, son travail peu stimulant mais relativement bien payé compte tenu des libertés qu’on lui laissait, ses petites habitudes de citadin, le marché du dimanche, la salle de sport, la pression en terrasse. Et puis le confort. Il regardait encore autour de lui ; tout semblait vieillissant, abîmé, utilisé jusqu’à l’épuisement, défiant les lois divines de l’obsolescence programmée. Les espaces avaient l’air petits, capables de n’accepter uniquement que le strict minimum. Fin volontaire du privilège de l’accumulation. Cela semblait étrange à l’homme que des gens décident délibérément de renoncer à ce que la modernité pouvait offrir de mieux pour retrouver un mode de vie archaïque. Etrange et touchant. Il avait lu quelque part que pour espérer stopper l’angoissante descente aux enfers climatique, il aurait fallu diviser par cinq sa consommation. Ce n’était pas retourner à l’âge de pierre comme le disaient certains éditorialistes climato-sceptiques, mais plutôt le début des années cinquante. Son emmerdante inaction pouvait difficilement être mise sous le tapis. Il se laissait porter dans une vie sans renoncement, il le savait pertinemment. Quel fardeau c’était d’être comme tout le monde. Il aurait voulu avoir eu le courage de tout plaquer pour apprécier vivre dans une des petites caravanes qui traînaient aux quatre coins du champ. L’homme tenta de l’appeler mais il tomba directement sur son répondeur. Même sa voix enregistrée avait quelque chose de vintage.


Les mains sur les hanches, il décida de ne rien décider. La cabane formait un beau cube, qui montait suffisamment haut pour contenir un étage en plus du rez-de-chaussé. Un bardage en recouvrement structuré par des planches non délignées d’un bois clair donnait à l’ensemble un air du folklore du grand nord canadien. Une grande porte-fenêtre blanche tapissée de toiles d’araignée permettait d’ouvrir le mur nord à la lumière. Au-dessus, un châssis fixe vitré laissait supposer qu’il y avait bel et bien un étage. Le tout était surélevé par une série de parpaing imposant ; deux chats se protégeaient du soleil en lézardant sous la cabane. Une tôle ondulée tout aussi rouillée que les autres reposait sur ce qui semblait être une charpente légère de pannes et de liteaux. On s’était bien pris la tête, il fallait l’avouer. L’homme pénétra dans l’avancée moins élaborée : principalement composée de fenêtres, quelques planches de bois étaient fixées à quatre poteaux verticaux formant l’ossature. Le plancher massif, composé de planches symétriques, paraissait aussi précaire que la charpente. Une petite étagère trônait sur le coin droit, supportant une quantité astronomique de paires de chaussures en tout genre. Des râteaux, des balais, un miroir, des gros manteaux d’hiver et des pots de fleur vides accompagnaient les gros sacs poubelles bleus remplis de plastiques dans une décoration en patchwork original. L’homme enleva ses chaussures qui, de toute façon, commençaient à lui faire drôlement mal aux pieds, puis s’engouffra dans la cabane. La lumière était magnifique ; elle laissait entrevoir toutes les particules de poussière qui flottaient dans l’air dans une chorégraphie spectaculaire. Le silence aussi, était magnifique. Une table gigantesque en bois lourd siégeait au centre de la moitié gauche de la pièce carrée, tandis que l’autre moitié servait de coin salon (composé d’un canapé, de deux fauteuils en cuir blanc et d’une table basse au plateau de carrelages verts). Une petite bibliothèque se cachait derrière l’imposant escalier qui menait, vraisemblablement, à une petite mezzanine composée de canapés convertibles. Il y avait ici un petit quelque chose de la Comté décrite par Tolkien, toute proportion gardée bien sûr. Des mugs dépareillés séchaient sur le bord de l’évier et une vieille cafetière italienne noircie par l’usage avait été laissé sur la gazinière à côté d’une énorme casserole. A travers ses chaussettes, il sentait que le sol en panneaux OSB n’était pas assez lisse pour s’y risquer nus pieds, mais il apprécia l’esthétique de ce plancher rudimentaire. D’ici, il pouvait constater qu’on avait fait l’effort de construire tous les murs autour de nombreuses fenêtres, ce qui expliquait la clarté qui régnait dans la pièce, en plus du bardage intérieur en bois beaucoup plus clair que l’extérieur. Les habitants n’avaient pas jugé nécessaire de cacher les flocages de la marque Constellium qui ornaient certaines planches du bardage ce qui, contre toute attente, donnait un petit charme new wave détonant. L’homme ne s’aventurait pas trop ; il avait peur que quelqu’un entre et se demande ce qu’il foutait là. Il répétait inlassablement dans sa tête son petit laïus si cela devait arriver. Il s’approcha de la fenêtre la plus proche du canapé pour observer un autre côté de ce qu’il était tout de même difficile d’appeler le jardin. La cabane annonçait l’orée d’une forêt dense et sombre, qui devait bien être utile pour refroidir les corps dans une période comme celle-ci. Un petit cube rectangulaire était posé verticalement à quelques mètres après le début des premiers arbres ; fait de planches en bois assemblées sommairement, on aurait dit le cercueil phare qu’on aurait exposé dans un magasin des pompes funèbres, mais ce n’était que des toilettes sèches. L’homme réalisa, avec beaucoup d’affection, que c’était précisément ce genre de petite bâtisse sans prétention qui charriait tout le potentiel révolutionnaire d’un endroit comme celui-ci. Au fond, se disait-il, le capitalisme avait poussé les hommes à de telles prétentions, qu’ils trouvaient normal de faire ses besoins ailleurs que dans un sceau.

L’homme réalisa qu’il avait fallu un effort démentiel pour construire la mezzanine qui s’étendait au- dessus de lui, soutenue par de grosses poutres en bois, épaisses et solides, qui formaient un quadrillage tout à fait symétrique. Leur présence imposait une impression de solidité qui rendait inutile toute crainte à l’idée d’y monter. Depuis le bas, on distinguait cet étage intermédiaire, partiellement ouvert, qui donnait sur l’unique pièce du rez-de-chaussé en créant une sensation de grandeur, et un désir de venir y passer de longues soirées d’hiver sous des plaides. Cet effort architectural, presque superflu au fond, le fit réaliser que les gens, dès le départ, n’avaient jamais eu l’intention de partir. Cette capacité de décision, qui lui manquait personnellement au quotidien, le rempli d’une profonde considération presque irrationnelle pour ces personnes qu’il n’avait pas encore rencontré.


« Haut les mains ! »

Sa petite tête émergea au-dessus de lui, sourire malicieux et main droite en forme de pistolet enfantin. L’homme sourit mais se retint de lever les bras en l’air. Son visage lui apparaissait encore plus beau que d’habitude, et sa voix était tellement séduisante qu’il faillit en perdre l’équilibre. Avait- elle patienté volontairement, ou venait-elle de se réveiller d’une sieste en l’attendant ? L’homme ne demanderait pas. Il se contenta de sourire, niaisement ; son esprit avait rejoint la poussière et flottait dans les airs en fines particules microscopiques chargées d’un amour indubitablement renforcé par la charge émotionnelle qui transitait par chaque élément du décor. Il était arrivé.

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