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Cogitations sur le Courtil


« Tellement d’ennemis, si peu d’alliés, et les seuls qui m’entourent sont pratiquement tous fous à lier » Booba – Tomber pour elle


« Beaucoup de sujets psychotiques trouvent des solutions plus ou moins durables pour se constituer un certain désir d’exister, un symptôme au sens borroméen ou une identification idéale qu’ils tentent de maintenir pour se soutenir dans l’existence : être un bon mari, être un vrai père, courir après un idéal de justice, de pureté, un idéal religieux, etc1. » Jean-Pierre Deffieux



En avril 2025, pendant quatre semaines, j’ai effectué un stage dans une institution belge, à la frontière entre la France et la Belgique pour être tout à fait précis, institution qu’on appelle généralement « Le Courtil ».


Définir un lieu comme le Courtil ne va pas être une mince affaire, même si d’autres avant moi s’y sont très bien attelés, et que ma courte expérience n’exige rien de tel. Il n’empêche, puisque nous faisons discrètement référence à la notion d’expérience, me vient en tête une pensée de Michel Foucault : « Une expérience est quelque chose dont on sort soi-même transformé (…). Je suis un expérimentateur et non pas un théoricien. J’appelle théoricien celui qui bâtit un système général soit de déduction, soit d’analyse, et l’applique de façon uniforme à des champs différents. Ce n’est pas mon cas. Je suis un expérimentateur en ce sens que j’écris pour me changer moi-même et ne plus penser la même chose qu’auparavant. L’expérience (…) a pour fonction d’arracher le sujet à lui-même, de faire en sorte qu’il ne soit plus lui-même2. » De cette idée, peut-être, il me faut essayer de rendre compte, et imaginer le retour d’un expérimentateur plutôt qu’un retour d’expérience à proprement parler.


Le Courtil est donc une institution thérapeutique située en Belgique, dans les villes de Leers et de Tournai. Fondée en 1982, l’institution accueille des enfants, des adolescents, voire des jeunes adultes, présentant des troubles psychiques graves, notamment des structures psychotiques, autistiques ou névrotiques sévères. Le Courtil est une institution médico-sociale dont l’originalité la rend célèbre dans le milieu psychanalytique. En effet, « l’ensemble de l'accompagnement est orienté par l’éthique de la psychanalyse lacanienne et transformé en une pratique originale qui implique chacun des intervenants et des enfants dans l'aventure collective et pourtant singulière à chacun3. »


D’orientation psychanalytique lacanienne donc, les intervenant.es proposent une prise en charge individualisée de jeunes sujets en souffrance psychique. Le Courtil est pensé comme un lieu d’accueil, de vie et de travail thérapeutique collectif. Un lieu où le travail de Jacques Lacan vient résonner avec le jeu vidéo Brawl Star pendant certaines discussions. Nous y reviendrons.

Il est important d’insister d’ores-et-déjà sur la centralité de la notion de singularité. En effet, l’objectif de l’institution est de créer un cadre stable, contenant autant que souple, où le sujet accompagné peut mettre en œuvre, avec l’aide des intervenants, des solutions singulières face à sa souffrance. De ce fait, le Courtil tente d’échapper à un quelconque processus de normalisation : il ne s’agit pas ici de « soigner » pour rendre conforme, mais de permettre à chacun.e de trouver une manière de faire lien avec l’Autre, et avec les petits autres.

Au cours de mes séances de supervision, j’ai pu aborder le caractère fondamentalement politique d’un lieu comme le Courtil, et un signifiant est apparu de lui-même, sans que je cherche d’aucune façon à le faire émerger : résistance.


_ La discrétion du diagnostic


Cette expérience au Courtil, outre son aspect extrêmement formateur pour le psychanalyste en construction que je suis, fut et restera une source de réflexion majeure vis-à-vis de la résonance, qu’il me semble primordial d’entretenir, entre les deux signifiants que sont la psychanalyse d’un côté, et le politique de l’autre. Suivant la logique d’Olivier Brisson, pour qui « rien ne nous oblige, au fond, à croire à notre propre impuissance4 », l’institution semble renouveler quotidiennement son désir de s’éloigner le plus possible des logiques néolibérales de rendement et d’efficacité mesurable. Le travail quotidien, parce qu’il est construit autour de la psychanalyse, fait avant tout office d’une résistance vis-à-vis d’une psychiatrie sinon classique, disons plus conventionnelle. Nous pouvons nous demander ce qu’apporte de particulier, dans la pratique quotidienne, la psychanalyse lacanienne ? Après tout, il s’agit ici d’illustrer pour produire une pensée, et pour pouvoir, au fond, tenter des réponses aux questions qui nous animent dans cet écrit.

Il me semble ainsi important de revenir sur cette notion de singularité mise en avant dans les textes de présentation de l’institution : « Attentifs à la souffrance psychique et à la singularité de chaque jeune accueilli, les intervenants sont animés du désir d’éclairer et d’élaborer leur pratique “au cas par cas“, soutenus par l’étude des grandes références et par une formation permanente5. » Force est de constater, après quelques semaines de pratique avec les intervenant.es du Courtil, qu’il ne s’agit pas ici de belles paroles vidées de leur contenu, bien au contraire. J’ai été frappé de constater très rapidement que le diagnostic d’un.e sujet n’occupait qu’une place subsidiaire, c’est-à-dire au fond qu’il n’y avait pas d’un côté telle personne qui était schizophrène, et telle autre qui était paranoïaque, tandis que celle-ci aurait souffert de trouble affectif sévère. Il y avait Willy, Romain, Angela et les autres, c’est-à-dire des sujets en souffrance, dont certains symptômes avaient été repérés et avec lesquels on avait tenté diverses stratégies - non pas pour s’en débarrasser - mais avant tout, pour les traduire.


Le diagnostic, au fond, quand il est posé et qu’il sert de fil rouge aux soignant.es, semble être aussi aidant qu’enfermant. Aidant pour le sujet en souffrance, sans doute, nous en avons de nombreux témoignages. L’errance médicale décrite par le journaliste Nicolas Demorrand6 témoigne de l’aide qu’apporte, au bout du compte, le diagnostic. « Voilà ce que j’ai, voilà ce que je suis » semble se dire le sujet, pour qui un bout de certitude vient faire taire l’abysse de l’absence de savoir et l’incompréhension qui l’accompagne. C’est également très criant avec le témoignage d’Alix, dans le premier épisode de la série documentaire LSD sur France Culture, consacré à l’hystérie, dans lequel celle-ci met en évidence, en plus de la difficulté psychologique que provoque l’errance médicale, la violence institutionnelle que produit l’hôpital et le corps médical : « je me souviens d’une fois, j’étais toute seule, j’étais par terre, j’avais le nez en sang, et bah il a fallu que j’attende que ça passe quoi7. » Finalement diagnostiquée épileptique, son quotidien s’arrange. Mais nous voyons bien également, comment, dans une société comme la notre, où le facteur identitaire prend une importance non-négligeable (c’est-à-dire au fond, ce que nous pourrions qualifier d’obsession contemporaine pour la maximisation de la définition de soi), où les réseaux sociaux notamment, et plus généralement la mondialisation des images, produisent un double effet d’anonymisation (un.e parmi des milliards) et d’individualisation (nécessité de se sentir unique malgré tout), le diagnostic peut venir servir d’accroche identitaire efficace, offrant des pseudos-explications à certains phénomènes, et développant son lot de productions diverses (communautés, dispositifs, livres, tutos youtube, etc.). Ainsi, de nombreux.ses professionnel.les témoignent du fait qu’un diagnostic, au sein d’une analyse, lorsque le sujet vient avec, est avant tout un signifiant : « comment le psychanalyste peut-il se situer devant ce signifiant à tout faire qui vient tenter de donner une signification à tant de phénomène cliniques différents, qui n’ont souvent aucun rapport entre eux ?8 »


Nous voyons bien ici comment, avec la psychanalyse, le diagnostic reprend une place centrale et singulière pour l’analysant : pas tant parce qu’il va le guider dans son quotidien comme une assise identitaire qu’on peut cadrer, coder, et qui va le rassurer, mais bien comme une expression signifiante qui vient avant tout dire quelque chose du sujet. Au fond, c’est là encore un travail de traduction que propose la psychanalyse, permettant de comprendre ce que tente de dire, derrière le « je suis HPI », tel sujet qui vient se présenter sous cette auspice en analyse. Ainsi nous comprenons, en admettant sans broncher que le diagnostic peut être utile au sujet pour sortir d’une certaine errance médicale (surtout quand le diagnostic permet la mise en avant d’une maladie nécessitant un traitement spécifique comme dans le cas de l’épilepsie), que celui-ci enserre le sujet à une identité spécifique, le signifiant (bipolaire, HPI, paranoïaque, etc.) charriant son lot imaginaire d’associations. Ce cadenassage par le signifiant, lorsqu’il n’est pas utilisé dans une logique de traduction singulière par la psychanalyse, semble alors enfermer le sujet dans les conséquences de la logique identificatoire, c’est-à-dire au fond dans une case dans laquelle un tas d’autres sujets se retrouvent, et dans laquelle on peut se référer à un tas d’écrits, de notifications, de notices en somme, qui viennent à la fois quadriller le comportement, mais aussi dé-singulariser tout symptôme. En somme, nous voyons comment au Courtil, en prônant un décalage vis-à-vis du diagnostic, l’équipe préserve au fond l’éthique de la psychanalyse.


Au Courtil donc, le diagnostic n’avait pas grande place. On parlait de manifestations (paranoïaques, schizophréniques, etc.), de passages à l’acte, de psychoses oui, le terme générique. Mais je n’ai jamais rencontré les jeunes sujets qu’on avait affublé de l’étiquette de leur maladie. Les rencontres, quand elles avaient lieu, étaient toujours singulières, particulières, parfois permises par service rendu, parfois par ma seule présence en tant que nouveau, parfois parce que je suis un homme, parfois parce que j’avais du vernis sur les doigts (alors que je suis un homme), parfois parce qu’il y avait un match de football le soir-même. Autrement dit, comme dans toute situation de groupe, des proximités se créaient, et certaines rencontres n’ont jamais eu lieu. Je pense sincèrement qu’il y a là, dans cette éthique de la rencontre, l’essence même de la psychanalyse. C’est par la rencontre que le transfert est possible, et c’est avec le transfert qu’un travail commence. C’est d’ailleurs ce que m’avait dit Virginie Leblanc, la directrice thérapeutique, lors de notre premier entretien téléphonique, lorsque je lui avais demandé ce que je ferai au Courtil : « vous verrez en fonction des jeunes avec qui il y a un transfert. » Et il me semble que cette centralité de l’inconnu, de ce qui ne s’explique pas dans la rencontre, et que permet l’absence du diagnostic comme préalable à la rencontre, rend la psychanalyse fondamentalement politique et du côté du vivant (ou, pour le dire en freudien, du côté de la pulsion de vie).


_ Psychanalyse vs Psychiatrie


Pour Olivier Brisson, dont le travail de critique du milieu psychiatrique est une bonne source pour y opposer, en miroir, le travail mené au Courtil, l’institution psychiatrique axe désormais son travail autour des signifiants dérangement : « tous ces signes sont des expressions qui dérangent la collectivité avant d’être celles d’un dérangement possible du sujet. Le rôle des professionnels en psychiatrie est donc de dissiper ces expressions, de les soustraire au regard social9 », et protection : « la mission se présente désormais sous l’auspice de la protection : il s’agit de protéger le patient des manifestations qu’il subit, de le protéger contre lui-même parfois, ou de protéger la société10. » Autrement dit, la psychiatrie ne serait pas là pour accompagner le sujet à vivre avec ses symptômes, pour les traduire, elle ne serait pas au service du malade donc, mais plutôt au service d’un certain maintien de l’ordre. Il me semble important d’insister sur la différence entre le Courtil (qui, vous l’aurez compris, me sert d’ambassadeur d’une psychanalyse du quotidien) et l’institution psychiatrique (qui, vous l’aurez sans doute compris là-aussi, matérialise à mes yeux l’expression du néolibéralisme dans le champ de la santé mentale) pour mettre en avant la fonction de résistance inhérente à l’invention freudienne.


Il est également important de noter que la psychanalyse, à mon sens, n’est pas un signifiant magique, ou pour le dire autrement, qu’il ne s’agit pas de se revendiquer de la psychanalyse pour être nécessairement fidèle à son éthique. La présentation de malade par exemple, pratique largement documentée par Jacques Lacan ou son plus grand disciple Jacques-Alain Miller, n’est pas sans soulever quelques questions d’ordre éthique et pratique. Comment les regards n’influencent-ils pas la subjectivité ? Comment s’assurer que l’analyste n’a pas besoin, coûte que coûte, de faire rentrer l’analysant dans une case pour prouver à ses étudiants un point précis à l’ordre du jour ? Jacques Lacan lui-même, dans le séminaire III, Les Psychoses, met en avant l’objectivité toute relative d’une telle pratique : « La fille pas plus que la mère ne m’a été très facile à mettre en valeur. J’ai tout lieu de penser qu’elle avait été examinée et présentée avant que je m’en occupe, et vu la fonction que jouent les malades dans un service d’enseignement, une bonne dizaine de fois. On a beau être délirant, on en a assez vite par-dessus la tête de ces sortes d’exercices, et elle n’était pas particulièrement bien disposée11. » Le champ lexical utilisé, « être disposée », « m’en occupe », « exercice », etc., nous laisse perplexe.


Florent Gabarron-Garcia, dans son passionnant L’héritage politique de la psychanalyse, pour une clinique du réel, développe quant à lui une critique très documentée de cet usage. Il va en effet élaborer tout un chapitre sur la présentation de malade dans un hôpital psychiatrique dans lequel il a longtemps travaillé. Il y décrit comment le malade est amené devant un parterre d’étudiant.es et de « docteurs lacaniens » comme il dit ; il témoigne à la fois d’à quel point le dispositif est violent (il développe notamment tout un passage sur le fait que les étudiants soient un public) et à quel point celui-ci dénature complètement la problématique psychique du patient : « en réalité, la construction de cas ne va pas sans une dénégation de la présentation comme dispositif : il s’agit de faire comme si ce dispositif n’existait pas, c’est-à-dire comme s’il permettait d’avoir affaire à la parole du patient et d’avoir accès à l’inconscient12. » En l’occurence même, celui-ci pousse le docteur lacanien à tout faire pour faire rentrer l’attitude du patient dans le cadre théorique (centré autour de l’Oedipe et du Nom-du-Père). Au-delà de la bêtise du processus, l’auteur met en avant la facilité avec laquelle on peut analyser la situation du psychotique - notamment - en faisant tourner l’analyse autour de la forclusion du Nom-du-Père, sans se poser de question sur ce qui se joue singulièrement pour le ou la patiente. Nous voyons ainsi comme le dispositif agit sur la subjectivité. Ou pour le dire autrement, comment un signifiant (hôpital, fou, malade, etc.) produit un dispositif qui contribue à déterminer la subjectivité ; signifiant et dispositif main dans la main.


Pour Gabarron-Garcia, « il ne s’agit pas tant de traiter le sujet que de renforcer les liens imaginaires du groupe, tissés et retissés par la navette d’un savoir fétichisé, dont personne n’a l’air de s’apercevoir qu’il fait obstacle à un non-savoir qui, lui, serait source de liberté et pour eux et pour les patients...13 », autrement dit, la violence du dispositif dévoile que le but premier d’une présentation de malade n’est pas d’améliorer le quotidien du patient, mais bien de créer une dynamique de groupe centrée sur un savoir théorique. Nous voyons ainsi ce qui est central dans notre étude : la psychanalyse, si elle peut être un acte de résistance, peut également être la complice d’une violence institutionnelle. Il s’agit alors de comprendre comment – au Courtil par exemple – une certaine éthique de la psychanalyse est nécessaire pour la rendre foncièrement émancipatrice d’un point de vue politique.


Au Courtil donc, pas de présentation de malade, mais des présentations de cas, c’est-à-dire au fond des temps de réflexion collective autour d’un.e sujet sur lequel un.e intervenant.e trouve nécessaire de s’attarder. Attardons-nous nous aussi sur une présentation qui vient illustrer cette opposition de circonstance. Une intervenante présente une situation qu’elle juge préoccupante. En effet, Orianne, qui est au Courtil depuis plusieurs années maintenant, revient complètement diminuée après un séjour à l’hôpital. Elle y a séjourné pour son diabète. Là-bas, elle rencontre des psychiatres qui lui prescrivent une médication venant faire taire les voix, et cette disparation plonge Orianne dans un état catatonique. C’est intéressant de comprendre ici comment la psychiatrie, par le biais de la médication, empêche finalement la structure psychique de trouver une efficacité en visant la stabilisation de ce qui est considéré comme un symptôme. L’intervenante s’insurge du fait que l’institution psychiatrique, dans une logique néolibérale de centralisation du projet, a fait comprendre à Orianne qu’il faudrait qu’elle pense à son avenir (en effet Orianne a 24 ans et la fin de l’accompagnement du Courtil est toujours plus ou moins en discussion), et qu’elle se demande, dans ses échanges avec les cadres de l’institution belge, comment le quotidien d’Orianne au Courtil (la circulation, les ateliers, la vie quotidienne en somme) lui permet de structurer son avenir. Un intervenant prend la parole, agacé : « ça structure son avenir parce que ça structure son présent. » Cet exemple me semble tout à fait passionnant, permettant sans exagérer de mettre en avant comment la psychiatrie, en traitant le symptôme pour le symptôme, ne cache pas son leitmotiv de normalisation qu’exprime parfaitement son idéologie néolibérale dirigée vers la pluri-rentabilité (temporelle, économique, expérientielle). A travers les échanges pendant cette présentation de cas, il est possible de mettre en avant le fait que les voix, pour Orianne, sont autant de solutions que la sujet bricole au gré de ses difficultés psychiques : il s’agit alors de les prendre au sérieux dans le signifiant, dans le lien au transfert, plutôt que de les faire taire ad hominem. L’hôpital psychiatrique se place du côté du « tout », tandis que la psychanalyse courtilienne s’engage du côté du « pas-tout », où la plainte, le symptôme, la circulation, l’organisation collectivisée, etc. rendent le quotidien d’ Orianne vivant. « Des aventures donc, pour le bon ou pour le mauvais, selon l’effet que nous font les rencontres. Une rencontre qui nous réussit nous augmente – augmente notre puissance14 » argumentent Lordon et Lucbert, rappelant que la vie ne peut se penser sous cloche. « Être dans la plainte c’est être vivant » rajoute un intervenant. Nous voyons bien a contrario comment le fait de vouloir répondre à tout, d’enlever les symptôme au fond, de viser l’état homéostatique sans symptôme, a fait rechuter Orianne, qui (re)devient un bébé ou, au choix, une vieille personne. Ce sont ses symptômes, pris dans le transfert, c’est-à-dire au fond dans la parole, qui tiennent Orianne, ce que prend au sérieux la psychanalyse, tandis que l’hôpital se positionne dans la gestion « maternante » du sujet, avec en ligne de mire une annulation des symptôme pour un objectif de normalisation. « Quand y’a plus rien, y’a plus le trou » dira t-on pour conclure. Ce trou, signifiant lacanien, c’est ce qui manque au langage pour tout dire, c’est ce reste inarticulable ; c’est aussi ce manque-à-être chez le sujet qui provoque le désir, et ce qui du réel résiste à la symbolisation, et même si dans la psychose ce réel à tendance à envahir le sujet, il ne s’agit pas, selon Lacan, de combler ce trou, de le faire disparaître (comme visiblement ce qu’a provoqué la médication d’Orianne), mais bien de le border, d’en faire quelque chose, d’apprendre à vivre avec. « Face à ce trou-matisme, il s’agit alors de le border15. » nous rappelle Elisabeth Leclerc-Razavet.


Cet exemple clinique n’est pas sans rappeler un enjeu philosophique majeur de ces dernières années. En effet, avec des auteurs comme Jean Baudrillard ou Byung-Chul Han, nous comprenons que l’opposition entre ce que nous pourrions considérer comme « le Mal » d’un côté, et « le Bien » de l’autre, s’est décalée de son versant religieux et moral, pour basculer progressivement vers un modèle d’évaluation du système néolibéral ; en effet, la supposée auto-déclarée efficacité du système repose sur sa capacité à endiguer le négatif, le Mal. Baudrillard déjà en 1990 se demandait « Où est donc passé le Mal ? », comme pour nous prévenir de la nécessité du manque, de la faille, du trou en somme. Dans son livre Topologie de la violence, Han affirme que l’excès de liberté, d’émancipation, produirait la négation de la négativité, son démantèlement. De ce fait, il y a un excédant de positivité, un excès de tout : mobilité, promiscuité, consommation, communication, information, etc. La « société de la négativité » fait référence à une structure sociale où le conflit, la critique, le manque, la tension et les oppositions jouent un rôle central dans la constitution des relations sociales, des identités et des institutions. Par contraste, Jean Baudrillard ou Byung-Chul Han soulignent que la postmodernité tend à éradiquer la négativité au profit d’une positivité généralisée. Dans une société du « tout est possible », où le capitalisme technologique domine, la critique et la résistance s’affaiblissent. La société de la négativité se transforme alors en une société de la positivité, où le conflit cède la place à une production de soi, à une consommation ininterrompue et à l’effacement des altérités. Dans la positivité, nous sommes face au surplus du même. Le même, ce n’est pas l’autre, ce n’est pas un parasite, une extériorité, on ne peut donc pas l’expulser. D’où la saturation, l’implosion. « Face à la violence du même, il est absurde de renforcer ses défenses. Elles ne sont utiles que contre l’autre16. » Cette digression semble être un point très important pour comprendre ce qui est en jeu dans notre opposition entre psychanalyse et psychiatrie. Le burn-out, la dépression, le réchauffement climatique, les catastrophes naturelles sont autant de signes de la violence autoréférentielle et de l’implosion qui pèse sur la société de la positivité. « On mène plutôt la guerre contre soi-même. A défaut de négativité, la guerre devient autoréférentielle17 », nous rappelle l’auteur allemand, sans que cela ne puisse pas nous évoquer l’état catatonique d’Orianne après son passage en terre de positivité. La positivité absolue, le bien, sont l’adage du néolibéralisme (de l’hôpital), dans une logique de court-circuitage du symptôme. Il s’agit alors pour la psychanalyse de refuser d’être du côté du bien, en se rappelant que les psychanalystes ne sont pas au travail pour viser le « tout ». Au contraire, ils accompagnent et acceptent que c’est à partir du manque, de la faille, du trou - du « Mal » en somme - que le travail peut se faire pour le sujet.


_ Romain : psychose et collectivité


Romain est un jeune garçon de treize ans. En semi-internat dans la résidence « Ballon », je suis amené à le rencontrer lors de mon premier mercredi. La veille, j’échange avec la responsable de la résidence qui me demande si je suis d’accord pour passer un peu de temps avec ce jeune, pour qui la collectivité est compliquée à gérer, provoquant débordements et excès de jouissance. De plus, son lien avec les intervenant.es est très fragile, notamment avec les femmes à qui il semble tout à fait disposé à rendre la vie impossible. Romain entretien une relation privilégiée avec un intervenant homme, Julien, et l’enjeu de ma présence est à la fois de tenter de multiplier le transfert de Romain sur plus d’un intervenant, mais aussi de permettre à Julien de se décaler du transfert massif de Romain envers lui. Dans un mail, Véronique Servais, la responsable de la résidence, résume : « Nicolas pourrait accompagner Romain dans ses circuits mais Romain tél d'abord à Julien comme à son habitude. » La petite chorégraphie se met en place. Ici, il est intéressant de constater comment, en prenant en compte la singularité du sujet, l’équipe trouve elle aussi à bricoler pour arranger au maximum tout le monde : Romain, dans son besoin de circulation individuelle et ses difficultés relationnelles, l’équipe de « Ballon » pour qui le mercredi est un jour particulier (pas d’école, donc plus de jeunes) et dont la présence d’un Romain qui déborde peut faire un effet domino, Julien, l’intervenant privilégié de Romain, pour qui la possibilité de faire autre chose, avec d’autres jeunes, est bienvenue, et moi, nouveau stagiaire en demande. Si j’utilise le signifiant demande, c’est justement pour mettre en avant une situation particulière que ma rencontre avec Romain a suscitée, et dont la théorie psychanalytique nous aura servi de point d’appui pour une certaine résolution.


Après un premier mercredi où la rencontre opère relativement bien, Romain fait savoir le jeudi qu’il souhaiterait passer de nouveau du temps avec moi, chose que j’accepte volontiers. Je constate, a posteriori, que je me sens valorisé par cette sollicitation. Romain est un jeune dont les fragilités psychiques et sociales ne font pas de doute. Nous discutons bien, il me parle de sa famille, de ses nombreux.ses frères et sœurs, de ses dents de devant qu’il s’est arrachées parce qu’elles « lui faisaient trop mal ». Sa bonne humeur, si elle rencontre un élément extérieur hasardeux lors de ses circulations (un jeune en particulier, un rendez-vous avec la psychiatre, etc.), peut vite se transformer en un mutisme que rien ne peut atteindre, voire une agressivité difficilement controlée. Autrement dit, Romain est un sujet qui demande beaucoup d’attentions et de réflexions. Un des points d’accroche entre nous deux, c’est le football. Romain aime le fait que nous nous soyons fait des passes sur une place du centre-ville de Tournai. Mais, le ballon étant vraiment de mauvaise qualité, je lui promets d’en ramener un autre la semaine suivante. Je prends d’ailleurs cette mission à coeur. Je me renseigne, trouve un ballon dégonflé dans un coin du centre de jour, retourne chez moi, à Rouen, pour le week-end, achète une pompe pour regonfler ce ballon, et la ramène avec moi lors de mon retour en Belgique. Je croise Romain par hasard le lundi et lui fais part de la réussite de notre projet : nous aurons un ballon de bonne qualité, gonflé, pour notre prochaine rencontre planifiée car, je le lui dis, j’ai ramené une pompe depuis chez moi. Un ballon pour « ballon ».


Le mercredi arrive, je me rends à la résidence de Romain, tout content et fier avec mon ballon gonflé et, quand je le retrouve, il n’y a plus rien qui tient entre nous. Romain refuse de me parler, il exige de passer la matinée avec Julien, et uniquement Julien, et si j’insiste, il me menace de « péter un plomb », son regard ne laissant aucun doute quant au sérieux de ses propos. Je décide de l’ignorer comme il me le demande, et je commence à jouer au foot avec un autre jeune, en restant attentif à l’attitude de Romain. Au bout de quelques minutes, il nous rejoint et nous regarde de loin. Au bout d’un certain temps, il décide de jouer et très vite, m’ordonne de l’amener au centre de jour. Je lui propose à la place de reprendre notre projet initial (ou plutôt, devrais-je dire, mon projet initial), c’est-à-dire rejoindre le terrain de football non loin de la résidence pour y faire des passes. Il refuse catégoriquement et me conduit au centre de jour pour essayer de trouver Julien. Sur la route, Romain se parle tout seul, alternant deux personnages, un avec sa voix habituelle, répondant à un avatar à la voix monstrueuse qui ne cesse, du peu que je comprends, de proférer des insultes. Ce moment, qui me rappelle la célèbre scène du film Le seigneur des anneaux, ou Gollum laisse entrevoir toute sa schizophrénie en faisant dialoguer ses deux versants, Sméagol et Gollum, me laisse sans voix et je décide de ne pas tenter d’interagir avec les personnages. Quand nous arrivons au centre de jour, Romain s’accroche à Julien qui, voyant son état, n’a pas d’autre choix que de lui proposer d’aller faire un tour en tête à tête. Sur le logiciel interne au Courtil, Hermes, où nous notons tous les évènements relatifs aux jeunes, Julien commente :


R. vient me trouver mercredi matin au cdj, alors que je lui avais expliqué mon impossibilité à faire une sortie avec lui. Beaucoup de jeunes étaient présents (13 jeunes), dont certaines proximités qui peuvent être détonantes, ce qui nécessitait ma présence. L'arrivée de Romain, refera surgir pour Jimmy une altercation survenue quelques semaines plus tôt. Les 2 en viennent rapidement aux mains. Je pars donc avec Romain.


De son côté, Véronique, la responsable de la résidence, note :


Très difficile avec Romain ce matin qui ne voulait pas se promener avec Nicolas, alors que nous commencions à "ritualiser" un peu sa matinée avec ce stagiaire.Romain ne voulait que Julien B.Romain déterminé est arrivé au Centre de jour avec Nicolas avec qui il avait finalement accepté de partir.Julien a été contraint de prendre le relais car la présence de Romain au Centre de jour n'était absolument pas paisible. Il semble que comme avec Sylvie à l'éveil dès que s'installe une routine il la défait.


Le lendemain, je retrouve le Romain du premier jour : heureux de me voir (avec le ballon dans mon sac) par hasard, sans promesse, sans rendez-vous, et il s’approprie le stagiaire que je suis, me proposant de sortir du groupe pour rejoindre ce fameux terrain de football et y passer du temps en tête à tête. Si j’ai pris le temps de décrire avec minutie cette situation, c’est bien pour y faire résonner l’aspect de résistance de la psychanalyse. Le comportement de Romain n’arrange personne, il faut l’avouer. Il demande beaucoup d’attention et ce, toujours de façon privilégiée avec un.e intervenant.e/stagiaire, ce qui contraint l’institution à « dépêcher » quelqu’un.e pour s’en occuper spécifiquement. Les manifestations de ses voix, parce qu’elles accompagnent une attitude auto et hétéro agressive, pourraient être une raison suffisante – dans un autre type de contexte, un autre type d’institution – pour la sédation, en tout cas une plus forte médication qui viendrait faire taire le symptôme. Ici, au contraire, la situation va être une source de bricolage, et l’occasion de faire résonner le Séminaire X (L’angoisse) de Lacan lors d’une discussion/analyse avec Véronique.


En effet ici, c’est bien de la manifestation de mon désir, de ma demande, qu’il est question. Quand mon désir se manifeste – désir de passer du temps avec lui, de prendre le temps de préparer ce rendez-vous, etc. - c’est l’angoisse qui surgit du côté du sujet. Face au désir de passer du temps avec lui, manifesté par le signifiant ballon et l’objet réel, Romain se dérobe, de manière agressive. C’est bien ma position, dans une logique contre-transférentielle, qui provoque la situation problématique. « Elle ne veut considérer que la réponse totale de l’analyste, c’est-à-dire tout – aussi bien le fait qu’il est là comme analyste que des choses de son propre inconscient qui peuvent lui échapper, que le fait que, comme tout être vivant, il éprouve des sentiments au cours de l’analyse, et qu’enfin – elle ne le dit pas comme ça, mais c’est de cela qu’il s’agit -, étant l’Autre, elle est dans une position d’entière responsabilité. C’est donc avec cet immense Total de sa position d’analyste qu’elle entend nous exposer honnêtement ce qu’elle conçoit être la réponse de l’analyste18 » nous renseigne Lacan en faisant référence à Margaret Little. En exprimant ainsi mon désir, j’ai omis ma position d’Autre pour Romain, et j’ai agi du côté du « tout », d’un Autre total et ainsi probablement à ses yeux, persécutant. Che vuoi semblait-il nous dire par la manifestation symptomatique de ses voix, par cette agressivité inattendue au moment-même où la situation était complétée, extrêmement bien (trop en fait) cadrée par l’Autre que je représentais à ce moment-ci. C’est d’être du côté du tout, qui très vite prend des airs, dans la psychose, de toute-puissance, qui produit une réaction explosive de la part du sujet. Autrement dit, c’est en prenant en charge tous les aspects de la situation fantasmée (jouer au foot ensemble mercredi prochain) que, en faisant manquer de manque, je contribue à la réaction de Romain. « Je vous ferai simplement observer qu’il peut se produire bien des choses dans le sens de l’anomalie : ce n’est pas ça qui nous angoisse. Mais si tout d’un coup vient à manquer toute norme, c’est-à-dire ce qui fait l’anomalie, c’est-à-dire ce qui fait le manque, car la norme est corrélative de l’idée de manque, si tout d’un coup ça ne manque pas - et croyez-moi : essayez d’appliquer ça à bien des choses - c’est à ce moment-là que commence l’angoisse19 » le disait déjà Lacan au début du séminaire X. Il nous a semblé, lors de nos discussions, que cet aspect du manque du manque était un point d’accroche théorique qui pouvait nous servir à la fois pour comprendre l’événement à proprement parlé, mais aussi pour ajuster notre attitude avec Romain. Dans son économie psychique singulière, il semblait ainsi important que l’Autre que représentait le Courtil et ses intervenant.es puisse y laisser advenir une faille, un manque salvateur. Comme pour le cas d’Orianne en somme, il s’agissait de ne pas combler le trou.


Suite à ces réflexions, je prends donc en considération cet aspect du pas-tout. Ainsi, le lendemain, après avoir saboté la journée du mercredi à laquelle j’avais trop accordé de désir, de projection, il me sollicitera, le manque créé par la veille lui permettant vraisemblablement de s’accommoder de ma présence ; autrement dit, son désir à lui semble se manifester quand il n’est pas submergé par le désir de l’Autre. Et une petite remarque discrète, de la part de Romain, vient donner du crédit à notre réflexion. Alors même que nous nous baladons, il me demande discrètement, l’air de rien « tu l’avais vraiment ramenée de chez toi la pompe du ballon ? », me donnant l’impression que c’était spécifiquement cette manifestation d’attention qui provoquait chez lui une résurgence des symptômes, là encore en résonance avec le Séminaire X de Lacan pour qui le désir de l’Autre « me met en question. Disons qu’il m’annule. En principe, il ne s’adresse pas à moi comme présent, il s’adresse à moi, si vous voulez, comme attendu, et bien plus encore comme perdu. Il sollicite ma perte, pour que l’Autre s’y retrouve. C’est cela qui est l’angoisse20. » Ce signifiant pompe semble ainsi avoir eu, pour le sujet, effet d’attente et d’annulation, provoquant une angoisse exprimée par la manifestation schizophrénique.


Il apparaît ainsi crucial de travailler les situations de manière toujours contextuelles et prises dans la singularité des sujets, tout en interrogeant ce qu’on appelle ici le contre-transfert. Cette attention là, fidèle à l’éthique de la psychanalyse, nous le voyons, permet des résultats – si nous cherchons nous aussi des preuves d’une certaine « rentabilité » propre au néolibéralisme – tout en garantissant un intérêt manifeste pour le sujet – c’est-à-dire au fond sans rentrer dans les logiques de protection et de dérangement qui visent l’annulation du sujet « problématique ».


_ Alexandre : une suppléance qui fait écran


Il semble tout de même important de repréciser que la psychanalyse n’est pas un champ homogène. Depuis Freud, et Lacan après lui, des distensions existent, à tel point qu’il serait préférable, au fond, de parler des psychanalyses. Le Courtil, en tant qu’institution fondée sur la pratique analytique, et n’échappant à ces dynamiques d’hétérogénéité de la pratique, est un lieu où des confrontations (qui peuvent être bienveillantes évidemment) autour d’un sujet en particulier peuvent émerger. Ici, nous pouvons entendre toute l’équivoque du signifiant sujet. En l’occurence, je m’étendrais sur le sujet Alexandre qui illustre parfaitement bien la tension autour du sujet des écrans.


La psychanalyse, de manière générale, ne peut pas se penser comme un outil théorique permettant de définir à l’infini les subjectivités, comme si les désirs n’étaient pas ontologiquement différents en fonction de l’époque, certes, mais aussi de la classe sociale, de l’environnement politique, etc. C’est-à-dire au fond, qu’il est nécessaire, continuellement je dirais, de remettre à jour, de réinventer la psychanalyse en fonction des changements sociétaux, des apparitions d’objet, de mode, de pratique, etc. La psychanalyse, son corpus théorique, ne semblent pas pouvoir faire l’économie d’une continuelle mutation tant ils sont intimement liés à l’intime des analysants, intime traversé et façonné par la réalité sociale et l’expérience du monde. Lacan de nous prévenir lui-même : « Tel que maintenant j’en arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé – de réinventer la psychanalyse21. » Cette réflexion de Jacques Lacan semble primordiale pour penser la pratique, notamment en institution, et notamment avec des jeunes hommes et femmes : connaître les théories ne doit pas servir à les plaquer sur le monde clinique, mais doit aider à s’orienter. Ainsi, c’est la clinique qui crée la théorie, toujours renouvelée dans l’expérience singulière de l’analyste, à la croisée de la réalité sociale et de sa subjectivité. Car en effet, au-delà des analysants, c’est également au niveau des subjectivités des praticien.nes que les évolutions sociales, dans ce qu’elles produisent de pensées politiques, d’opinions, de malaises, d’excitations, etc., doivent être prises en compte au niveau de l’articulation théorie/pratique.


De ce fait, c’est aussi au regard de cette idée qu’il faut penser le transfert : « Cette opération a montré que l’analyste, loin d’être neutre et de mettre au jour un inconscient toujours déjà là et qu’il découvrirait, participait à sa production, comme à la production d’un savoir sur le sujet22. » Au fond, il ne s’agit pas de se positionner en tant que sujet supposé savoir et de se défiler continuellement pour ne pas exercer un pouvoir, une violence symbolique. Il s’agit ici de prendre minimalement au sérieux le fait que la clinique, articulée à la théorie, est soumise à la pression de l’Autre social et politique.


Alexandre est donc un jeune homme de dix-sept ans qui vit à la résidence Sakarof depuis septembre 2023. Ses journées, il les passe inlassablement devant les écrans. Un téléphone, deux tablettes, et puis les ordinateurs de la résidence ou du centre de jour ; en cas de disette, il reste la télévision de Sakarof et la vieille Xbox. Généralement enfermé dans sa chambre, au bout du couloir, il profite de la wifi jusqu’à 22 heures pour jouer. De temps en temps, il descend et se pose sur une table, sort une de ses tablettes de son sac à dos et partage un moment avec un camarade, moment médié par l’objet-tiers. Il lui arrive de sauter des repas et, alors qu’il m’assure arriver quand je toque à la porte de sa chambre pour l’inviter à venir diner avec nous, il lui arrive de ne jamais descendre. « Je n’ai pas faim » finira t’il par dire au bout de plusieurs tentatives. Et quand il descend, c’est toujours avec un écran à la main, mangeant les yeux rivés sur une vidéo TikTok qui décrypte des parties de jeux vidéos. Alexandre est pour le moins inaccessible. Son comportement, pour être tout à fait honnête, est l’un des plus faciles à appréhender si nous réfléchissons en termes de gestion de groupe et d’ambiance générale : se tenant à l’écart, il est très facile de l’oublier. Pas de jeux de société, pas de football, pas de badminton ni de ping-pong, pas de partie d’échec ou de participation à divers ateliers manuels. Alexandre semble déterminé à ne perdre aucune seconde de sa vie à décrocher du flot continu d’images qui se déversent sur ses différents supports. Lorsqu’il sort de sa chambre, ce n’est jamais sans son sac à dos floqué, ironiquement, d’un nom de salle de sport. Son sport à lui, c’est un marathon d’écrans, signifiant qui vient ici faire résonner toute son équivoque. Le smartphone, la tablette, c’est ce qui vient faire écran à l’Autre, objet paravent qui vient rendre possible sa présence dans le Réel. D’ailleurs, ce sac qu’il ne quitte jamais, comme la carapace d’une tortue, lorsqu’on y touche, révèle toute l’étendue de son utilité pour le sujet Alexandre. En effet, lors d’une présentation de cas, une intervenante rappelle un fait survenu avant mon arrivée au Courtil : « Mais si on s’y prend à cette zone qu’il compose avec son corps et ses objets, c’est alors une tout autre chose qui se passe : méconnaissable, Alexandre frappe violemment pour, dans l’instant immédiatement qui suit à cette explosion et une fois reconstituée cette zone, redevenir serein, poli, calme ; rien ne s’est passé. Une scène paradigmatique est celle du jour où après avoir frappé violemment une intervenante et avoir démoli la porte d’entrée de la résidence Quai Sakharov, dès qu’il récupère ses « objets précieux » Alexandre suit les policiers, le nez dans la tablette, saluant poliment tout le monde (etc)23. »


Nous voyons ainsi que derrière l’usage des écrans, il y a en effet une fonction. En nous référant au schéma L de Lacan, nous voyons que le sujet est dépendant de l’Autre, qu’il en passe par un autre pour définir son Moi. C’est le langage qui symbolise cette aliénation, puisqu’il fait tiers entre le sujet et l’Autre, mais l’empêche en même temps d’y avoir réellement accès. « L’axe a’-a, c’est d’abord le plan du miroir, le plan des identifications imaginaires, réflexives, interchangeables du transitivisme enfantin. Mais ce plan du miroir, ce plan des images, se double d’un autre que Lacan nomme « le mur du langage » : le langage, parce qu’il nomme ces images, les objective et leur donne une fausse réalité. Le discours commun, où l’imaginaire spéculaire se noue au symbolique, résiste au passage du discours de l’Autre, fait écran à la réalisation subjective des paroles qui insistent dans l’inconscient (axe A-S barré par l’axe a’-a)24 » nous renseigne Brigitte Lemérer. En suivant cette logique, nous comprenons que, dans la névrose, l’axe imaginaire vient faire tiers entre le sujet et l’Autre (représenté par le langage) et vient permettre la symbolisation du Sujet. Dans la psychose au contraire, cette symbolisation échoue, l’axe imaginaire est forclos et le grand Autre agit sur le sujet comme un réel : « l’Autre, c’est l’Autre du délire25. » Pour le dire autrement, sous l’effet d’un « dysfonctionnement » de l’axe imaginaire, le sujet psychotique fait face au champ symbolique troué qui ne joue pas (ou peu) son rôle de médiation, et se confronte donc à des irruptions du réel.


Ainsi, pour revenir plus spécifiquement à Alexandre, nous pourrions avancer l’hypothèse selon laquelle sa carapace remplie d’objets-écrans vient jouer une fonction de suppléance. « Je n’aime pas parler » peut-il facilement avancer ; il y a quelque chose qu’il semble refuser d’investir dans le « jeu social », il utilise les signifiants mais ne semble pas réellement habité par ceux-ci. Il est toujours cordial, il dit bonjour, gardant ce qu’on pourrait qualifier de neutralité. Au final, il semblerait que l’écran soit sa manière de faire du lien avec les petits autres. A partir de cet interface un lien est possible, une discussion. Au même titre qu’il s’agit de distinguer le contenu du délire de sa fonction, en se souvenant avec Lacan que « le délire n’est pas une erreur, c’est une tentative de guérison26», c’est-à-dire au fond que le contenu d’un délire ne doit pas être pris comme un pur non-sens, mais comme tentative de réorganisation du monde psychique du sujet, il s’agit de réfléchir au rapport qu’entretien Alexandre avec son téléphone au regard de la fonction de ce rapport plus qu’à son contenu. L’écran, dans sa présence sociale et politique (c’est-à-dire charriant tout ce qu’on peut penser à propos des jeunes et des écrans, ou des jeux en réseaux, etc.) est secondaire, à partir du moment où nous comprenons l’écran d’Alexandre dans sa fonction de faire avec l’Autre, comme objet qui soutient son corps. Autrement dit, la présence d’Alexandre au sein du Courtil, son mode de vie centralisé autour des écrans, vient titiller les intervenant.es en tant que sujets politiques, tant il est agaçant de voir un jeune homme autant absorbé par le monde virtuel. Il est impossible a priori d’être neutre, de ne pas trouver cela dommage, ou con, ou inintéressant, de ne pas se plaindre de l’impossibilité de discuter avec lui, de lui faire FAIRE quelque chose d’autre. Car c’est bien cette question du faire qui est en jeu. Comment considérer, après tout, qu’Alexandre ne fasse rien ? Ces injonctions à sortir de sa chambre, à se joindre à la collectivité, à s’aérer, à rejoindre le centre de jour, ne sont-elles pas autant de manifestations de la production de nos subjectivités par la culture néolibérale ?


Si nous prenons au sérieux l’éthique de la psychanalyse, et donc son caractère imminemment de résistance, il s’agit de faire un pas de côté quant à ses productions néolibérales qui façonnent notre rapport à la réalité, et ainsi accepter la suppléance d’Alexandre pour ce qu’elle est en tant que fonction, s’émancipant de nos ressentis vis-à-vis de son contenu. Ainsi, sur la question du « faire », il s’agirait plutôt de prendre en compte son faire à lui, en partant du principe qu’il fait quelque chose qu’il faut prendre en compte. Ne pas confondre l’exigence de l’analyste liée à sa mission professionnelle au sein de l’institution, et son faire à lui, aussi déroutant soit-il. Alexandre rappelle aux professionnel.les que le travail analytique est un travail sur le temps long. Avec cette illustration, ce qui semble intéressant, c’est bien une nouvelle fois de déceler ce que produit ce fascisme néolibéral axé sur la toute-puissance de la positivité : la fin de toute complexité pour viser toujours plus de binarité. Si ce n’est pas bien, c’est mal, et vis-versa, comme si les choses pouvaient se résumer à une opposition aussi ridicule. Avec Alexandre, dans ce qu’il oblige aux analystes comme positionnement et comme pratique, nous comprenons qu’il nous est impossible – pour être fidèle à la psychanalyse – de faire le choix de la simplicité. Les choses sont, irrémédiablement, complexes et ambiguës ; c’en est même vital. Si nous refusons la logique binaire du néolibéralisme et que nous prenons le parti de l’inconscient et de la singularité, nous ne pouvons faire l’économie de la gène que produit l’ambivalence des situations et des sujets. Il est très difficile de soutenir que passer son temps devant les écrans est du côté du Bien. Il y a quelque chose qui est permis par la société contemporaine, quelque chose d’une lobotomisation qu’on impute facilement au capitalisme et que les discours réactionnaires utilisent pour critiquer la nouvelle génération. Alors on pourrait se dire que laisser Alexandre devant les écrans c’est faire le jeu du système. Mais nous voyons ici que la situation est fondamentalement plus complexe que cette réflexion, et que nous devons faire avec les incohérences et les ambivalences. C’est cela que nous apporte le cas de Alexandre : nous sommes gênés devant son addiction, et c’est bien cette gène qui est au coeur de l’éthique du travail psychanalytique. L’écran, malgré tout ce qu’il charrie de Mal, permet quelque chose à Alexandre, nous l’avons vu ; il permet de faire avec l’Autre. Il sert de suppléance.


_ Minecraft, BrowlStar et compagnie


Si nous nous décalons suffisamment, il est possible de constater, notamment, qu’Alexandre est un expert dans son domaine. En effet, lors d’un mardi après-midi, une autre stagiaire propose à deux jeunes de poursuivre un jeu qu’ils avaient entamé quelques semaines plus tôt. Il s’agit d’une sorte de jeu de piste créé par la ville de Tournai, où le joueur doit résoudre des énigmes à travers un parcours permettant de découvrir l’histoire de la ville. Téléphone portable à la main, il faut suivre les indications de l’application dédiée et, à travers l’excuse du jeu, en apprendre un peu plus sur Tournai. Par on ne sait quel truchement, Alexandre se retrouve embarqué, lui-aussi, dans cette circulation ludique. Chose d’autant plus étonnante, il est sans son sac-carapace. Prenant au sérieux cette idée de suppléance, j’interroge Alexandre. Il est venu parce qu’il doit passer dans un super-marché pour acheter des cartes pré-payées. A quoi servent-elles ? A acheter des items dans un jeu, Roblocks. C’est comme ça qu’il a décidé depuis longtemps de dépenser son argent de poche. Un monde existe en réalité, c’est ce que je réalise d’emblée, un monde qui n’a rien à voir avec la psychose ou avec le cas d’Alexandre. Il s’agit ici de la production d’une réalité complètement normalisée, commune, pour une génération déjà bien éloignée de la mienne.


Autrement dit, je suis déjà un vieil homme largué par la société contemporaine et tous les jeux en réseaux, et les TikTok etc. Pourtant, mon fils ainé va rentrer au collège l’année prochaine et il me conjure de le laisser jouer à un autre jeu en réseau, BrowlStar, chose que je refuse sans même y réfléchir. Décidé à ne pas vieillir trop vite, j’interroge quand même Alexandre : c’est quoi cette histoire d’achat dans Roblocks ? Et puis c’est quoi en fait ce jeu ? Et BrowlStar, c’est comment ? Alexandre, méthodique, m’explique tout ce qu’il y a savoir sur cet univers qui m’échappe. Cela m’apporte beaucoup de réflexions, et me donne de la matière concrète pour continuer de penser le monde, pour continuer de constater l’ambivalence de toute chose : d’un côté, il s’agit de réaliser comment le système marchand à pénétré l’espace du jeu vidéo (en y intégrant toute une fonctionnalité de consommation), et de l’autre, il s’agit de ne pas reproduire le réflexe de l’homme vieillissant trouvant que « c’était mieux avant. » Me rappelant du NON catégorique que ma propre mère avait opposé à ma demande de Game Boy à l’âge de douze ans, j’essaie de rester neutre face à cette nouvelle pratique qui m’est étrangère. Je me laisse ainsi guider par cet adolescent expert, que rien, pendant deux heures, n’empêche. Il est à côté de moi, me parle, m’explique, me guide dans mon voyage temporel. Et puis, alors que les autres jeunes buttent sur une des énigmes du jeu qui nous occupe officiellement, il se met à les aider et à résoudre facilement le problème. Après tout, les écrans c’est son truc. Alors je lui demande : que pense t’il du fait que mon fils veuille jouer à BrowlStar ? Je lui explique que je suis réticent aux jeux de guerre, surtout quand ils sont en réseau. Il m’assure que ce n’est pas vraiment un jeu de guerre et que l’aspect réseau est secondaire. C’est bien le système de récompense permanente qui pose un véritable problème éthique avec ce genre de jeu, mais cela est une autre histoire que je découvrirais avec l’expérience. Car au final, ce petit temps privilégié me pousse, par souci de cohérence, à me remettre en question. J’installe BrowlStar le soir-même et regarde par moi-même. En effet, ce n’est pas un jeu de guerre. Et en effet, le qualificatif réseau n’est pas tout à fait central. Mon fils va être content, grâce à Alexandre, je revois mon opinion. Mais surtout, ce petit apologue nous montre une nouvelle fois comment, à travers la pratique psychanalytique, il est possible de résister au réflexe néolibéral. Le lien se créé bel et bien une fois dépassée cette opinion politique vis-à-vis du FAIRE et des écrans.


Les choses ne sont pas radicalement différentes ; Alexandre n’est pas guéri, il n’est pas sorti de son besoin d’objet pour faire écran à l’angoisse que représente le champ de l’Autre. Effectivement. Ceci dit, il y a eu un décalage signifiant, et cette anecdote apportera son lot de discussions et de réflexions avec les collègues. On comprend, petit à petit, qu’il s’agit, pour atteindre le sujet Alexandre, de se brancher sur ce qui le branche lui. Un intervenant lui demandera plus tard de l’aider avec un problème technique sur son téléphone, sorte d’excuse pour qu’il passe du temps avec lui, dans le bureau. Quelque chose bouge, loin de l’efficacité et de la rentabilité d’un système de soin de plus en plus contaminé par les logiques libérales. L’expérience et le temps long, caractéristiques d’une psychanalyse résistante, voilà ce qui permet d’accéder à un sujet initialement hermétique à l’autre.


Au-delà du rapport singulier qu’entretient Alexandre avec les écrans, il faut également mettre en avant le fait que, pour la plupart des jeunes du Courtil (comme, il semblerait, pour la plupart des humains des pays occidentaux d’aujourd’hui en réalité), le temps passé devant un écran est assez conséquent. Dans la salle commune de la résidence Sakharov, il y a deux ordinateurs qui sont régulièrement utilisés par les jeunes, notamment pour jouer à un jeu ultra célèbre : Minecraft. Parallèlement à cela, le film inspiré du jeu vidéo sort en salles et un jeune, Clément, me demande un jour de l’accompagner pour le voir au cinéma non loin de la résidence. Il fait la demande auprès de la responsable de la résidence, dispose du budget, et je l’accompagne un mardi soir. Habitué aux sorties cinématographiques récentes avec mes enfants, je constate que plusieurs enjeux semblent traverser le contenu contemporain (contenu n’échappant pas, il faut le rappeler, à participer de la production des subjectivités néolibérales). En effet, il s’agit toujours dans ces films à destination d’un jeune public d’un univers numérisé, où des enfants hyper connectés mais malins, se servent avec aisance des outils qu’ils ont à disposition pour faire des choses incroyables. Une idée principale traverse en réalité la plupart des oeuvres : sauver la planète avec les nouvelles technologies. Au-delà de la visée culturelle, c’est l’idée que l’utilisation des nouvelles technologies est cool qui est avant tout véhiculée à mon sens. Ce moment avec Clément au cinéma me permet de développer mon propos. Avant le film déjà, pendant les publicités, quelque chose me percute. Une chaine de karting belge propose une nouvelle formule : un karting réel sur une piste virtuelle. Le concept est simple : au lieu de rouler sur de l’asphalte, on roule sur des écrans, sur une interface qui réagit aux différents boutons dont on dispose sur le kart. Réalité et virtualité se mélange. Et, au fond, c’est bien cela que mettent en scène les différents films comme Minecraft : un univers où le réel est agrémenté d’une virtualité qui le transforme. Le temps, les possibilités, l’espace, tout cela perd progressivement de son sens, et tout devient possible. Pas forcément grâce à l’outil numérique, mais de manière générale. Le réel mis en scène est complètement virtualisé, au point qu’on peut fabriquer un jet-pack avec des objets trouvés dans une salle de classe en cinq minutes (Minecraft) ; le temps ne compte pas, n’a pas d’assise scientifique, à tel point que nous n’avons pas besoin de savoir, nous spectateurs, combien de temps il reste aux héros pour s’en sortir. Nous nous en fichons au fond, car tout devient possible sans qu’il y ait besoin d’une raison magique ; sans explication exigée. Cette réflexion cinématographique m’a permis d’interpréter d’une nouvelle manière la pratique quotidienne des écrans des jeunes du Courtil souffrant de psychose.


En effet, cette virtualité - qui traverse la réalité mise en scène dans les films - agit au fond sur les subjectivités : c’est ainsi que les jeunes balisent le réel de l’environnement, en y ajoutant une virtualité imaginaire où tout devient hypothétiquement possible. La réalité virtuelle, dont on parle souvent, ce n’est pas juste un autre monde, mais bien plutôt l’idée que la réalité soit traversée par des virtualités, des possibles impossibles, et comment cela participe d’une déréalisation. Pour Stéphane Legrand, « une relation de pouvoir porte sur un agencement de virtualités qu’elle configure et limite, et elle doit précisément le faire à travers des énoncés normatifs, comme éléments de code par rapport auxquels pourront et devront se situer, se penser, se vivre ceux qui dans son champ adviennent eux-mêmes comme sujets27 », c’est-à-dire au fond que la question de la virtualité enclenche une véritable réflexion sur la notion de pouvoir. Prenons un exemple avec Dylan, qui m’a permis de comprendre comment utiliser Minecraft dans ma pratique. Celui-ci arrive au Courtil une semaine après moi, pour deux semaines d’essai. Il se présente les deux premiers jours comme un jeune discret, plutôt solitaire et mutique. Fuyant la présence des intervenant.es, il répond le plus brièvement possible aux questions que nous lui posons. Ceci étant dit, il est partant pour tout ce qui est proposé et ne passe que très peu de temps dans sa chambre. Au fil des jours, chacun.e constate que sa discrétion est une façade qui s’effrite de manière exponentielle. Des cris, de plus en plus fréquents et de plus en plus forts viennent ponctuer le silence, surtout quand il est seul devant un ordinateur. Sa démarche change, il parle fort, beaucoup, et manifeste parfois une attitude compliquée à border. Ça déborde de toute part en somme. Il y a un déchainement, à comprendre ici comme une impossibilité de la chaine à faire sens : c’est l’explosion d’insultes, de mots qui l’envahissent. Une chose me frappe particulièrement : Dylan, dans son rapport à l’environnement, interagit avec tout ce qu’il croise dans la rue (pigeons, affiches, écritures, véhicules, mobiliers urbains, etc.), en commentant énormément, voire en sautant sur, en courant après, etc. Et je me rends par ailleurs compte qu’il n’est pas le seul. Moussa par exemple, qui se rapproche très vite de Dylan ajoute sa petite spécificité : il ne cesse de cracher lors de ses déplacements, tel un Petit-Poucet espérant (re)trouver son chemin. Tout cela me permet de me demander le rapport entre psychose et environnement comme réel ? Cet acte répétitif m’apparait comme une manière de se protéger de l’Autre, de marquer un espace entre lui et le réel de l’environnement urbain. Nous pourrions imaginer que c’est pour lui une tentative de tenir l’Autre à distance, ou même d’évacuer ce qui serait perçu comme une intrusion. C’est l’ajout d’une virtualité dans le réel. De plus, la répétition produit une prévisibilité, un cadre qui vient suppléer la carence du symbolique. Au fond, nous pouvons nous demander si ce n’est pas l’expression que « ce qui est refusé dans l’ordre symbolique, resurgit dans le réel28 », comme l’indique Jacques Lacan.


Nous pouvons donc imaginer comment l’outil numérique, d’une manière similaire aux crachats ou aux interactions langagières avec l’environnement, vient lui-aussi baliser le réel. Dylan par exemple, lors d’une balade à la campagne, marche avec des vidéos Tiktok en fond sonore, sans qu’il ne les regarde ; parfois il se filme ou prétend faire des vidéos de lui parlant à d’autres, comme tous ces Instagrameurs, mais sans véritable motif, à tel point que nous nous demandons si tout cela n’est pas pour de faux ? Est-ce vraiment destiné à être vu par d’autres ? Parle t’il à un Autre imaginaire ? Ou bien, si nous suivons la logique de mon propos, n’y a t’il pas là à y interpréter un balisage du réel, une suppléance numérique ? Au fond, une réalité virtuelle peut-elle se comprendre comme une virtualité qui vient suppléer le symbolique et s’acclimater du réel ? Il faut alors admettre le double effet du médium : sortir de la réalité, et/ou l’« augmenter ». Nous pouvons nous demander si le médium numérique n’est pas utilisé par Dylan pour augmenter les capacités du réel (c’est-à-dire faire office de symbolique) et par Alexandre pour fuir la réalité ? Dans les deux cas, nous voyons que l’outil numérique, le jeu vidéo et autres producteurs de virtualités, ont fonction, dans la psychose, de venir soutenir un réel qui peut vite devenir anxiogène ou persécutant. Ainsi, pour reprendre Stéphane Legrand, nous pouvons penser la psychose comme un réagencement de virtualités, une relation de pouvoir particulière qui permet aux sujets d’être justement des sujets, dans un réel beaucoup plus persécutant que pour d’autres. Nous sommes convoqués, dans notre éthique, par les questions que suscitent le développement des outils numériques et des réalités virtuelles, et leur utilisation par les sujets rencontrés au Courtil. Autrement dit, il s’agit pour nous, à travers la pratique de la psychanalyse, et en gardant en tête sa capacité à être un outil de lutte d’une hégémonie néolibérale, de penser la psychose comme une expression politique, dont le lien avec l’environnement diffère, mais permettant avant tout de comprendre comment les subjectivités sont le produit d’une relation de pouvoir – d’une norme – qui n’a au fond, rien de normal ou de naturel.



1Jean-Pierre Deffieux, La clinique du présent, avec Jacques Lacan, Le champ freudien éditeur, 2024

2Michel Foucault, « Entretien avec Michel Foucault », Dits et Ecrits tome 2, Gallimard, 2001

4Olivier Brisson, Pour une psychiatrie indisciplinée, La Fabrique, 2024

6Nicolas Demorand, Intérieur nuit, Les Arènes, 2025

8Jean-Pierre Deffieux, La clinique du présent, avec Jacques Lacan, Le champ freudien éditeur, 2024

9Olivier Brisson, Pour une psychiatrie indisciplinée, La Fabrique, 2024

10Ibid

11Jacques Lacan, Séminaire III, Les Psychoses, Seuil, 1981

12Florent Gabarron-Garcia, L’héritage politique de la psychanalyse, Editions Amsterdam, 2018

13Ibid

14Frédéric Lordon & Sandra Lucbert, Pulsion, La découverte, 2025

16Byung-Chul Han, Topologie de la violence, R&N, 2011

17Ibid

18Jacques Lacan, Séminaire X, L’angoisse, le Seuil, 2004

19Ibid

20Ibid

21Jacques Lacan, « 9ème congrès de l’Ecole freudienne de Paris sur « La transmission » », Lettres de l’Ecole, t.II, n25, 1979

22Florent Gabarron-Garcia, L’héritage politique de la psychanalyse, Editions Amsterdam, 2018

23Intervention Bétina, 8 avril 2025

24Brigitte Lemérer, Réflexions sur l'imaginaire dans la psychose : autour de La folie du transfert de Solal Rabinovitch. Che vuoi ?, 2007

25Ibid

26Jacques Lacan, Les psychoses, le Seuil, 1981

27Stéphane Legrand, Les normes chez Foucault, PUF, 2007

28Jacques Lacan, Les psychoses, le Seuil, 1981

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