top of page

Pornographies fascistes_ Traduire Elon Musk avec Jean Baudrillard

L’actualité, si ça s’trouve, elle est générée par une Intelligence Artificielle qui puise allégrement ses inspirations dans les romans de J.G. Ballard ; elle nous pond une sorte de dystopie grossière avec des méchants bien identifiables, ridiculement méchants, méchamment ridicules même, au point qu’on doute naïvement de leur crédibilité. Un président américain semi-obèse, prédateur sexuel à ses heures perdues, terrorisant le monde entier de ses pas de danse sur YMCA. Un bras droit au bras droit qui démange, sorte de Lex Luthor sous kétamine. Un groupie argentin pour qui l’expression phallique de son pouvoir ne peut faire l’économie d’une tronçonneuse. Et les gentils ? Des technocrates-tomcruisé dont le rôle est clair : sauver les démocraties occidentales.


Inspiration Ballard oui sans doute ; science-fiction soft, comme Matrix au fond. Le scénario ? Le basculement demi-crédible d’un univers capitalisto-plan-plan à un monde post-apocalyptique géré par des robot-machines. L’oeuvre, Matrix, rend elle-aussi hommage, mais à Jean Baudrillard cette fois, et ce, dès les premières minutes du premier opus. Néo, avant de suivre le lapin blanc, va trouver dans sa bibliothèque Simulacres et Simulation dans lequel il a caché des softwares qu’il revend aux cyberpunks qui attendent devant sa porte. Au fond, c’est peut-être ça le caractère réellement visionnaire de Matrix : nous faire relire Baudrillard pour espérer comprendre l’actualité. C’est, en tout cas, ce que je vais essayer de faire.


Le transpolitique


C'est sur le préfixe baudrillardien « trans » qu'il faut tout d'abord que nous nous arrêtions. Trans-, comme ce qui dépasse, comme l’idée que les objets théoriques ne sont plus seulement à leur place. En l’occurence, le trans-politique : la politique de la transparence et de l’obscénité selon lui. « Le transpolitique, c’est cela aussi : le passage de la croissance à l’excroissance, de la finalité à l’hypertélie1, des équilibres organiques aux métastases cancéreuses. C’est le lieu d’une catastrophe, et non plus d’une crise2. »


Bien sûr, il faut tout à la fois relier et distinguer : d’un côté le développement du capitalisme comme système économique hypertrophié par l’excédent et le gaspillage, et de l’autre l’expression d’un pouvoir politique organisant la catastrophe pour assurer sa légitimité.Au fond, la situation contemporaine - que nous pourrions donc qualifier de trans-politique – dont la montée en puissance de figures tel que D. Trump et E. Musk en est une bonne illustration, est une situation où l’expression politique du pouvoir génère sa propre évolution métastatique. « Le politique n’en finira donc jamais de disparaître, mais il ne laissera rien d’autre émerger à sa place. Nous sommes dans l’hystérésie du politique3» résume Baudrillard.


Revenons à cette notion de politique de la transparence et d’obscénité caractéristique de la trans- politique baudrillardienne : Trump et Musk, mais aussi Berlusconi, Macron, Schiappa, Milei, etc., sont des figures obscènes aussi et surtout parce qu’elles dénaturent le caractère politique de leur fonction. L’opacité entre la scène politique et la scène télévisuelle (bien différente au fond de la scène médiatique dont la proximité avec le politique n’a de cesse d’être documenté) rend complexe la distinction entre fonction et mise en scène, entre contrat social et spectacle vivant, entre réel et virtuel. Au fond, l’obscénité se situe à cet endroit précis de la mise en scène de soi, mue par cette expression de transparence dont on ne sait pas trop si elle est le résultat d’un affect exhibitionniste ou d’une stratégie trans-politique. Elon Musk apparaît comme l’archétype de cette idée : transparence du mode de vie, du fonctionnement psychique, Freud dirait que ça parle (comme dans les interviews où il déclare prendre de la kétamine), obscénité de la mise en scène de soi (on pense au moment où il bazarde un lavabo lors de sa reprise de Twitter) dans des postures oscillant toujours entre le happening gênant et le management agressif. Au fond, tout est justifié par l’urgence de la gestion de la catastrophe – dont ils peinent à réaliser qu’ils en sont l’expression la plus hypertélique.


La part maudite


« L’information est donnée comme créatrice de communication, et même si le gaspillage est énorme, un consensus général veut qu’il y ait cependant au total un excédent de sens, qui se redistribue dans tous les interstices du social – tout comme un consensus veut que la production matérielle, malgré ses dysfonctionnements et ses irrationalités, débouche quand même sur un plus de richesse et de finalité sociale. Nous sommes tous complices de ce mythe. C’est l’alpha et l’omega de notre modernité, sans lesquels la crédibilité de notre organisation sociale s’effondrerait. Or, le fait est qu’elle s’effondre, et pour cette raison même4. » Dans ce long extrait, Baudrillard reprend l’idée de part maudite de Georges Bataille. La question sous-jacente que la notion pose est « que faire de l’excédent, du surplus de production ? » En effet, dans toutes les cultures non-capitaliste, une partie de la production (symbolique, culturelle, économique) est attribuée au sacrifice, dilapidée au fond dans sa pure consommation. L’excédent qui apparaît après que tous les besoins aient été assuré, est dilapidé, il n’est pas accumulé. Selon Bataille, la logique d’accumulation, théoriquement infinie, se confronte toujours inévitablement à l’expulsion du surplus. La part maudite est au fond un excédent d’énergie qui ne peut être rationalisé, qui doit être dépensé tout en échappant à la productivité. Elle est donc dépensée dans des pratiques inutiles, sacrificielles et/ou parfois violentes : guerres, sacrifices religieux, rites, etc. C’est cela qui est maudit, c’est qu’on ne peut pas garder cette production à moins de risquer tôt ou tard un déséquilibre.


Au fond, la notion de part maudite permet de penser le dilemme occidental, néo-libéral : que faire de l’excédent maintenant que l’idée du Mal, de violence, est catégoriquement inenvisageable (le système reposant désormais sur l’hégémonie du Bien, la positivité) ? Cette part est maudite parce que, dans tous les cas, on ne sait pas comment expulser cet excédent puisque tout à vocation à être profitable. Bataille parle de l’impossibilité de la guerre assumée ou de l’injustice de l’ostensible richesse, du gaspillage. On est coincé avec cet excédent qui, au fond, nécrose la société. L’accumulation d’excédents de richesse par quelques uns, par exemple, quand bien même on s’efforce à croire au fameux ruissellement, n’a de cesse d’accentuer les inégalités sociales qui à termes, on peut l’espérer, sont susceptibles de se retourner contre le système lui-même.


Le caractère maudit de ce principe est au coeur de la compréhension des crises financières par exemple : l’accumulation maudite de capitaux trouve toujours une porte de sortie expiatoire. On voit bien comment, de toute façon, cette part maudite s’expulse toujours ; la guerre, tout en n’ayant jamais vraiment disparue, revient sur le devant de la scène politique comme une éventualité à laquelle il faudrait se préparer, si bien qu’on se demande si cette nécessité évoquée ne sert pas plutôt à masquer maladroitement sa nécessité trans-politique. Nécessité qui prend tantôt racine sur le front ukrainien, tantôt dans la bande de Gaza, et qui, indiscutablement, justifie l’augmentation drastique du budget de la défense européenne ; ReArm Europe.


Alors même que les rêves, les lapsus, les actes manqués viennent, avec Freud, dévoiler la violence du refoulement inconscient, la part maudite vient dévoiler la violence du refoulement de l’excédent capitaliste. Elle est, en quelque sorte, le symptôme de son caractère métastatique. Grace à la psychanalyse, on sait que le symptôme est une tentative de guérison : il est une manière pour le sujet de s’acclimater au réel traumatique. Aussi, la psychanalyse « ne considère pas le symptôme comme un simple dysfonctionnement : il n’est pas l’ennemi à abattre, mais en constitue un allié. Elle ne l’aborde pas de manière frontale comme une anomalie à faire disparaître, mais par un circuit plus large, passant par le fantasme et la question du désir5.» On sait aussi que le symptôme, malgré la construction qu’il représente et qui en fait un allié pour l’amélioration du système que représente le psychisme, est malgré tout ce qui peut gâcher la vie (à la place de ce qu’il vient voiler de traumatique certes, mais gâcher la vie quand même). Ainsi, deux postures se présentent au sujet : interpréter son symptôme comme dire de vérité pour viser une amélioration de la construction symptomatique plus vivable, ou bien sombrer et se laisser anéantir par celui-ci.


Mais revenons à la part maudite ; telle le symptôme psychanalytique, celle-ci offre deux postures au sujet politique : l’interprétation symptomatique qui permet la constante adaptation et le renouveau du système néo-libéral, ou bien la prolifération cancéreuse du symptôme qui rendra, éventuellement, le système caduc. De même, face à Elon Musk (ou Trump, ou X, ou Y), deux postures s’offrent au sujet révolutionnaire : l’interpréter comme une vérité historique et lutter pour en imposer une plus vivable, ou bien l’interpréter comme le signe de la nécrose salvatrice d’un système cancéreux. Pour le dire autrement, il est tout à faire envisageable que Musk, plutôt que d’être seulement un ennemi du sujet révolutionnaire, soit aussi, sans le vouloir, l’avatar de cet ennemi intérieur du capitalisme. Aussi, sans tomber dans les méandres d’un accélérationisme débile, il semble tout de même pertinent de ne pas simplement se réjouir des sabotages divers et variés visant la marque Tesla, mais d’espérer que la chute de popularité de la marque de voiture poussera Elon Musk à toujours plus de réactions exaspérantes, étendant la tumeur qu’il représente à un niveau toujours plus éloigné d’une éventuelle guérison.


« Peut-être y a-t-il dans tout système, dans tout individu, la pulsion secrète de se débarrasser de sa propre idée, de sa propre essence, pour pouvoir proliférer dans tous les sens, s’extrapoler dans toutes les directions6 ? » se demande Baudrillard. Ne se pourrait-il pas que Musk, entre autre, soit la personnification de cette pulsion capitaliste, de ce stade fractal de prolifération telle qu’il en devient dispersion dérégulé et absurde, chute généralisée et endémique du système ?


Hyper-réalité


Un autre concept est au coeur du travail de Jean Baudrillard : l’hyper-réalité. « Quand les choses, les signes, les actions sont libérées de leur idée, de leur concept, de leur essence, de leur valeur, de leur référence, de leur origine et de leur fin alors elles entrent dans une auto-reproduction à l’infini. Les choses continuent de fonctionner alors que l’idée en a depuis longtemps disparu. Elles continuent de fonctionner dans une indifférence totale à leur propre contenu. Et le paradoxe est qu’elles fonctionnent d’autant mieux7. » L’hyper-réalité désigne ainsi un système socio-culturel où les simulacres (les représentations, les images) ne renvoient plus à une réalité sous-jacente, mais la remplacent entièrement. Dans ce monde saturé de signes, la distinction entre le réel et sa représentation s’efface, créant une réalité fabriquée où seul le spectacle et la simulation comptent.


Le mythe capitaliste c’est, au fond, croire que l’accumulation, le progrès, sont forcément un mieux ; c’est croire qu’un ajout est nécessairement un plus, alors que, inévitablement, le surplus annule le contenu le plus simple. Pour le dire simplement : s’il y a trop d’informations, il n’y a plus d’information qui compte. On le voit avec les enfants à Noël : à une époque où l’acmé de la consommation à depuis bien longtemps remplacé la fête religieuse, l’excès de cadeaux annule le plaisir du cadeau. L’hyper-réalité, c’est le surinvestissement réactionnel autour de Noël alors même que le concept initial s’est vu depuis longtemps vidé de son contenu. C’est le simulacre du 25 décembre.


Si on étend un quelconque objet à l’extrême, qu’il est tout à coup sur-développé, c’est immanquablement le début de sa banalisation et donc, au fond, de sa disparition. « Quand tout est politique, c’est la fin de la politique comme destin, c’est le commencement de la politique comme culture, et la misère immédiate de cette culture politique8. » C’est bien ça que représentent les nouveaux acteurs du monde néo-libéral : des ambassadeurs d’une culture politique misérable – ici centralisée autour du management et de l’auto-entreprenariat existentiel. Cette trans-politique signe donc la fin de la politique comme destin et offre au concept d’entreprise un virage utopique d’organisation collective. La trans-politique contemporaine se manifeste par cette gestion entrepreneuriale d’un Etat, par la démultiplication des passerelles entre le pouvoir législatif et le business, si bien que le capitalisme politique tend à apparaître pour ce qu’il est réellement, c’est-à- dire une excroissance-gouvernementale-factice d’un système essentiellement économique. L’hyper- réalité politique s’incarne dans des personnalités comme Trump et Musk, réinvestissant de manière réactionnelle des objets vidés de leurs contenus, la démocratie, l’État, le patriotisme, sous la forme du simulacre.


Sans faire l’économie du plaisir de la polémique, Baudrillard s’en prend parfois à l’obésité, pas tant d’un point de vue psycho-biologique (en rapport avec le corps Réel), mais en tant qu’expression politique d’un mode de vie, de l’obscénité de toute une culture, où l’absence de limite face à l’accumulation rend possible l’extension infinie du corps. « Il est laissé à chaque cellule, comme dans le cancer, la possibilité de se ramifier, de se démultiplier à l’infini, d’occuper virtuellement tout l’espace à elle-seule, de monopoliser toute l’information sur elle-même9. » L’obésité comme simulacre de la survie alimentaire, fait ici office de symbole de cette extension permise par le trans- politique, hyper-réalité de l’accès à la consommation.


Le terrorisme


« Jadis, c’était : ‘à chaque selon ses mérites’, puis : ‘à chacun selon ses besoins’, plus tard : ‘à chacun selon son désir’, aujourd’hui : ‘à chacun selon son manque’10 » nous renseigne un Baudrillard lacanien. Si la société d’aujourd’hui fonctionne autour du manque, cette compréhension théorique mute, avec le néo-libéralisme, en revendication identitaire. On se définit par le vide et l’absence qui nous caractérise, et on se distingue, se compare, à travers cette gestion de l’absence, par la catégorisation des vides. On cherche dans l’autre une nouvelle définition, assurément pleine celle-ci, nécessairement factice aussi. Le discours capitaliste dont parle Lacan, fonctionne par captation du vide, du manque, via le discours, qui feint de proposer une réponse à ce manque. Réponse qui prend la forme d’objets-déchets à la pelle, remplaçables, toujours déjà obsolètes, le nouveau chassant l’ancien dans une promesse sans cesse renouvelée.


On voit bien que le versant public, l’expression populaire de la trans-politique, sa réponse en miroir en somme, c’est le terrorisme : celui qu’il est difficile de nier, ou bien les soit-disant pratiques terroristes de certains militants que des représentants de la trans-politique ne cessent d’invoquer (l’éco-terrorisme en étant la face la plus médiatique). Cette obsession pour la nomination terroriste démontre parfaitement que le terrorisme est reconnu – au moins inconsciemment - comme opposition à la dénaturation politique de l’exercice du pouvoir. Il rend visible la trans-politique en s’y opposant.


Ce qui terrorise dans le terrorisme, bien plus que la mort qui, elle, s’exprime tout à fait plus régulièrement de la main des Etats, c’est le caractère anonyme qui l’accompagne ; dans le fait de cibler n’importe qui, le terroriste lie tout le monde (dans la terreur et l’identification virtuelle). La responsabilité est partagée car le mort pourrait être n’importe qui. N’importe qui, c’est au fond - virtuellement - un peu tout le monde. C’est le versant maléfique de cette anonymisation sociale dans ce qu’elle contient de dangereux pour tout système : la fédération peut durer un temps autour de l’État et de ses chefs (comme on l’a vu pendant la période du Bataclan par exemple), mais elle ouvre également des lignes de fuite, des perspectives d’organisation contre celui-ci (comme on le voit avec le Dogequest que Musk qualifie de « Extrem Domestic Terrorism »).


Dans la logique pornographique du néo-libéralisme, sous-tendu par cette obscénité de la transparence, il y a nécessité de nommer la cause d’un événement. C’est ce qui rend le terrorisme terrorisant, car il responsabilise tout le monde en échappant à la rationalité, à l’explication causale : la cause, c’est le système lui-même. Le terrorisme apparaît alors comme l’expression la plus incontrôlable du retour du refoulé capitaliste. Excès de production par excellence : part maudite qui fait retour dans le Réel de manière explosive.


Dans une émission québécoise, David Morin, professeur à l’université de Sherbrooke, donne son avis sur la démultiplication des actes de vandalisme sur les voitures de Musk : « on est dans un point de cristallisation, de tension, de polarisation. Ce qu’il est important de noté c’est que pour l’instant ça en est resté à des incivilités, à quelques actes de vandalismes. La question c’est de savoir quelle pourrait être la prochaine étape, est-ce qu’on risque d’assister effectivement à des groupuscules qui vont commettre des attaques terroristes, des attentats, etc. On sent cette tension là à l’heure actuelle mais c’est difficile de prévoir ce qu’il va se passer. » L’espoir est à peine contenu. Il s’exprime en tout cas tout à fait clairement sous forme de lapsus, quand la journaliste lui répond « ce qui fait rêver » au lieu de « ce qui fait réagir ».


Toute puissance de la positivité


Il y a peut-être une vraie leçon à tirer du terrorisme : malgré toutes les couches de positivité, le Mal n’est jamais très loin. Le néo-libéralisme grandit depuis la fin de la guerre froide, depuis cette victoire écrasante de la positivité. Le Mal s’invisibilise mais reste proportionnel au Bien. Le terrorisme-symptôme désigne cette réalité, dit le vrai d’un système capitaliste trans-politique prisonnier d’une part maudite en permanence refoulée sur l’autel de la positivité. « L’impulsion motrice vient de la débauche, que ce soit celle des images, des idées, ou des signes » insiste Baudrillard. C’est ainsi que, à partir d’une position qui rejette l’affect complotiste, nous pouvons penser le terrorisme comme pure création de la puissance occidentale, en considérant que chaque système est nécessairement traversé par l’équivalent négativé de toute la production positive de signes. « C’est très logiquement, et inexorablement, que la montée en puissance de la puissance exacerbe la volonté de la détruire11 » nous dit l’auteur.


La positivité produit le désir (souvent refoulé) de son propre écrasement, sa négation. Ainsi en va t-il de notre rapport à la Star que nous prenons systématiquement plaisir à voir s’embourber dans les marasmes de son auto-destruction (et à la critiquer pour ça), après l’avoir adulée sans réserve. A propos du 11 septembre : « Que nous ayons rêvé de cet événement, que tout le monde sans exception en ait rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n’importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c’est pourtant un fait, et qui se mesure justement à la violence pathétique de tous les discours qui veulent l’effacer12. »


Ne faut-il pas voir dans la plus ou moins récente sollicitation populaire de personnalités borderlines auxquelles on demande de s’occuper du versant organisationnel du capitalisme trans-politique, c’est-à- dire au fond de gérer la catastrophe produite par le système économique homonyme, une volonté mi-dite de lever le refoulé de la négativité ? « Voilà : en face d’un monde délirant, il n’y a que l’ultimatum du réalisme. Cela signifie que si vous voulez échapper à la folie du monde, il faut tout sacrifier de son charme aussi. Le monde, en augmentant son délire, a fait monter l’enchère du sacrifice. Le chantage au réel13 » insiste Baudrillard. N’est-ce pas dans ce sens qu’il faudrait interpréter cette servitude volontaire que le peuple accorde à des représentants fascistes ? Au fond, il pourrait y avoir là l’acte manqué d’une civilisation qui tente – inconsciemment - de dire la vérité de son désir, désir auquel elle s’efforce de ne pas céder : celui de se soustraire à la dictature positiviste d’un monde délirant parce que refoulant toute sa négativité.


« De même qu’il n’y a apparemment pas de solution politique au problème du terrorisme, de même il ne semble pas y avoir actuellement de solution biologique au problème du Sida et du cancer - et pour la même raison : c’est que ce sont des symptômes anomaliques venus du fond du système lui- même, et contrecarrant avec une virulence réactionnelle le surencadrement politique du corps social, ou le surencadrement biologique du corps tout court14. » L’agent Smith l’explique d’ailleurs clairement à Morpheus dans Matrix : la première version de la matrice offrait la perfection aux sujets, l’absence de malheur, mais malgré cela, de manière endémique, le système s’est écroulé sous le poids de sa positivité. Il n’y a pas moyen de se défaire de la part maudite, il n’y a pas moyen d’échapper à la production métastasée autrement que par la dilapidation. Musk est une nouvelle forme symptomatique, la production cancéreuse d’un système au bord de l’effondrement.


Le terrorisme est affaire de scandale, scandale qui permet au système de faire croire qu’il y a un côté moral et un côté amoral au système, et qu’il faut se battre pour sa moralité. Or, il n’y a qu’une amoralité ontologique du système. « Même opération, tendant à régénérer à travers le scandale un principe moral et politique, à travers l’imaginaire un principe de réalité en perdition15. »


Les personnalités sulfureuses qui dirigent de plus en plus régulièrement les états occidentaux servent aussi au système à se maintenir : le versant amoral appelle une restauration de la morale quatre ou cinq ans plus tard et réactualise la dichotomie factice entre un capitalisme dérégulé (fascisant, amoral) et un capitalisme humain (démocratique, moral). Au fond, c’est une autre manière de pointer le caractère fondamentalement problématique de la Gauche : en offrant au capital une chorégraphie artificielle où il peut osciller entre deux visages polarisés autour du scandale, mais qui toujours le maintien comme système.


La séduction


Pour Baudrillard, la séduction est ce qu’il y a à développer, à aller chercher, contre l’angoisse de l’hyper-réalité. La séduction, c’est un peu plus compliqué que le fait de plaire ou de draguer, évidemment ; c’est la réappropriation du champ symbolique : « la séduction représente la maîtrise de l’univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l’univers réel. La souveraineté de la séduction est sans commune mesure avec la détention du pouvoir politique ou sexuel16. » Le culte de la masculinité que représente le renouveau fasciste de la politique américaine (et pas que), vient sans aucun doute sous forme de réaffirmation à un moment historico-culturel où l’ordre symbolique évolue, où ses fondations hétéro-patriarcales vacillent sous le poids des revendications – notamment féministes. Ainsi, Mark Zuckerberg, le petit geek de la Silicon Valley, de nous expliquer qu’une bonne dose de mâle alpha dans l’entreprise assure une meilleure productivité. Effet MMA. La guerre, la violence du corps à corps, parce qu’elles sont gestion particulière du réel du corps, sont à ranger du côté de la sexualité et de la jouissance : manifestations d’un réel pseudo- naturel. La séduction, au contraire, « s’oppose radicalement à l’anatomie comme destin », fait du corps un lieu de passage des désirs et des affects, le corps sans organe de Deleuze & Guattari, matérialisations de la puissance du symbolique ; « seule la séduction brise la sexualisation distinctive des corps et l’économie phallique inéluctable qui en résulte17. »


A la séduction – qu’il associe à l’ordre symbolique – Baudrillard oppose donc la jouissance - qui s’apparente au réel. Selon lui, « la jouissance est sans stratégie : elle n’est qu’une énergie en quête de sa fin18 », c’est-à-dire au fond qu’elle est la recherche d’efficacité propre à la théorie néo-libérale, efficacité du corps à corps, d’une sexualité ramenée à son versant anatomique. On n’est pas sans redire, avec Foucault notamment, que la libération sexuelle produit immanquablement sa libéralisation, et la jouissance, partant d’une velléité émancipatrice, peut vite s’apparenter à une injonction. La séduction, a contrario, « est une passion et un jeu de l’ordre du signe », une stratégie de déplacement, une virtualité qui sublime le réel traumatique. Si la jouissance cherche l’accomplissement immédiat, la séduction, elle, est production d’un plaisir plus subtil, d’une surenchère ininterrompue.


Mais revenons au fascisme : la libération de la jouissance qui, vite, devient exigence et sommation à combler n’est pas sans produire une « monstruosité de la demande et de la jouissance féminine » qui ne permet plus de nier la supériorité du sexe féminin sur celui de l’homme - dans cette logique du réel néo-libéral de la performance. C’est, là encore, un retour du refoulé de la femme objet, mécanisme de dénégation de l’angoisse générée par la disponibilité supposée permanente de ce sexe féminin, cette béance qui appelle dans l’imaginaire fasciste à être comblée par ce phallus-réel toujours déjà à même de faillir à la moindre panique. La libération sexuelle lève le refoulé de la fragilité de l’érection et somme l’homme-de-la-performance de faire jouir ; « que le féminin soit sujet ou objet, libéré ou prostitué, partout il se propose comme sommation de sexe, voracité béante, dévoration19 » nous dit Baudrillard. C’est ici une autre définition du fascisme : un réflexe symptomatique face au danger que représente cette levée du refoulé, ce risque de détumescence généralisée. La guerre revient donc comme solution envisageable pour faire office de sublimation, au sens freudien du terme, assurant un corps à corps loin de l’angoisse provoquée par ce doute de la panne. Plutôt mourir que de débander ; premier degré.


Au fond, le néo-fascisme peut s’interpréter comme une formation réactionnelle face à la violence que représente, pour ses hommes phalliques, la jouissance féminine déchaînée dont ils n’arrivent pas à ne pas se sentir responsables. « Ce n’est pas une violence pleine, générique, nous dit Baudrillard, mais une violence de dissuasion, la violence du neutre, la violence du degré zéro20 », c’est-à-dire au fond une violence de la neutralisation du pouvoir phallique injustement érigé en pouvoir coercitif. Comme un flic sortant son flash-ball devant le moindre signe de remise en question de la fameuse violence légitime dont il serait le dépositaire, le fasciste-phallocrate dévoile – en tentant de le voiler – qu’il doute de la légitimité du pouvoir qu’il s’est octroyé. Il n’y a qu’un pas à faire pour comprendre que la lutte anti-fasciste est une lutte intrinsèquement féministe.


Le fascisme pornographique


Au fond, ce qui est avant tout gênant avec des personnalités comme Elon Musk, c’est leur caractère indiscutablement pornographique. C’est l’exposition crue, obscène de leur quotidien qui les rend pornographiques - et qui immanquablement les rend fascinants. Il serait vain de prétendre qu’ils ne le sont pas. Il y a, au fond, la même frénésie qui nous habite, frénésie à voir ce surplus de réalité qui s’offre à nous, dans un mélange de curiosité malsaine et d’excitation culpabilisante. Tu tires les rideaux du salon avant de lancer pornhub pour éviter que la voisine ne te remarque, mais tu tires aussi les rideaux de ton propre désir obscène quand tu regardes Donald Trump esquissé son petit- pas-de-danse-mème lors d’un de ses meetings. C’est cela qui est pornographique aussi, dans l’expression d’une hyper-réalité fascinante certes, mais dans l’affect voyeuriste que cela capte nécessairement : « le voyeurisme du porno n’est pas un voyeurisme sexuel, mais un voyeurisme de la représentation et de sa perte, un vertige de perte de la scène et d’irruption de l’obscène21. »


Comme dans le porno, le fasciste-néolibéral n’a plus rien à cacher : il s’expose et expose sa jouissance sans jamais accepter qu’on y oppose une bordure. Ce qui compte, c’est l’hyper-réalité de ce qui résiste à la symbolisation, l’exhibition permanente d’un corps-parlant que rien n’entrave, comme cette machine irréelle qu’est l’acteur pornographique. Trump face à Zelinsky dans le bureau ovale, c’est ce refus obscène d’une barrière à la jouissance, un refus de la castration pour le dire avec Freud, un étalage obscène d’un pouvoir dont l’exhibition hyper-réelle fascise irrémédiablement.On a souvent interpréter les photographies de Poutine torse-nu sur un cheval ou dans une rivière, et celles où, vêtu d’un kimono, il pratique ses katas avec assiduité, comme des expressions d’un virilisme venant appuyer un projet politique brutal.


C’est sans aucun doute tout à fait pertinent. Mais on passe généralement à côté de leur caractère pornographique. L’exposition, sous forme de mise en scène, d’une semi-nudité (assumée ou suggérée avec le kimono) fonctionnelle qui « efface tout dans la seule spectacularité du sexe », est expression d’un réel du corps sexualisé qui ébloui par sa transparence. Cet homme exposé n’a plus à rien à cacher puisqu’il offre ce corps au travail, ce corps jouissant sans entrave dans des postures pornographiques singeant la sexualité. « Or le porno ne masque rien du tout (c’est le cas de le dire) – il n’est pas une idéologie, c’est-à-dire qu’il ne cache pas la vérité, il est un simulacre, c’est l’effet de vérité qui cache que celle-ci n’existe pas22 » nous rappelle l’auteur. Expression du fascisme-néolibéral, la mise en scène pornographique dévoile le vide qu’elle tente de masquer : derrière Musk qui porte son drôle d’enfant sur les épaules, il y a ce vide politique, cette absence de vérité de la légitimité de sa présence dans ce lieu de pouvoir historique. Pur objet obscène, Musk jouis et capte un affect, dans une transparence pornographique qui soutient au fond toute son idéologie ; produit trans-politique par excellence.


A propos du réel terroriste : « On cherche après coup à lui imposer n’importe quel sens, à lui trouver n’importe quelle interprétation. Mais il n’y en a pas, et c’est la radicalité du spectacle, la brutalité du spectacle qui seule est originale et irréductible. Le spectacle du terrorisme impose le terrorisme du spectacle. Et contre cette fascination immorale, l’ordre politique ne peut rien23. » Au fond, c’est cela qu’est Elon Musk, une jonction entre le terrorisme intérieur et le fascisme pornographique. Produit du système, il fait fructifier sa fascination par l’obscénité qui caractérise chacune de ses mises en scène, trahissant fatalement le simulacre occidental, l’hyper-réalité de la gouvernance. Interroger par des journalistes à propos du mouvement anti-Tesla, il apparaît sincèrement abattu, remettant la faute sur un complot de la gauche, peinant à réaliser que l’accumulation de sa puissance se nécrose et fuit de tous les côtés, boycott, bourse, odeur de pneus calcinés. Terrorisme de la transparence, il n’a de cesse d’apparaître de plus en plus clairement pour ce qu’il est réellement : la tumeur du système lui-même.




1  Développement exagéré d'un caractère morphologique, d'une structure anatomique, pouvant aller jusqu'à constituer une gêne (ex. les bois de certains cervidés)

2  Les stratégies fatales

3  La transparence du Mal 4 Simulacres et Simulation 5  Aurélie Pfauwadel, Lacan versus Foucault, la psychanalyse à l’envers des normes, Cerf, 2022

6  La transparence du Mal 7  La transparence de Mal

8  Les stratégies fatales

9  Les stratégies fatales 10 Les stratégies fatales 11  L’esprit du terrorisme

12  L’esprit du terrorisme

13  Les stratégies fatales

14  La transparence du Mal 15  Simulacres et simulation

16  De la séduction

17  De la séduction

18  De la séduction 19  De la séduction

20  De la séduction

21  De la séduction

22  De la séduction

23  L’esprit du terrorisme

bottom of page