Nouvelles Mélancolies_ Massimo Recalcati
- Molluscum Contagiosum

- 30 juin 2025
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Introduction
L’auteur a beaucoup travaillé sur ce qu’il appelle la clinique du vide – nous reviendrons sur la définition exacte. Ce livre est un travail autour de l’articulation – ou du passage – de la clinique du vide à ce qu’il appelle la clinique sécuritaire. C’est le leitmotiv de l’oeuvre.
L’auteur fait un lien entre l’environnement politique et l’état des pulsions et du désir chez les sujets. Selon lui, avec le néolibéralisme et ce que Lacan appelle le discours du capitaliste, on constate le développement maniacale de la pulsion : plus de barrière à la jouissance, qui prend des dimensions infinies : « la tendance compulsive à la consommation coïncidait avec l’effondrement des contre-positions idéologiques et avec la fin de la primauté de la grande paranoïa dans la structuration de l’ordre politique et social de l’Occident. »
Autrement dit, plus rien, avec la toute-puissance néolibérale - dont l’apogée se situe au moment de la chute du Mur de Berlin (c’est ça la fin de la primauté de la grande paranoïa, il n’y a plus de grand Autre dangereux et tout-puissant)-, n’empêche la profusion de la consommation, et l’expression sans limite de la jouissance. Cependant, selon l’auteur, « l’absence d’endiguements et de limites, propre à la liberté du turbocommateur hypermoderne, s’est progressivement traduite en un sentiment invasif d’angoisse, provoqué par la perte de repères symboliques stables, mais, surtout, elle a fait resurgir une nouvelle demande de protection et de sécurité. »
C’est à partir de ce postulat qu’il va développer ce qu’il appelle la clinique sécuritaire. Ce qui semble intéressant dès maintenant, c’est de percevoir ce désir de fascisme (qui n’est pas sans rappeler le travail de Brosteaux et Theweleit) comme une réaction, une contre-révolution à la révolution que représente l’hégémonie néolibérale. Cela rejoint toutes les réflexions, notamment autour de Soeurs, sur le fait que le féminisme contemporain, post-#MeToo en somme, produit vraissemblablement une contre-révolution réactionnaire et misogyne. Ou bien la logique baudrillardienne du terrorisme comme faille (ou jumeaux maléfique) néolibérale.
Deux façons d’analyser la période actuelle se contredisent donc : d’une part l’inquiétude et la panique vis-à-vis des puissances réactionnaires et fascistes qui prennent de la place ; d’autre part l’analyse de l’agitation néo-fasciste comme preuve d’une panique néolibérale, à prendre comme l’encouragement à appuyer les endroits de luttes sociales (féminisme, question queer, question palestinienne, écologie radicale, etc.) Deux postures donc : ou bien la lutte anti-fasciste contre l’expression du fascisme, ou bien la lutte anti-fasciste comme expression d’un mode de captation des affects plus désirable et progressiste que celui proposé par les groupes réactionnaires.
Autrement dit, pour l’auteur, et pour revenir à la clinique sécuritaire, on passe d’une logique de course effrénée aux objets de jouissance, à celle d’une fermeture auto-conservatrice, ce qu’il appelle « un repli néomélancolique. » C’est ainsi que le Mur, le même qui – détruit - symbolisait le début de l’expression sans limite de la jouissance, se retrouve réinvestit comme symbole sécuritaire : « le désir ne s’enflamme pas imaginairement, à la poursuite d’objets toujours nouveaux, mais il semble plutôt se renfermer dans un circuit séparé de l’échange avec l’Autre, par l’investissement de la frontière comme un nouvel et paradoxal objet pulsionnel. » La frontière (le mur), devient l’objet pulsionnel, l’objet de jouissance, mettant fin à l’accumulation des objets propre à la clinique du vide, au discours du capitaliste.
« Ce que la nouvelle clinique de la mélancolie met en relief n’est pas tant l’homme sans inconscient, mais plutôt l’existence d’un inconscient fasciste ou, si l’on préfère, d’une tendance fasciste immanente au désir inconscient. »
Les nouvelles mélancolies
A la différence de la mélancolie freudienne, où le sujet mélancolique fait face à un deuil sans objet – du moins sans objet reconnu – la nouvelle mélancolie, pour Recalcati, est une mélancolie par saturation de l’objet, de « la présence hyperprésente de l’objet. » Là encore, c’est très baudrillardien : l’hyper-réalité, c’est la réalité au carré, qui se multiplie au point de dénaturer la réalité, c’est le surplus qui se retourne contre l’objet lui-même. Ici, c’est l’hyper-jouissance comme métastase de la jouissance, comme néo-mélancolie produit par excès de néolibéralisme qui remet en question, inévitablement, son hégémonie. C’est tout le paradoxe contemporain : pour survivre à sa propre évolution métastasique, le néolibéralisme se voit contraint de se réinventer par un biais sécuritaire de fermeture, rendant caduc la toute-puissance de la liberté, fondement même de l’idéologie. Autrement dit, on se retrouve avec des objets – le néolibéralisme – simulacre d’eux-mêmes, vidés de leur contenu. « Une fois épuisée l’exaltation néo-libérale emphatique de la globalisation, émergent des tendances ouvertement réactionnaires et involutives qui glorifient le mur : nationalisme, souverainisme illibéral, fermeture identitaire. »
L’auteur revient ensuite sur des principes psychanalytiques. Avec l’hystérie par exemple, au coeur du fondement de la psychanalyse, ce qu’il y a à retenir selon lui, c’est bien la prévalence du symbole sur l’organe ou, pour le dire autrement, comment l’organe (le corps – le réel) peut se décaler de sa fonction biologique pour devenir un outil du discours du sujet, « transfiguration de l’organe qui devient discours », discours d’organe selon Freud. On a donc la clinique du refoulement avec la névrose, et son envers pervers. La psychanalyse, Lacan en particulier, s’est beaucoup intéressé à la perversion, avec Sade notamment. Dans un texte connu, Kant avec Sade, Lacan tente de montrer que la rigueur morale kantienne et le sadisme ne s’opposent pas mais se rejoignent dans leur rapport formel à la Loi, en révélant tous deux le lien entre le devoir éthique pur et la jouissance que celle-ci peut paradoxalement produire. Dans le cas de Sade, « il ne se contente pas de transgresser la loi, mais il se voue pieusement à la fondation d’une nouvelle loi : la loi de la jouissance. » On voit bien le lien à faire avec la clinique du vide et le sujet néolibéral qui, au fond, s’apparente un peu au pervers sadien, fondant sa vie sur la toute-puissance de la loi de la jouissance.
La rigueur morale kantienne, c’est l’exigence de ne faire que ce qui peut être universalisé comme loi, par pur respect du devoir, sans se laisser guider par le plaisir, l’intérêt ou l’émotion ; on voit comment ici on se rapproche de la clinique sécuritaire. Autrement dit, avec cette oscillation, avec le passage de Kant à Sade, de la clinique sécuritaire à la clinique du vide, et vis-versa, on a les deux facettes d’une même pièce perverse : placer la loi au dessus, « au-delà de toute version humaine. »
Peu importe que ce soit la Loi comme respect du devoir universel ou comme loi de la jouissance, c’est bien l’annulation du désir, ou en tout cas la fixation du désir sur ce surinvestissement de la Loi.
Revenons à la mélancolie : « pour le sujet mélancolique, ce qu’il a véritablement perdu, cela n’est pas si clair, bien que son univers tourne autour d’un sentiment permanent de perte. » Dans la mélancolie, c’est le rapport même au fait d’exister qui est en jeu, qui est au coeur de malheur. D’une certaine manière, la mélancolie permet de mieux appréhender la lecture lacanienne de la subjectivité : le sujet est barré par le langage, c’est-à-dire divisé : une part de sa subjectivité lui est accessible grâce au langage, il peut dire, symboliser le réel de son ressenti, de ses émotions, mais une part résiste à cette symbolisation, une partie résiste à être dite. Bien sûr, l’analyse permet de symboliser toujours plus, de dire ce qu’on pensait ne pas savoir ou pouvoir dire, mais une partie résiste toujours au langage. C’est bien en cela que le sujet est barré, soumis à la Loi de l’Autre – au langage – pour se dire, mais toujours confronter au manque de l’Autre, à l’inefficacité relative du langage. Le sujet, en acceptant le langage, la Loi de l’Autre, perd quelque chose de sa totalité : d’un état organique sujet à l’illusion de la complétude, la vie tire le sujet de l’homéostasie, le prive, pour en faire un autre parmi les autres. C’est du côté de se manque originel qu’il faut comprendre la mélancolie : « il s’agit de la faute originaire de l’existence qui refait surface, avec force, dans la mélancolie, où l’existence apparaît comme une protubérance sans valeur aucune, présence privée de tout sens, angoisse absolue. »
On le voit, la mélancolie est associée à une forme de culpabilité, avec la faute : celle d’exister malgré le non-sens de la vie. « Sans le sens, en effet, l’existence tombe dans le non-sens de ses origines, se révèle comme pure ‘moisissure’, excès informe. » Autrement dit, quand bien même la vie est, dès l’origine, dénuée de sens, le sujet non-mélancolique se confronte habituellement à des bricolages qui viennent réparer le non-sens de la vie (à commencer par le désir des parents). Même si l’analyse c’est aussi se confronter au manque originaire, au vide et au non-sens de la vie, le sujet mélancolique s’y confronte d’entrée de jeu, n’arrivant pas, pour le dire grossièrement, à sublimer l’insensé de l’existence. Le mélancolique vit en dehors de la scène du sens, et se sent coupable d’exister ; la dette, c’est d’exister sans investir la vie, l’illusion du sens : « Pour le mélancolique, l’existence est condamnée à clouer la vie au non-sens. Lorsqu’il n’y a pas de transcendance, lorsque la transcendance du sens et du désir n’existe pas, au premier plan émerge le traumatisme de l’atrocité absurde de l’existence. »
Avec la mélancolie, c’est l’absence qui est au coeur de la présence, de l’être. C’est la radicale absence qui dirige, non-sens centralisé. A contrario, la paranoïa par exemple, est la prolifération du sens : le paranoïaque voit du sens et des signes partout.
On le comprend donc, le mélancolique atteint trop vite une compréhension, pour le dire maladroitement, il est trop rapidement confronté au non-sens de la vie. Ce n’est évidemment pas la même chose d’investir des objets, d’artificialiser du sens pour parer l’angoisse immanente à la vie puis de se confronter au manque irréductible de l’existence même. C’est tout le travail de l’analyse de traverser ses fantasmes et d’encercler le vide de l’existence, d’enserrer le Réel dans toute son impossibilité à être dit, symbolisé, etc. Le mélancolique ne se confronte pas au travail d’acceptation du non-sens de la vie, il s’y cogne. On le voit, le névrosé, quand bien même il se confronte au vide, s’attache toujours à bricoler du sens, à trouver son compte dans l’existence : il se raconte des histoires. Le mélancolique au contraire, est incapable de s’en raconter.
Revenons alors à des questions politiques : le sujet névrosé doit se confronter au manque, c’est le travail fondamental de la psychanalyse. L’Autre est manquant, toujours déjà insatisfaisant ; tout est bancal et amputé. C’est depuis l’intérieur de cette absence qu’on bricole, qu’on travaille à sa subjectivation acceptant le manque ontologique de l’Autre. On le voit, l’objet investi s’avère toujours manquant, fuyant. C’est ainsi qu’on peut comprendre la notion d’objet a lacanien : un objet qui nous manque depuis le début, part amputée pour s’inscrire dans le champ de l’Autre (le langage), qu’on cherche inlassablement. Objet matriciel et ineffable, sur lequel on tentera toujours d’accoler quelque chose ou quelqu’un. L’objet a, c’est ce qui manque au sujet et qui est moteur de son désir, qui lance la pulsion dans une dynamique vitale. Avec l’hyper-modernité néolibérale, l’enchainement et la superposition des objets proposés par le Capital tentent d’annuler ce caractère fondamentalement manquant de l’objet : « Ainsi, l’objet, au lieu d’être marqué par le manque, est un objet qui s’offre comme possible saturation du manque. »
C’est ainsi également qu’il faudrait tenter de comprendre l’addiction : comme symptôme néolibéral. L’objet ne pouvant être manquant, il est sur-investi, toujours présent. C’est « l’exigence d’une présence qui nie toute forme d’absence. » On voit ainsi que le travail analytique avec l’addiction doit se réfléchir à un double niveau : politique et personnel. Travailler le manque à la fois comme condition humaine, et comme résistance au néolibéralisme. Comme le psychotique qui ne reconnaît pas le manque de l’Autre ou le pervers qui le nie et tente d’y remédier, l’addict s’accroche à l’objet dans une réaction défensive « contre le risque du contact avec le manque et le désir émergent. »
Ce qui semble important de comprendre ici, avec la figure de l’addict comme avatar du sujet néolibéral, c’est bien la volonté d’extinction du désir sous-jacente à la répétition compulsive d’une jouissance du même objet. La clinique contemporaine dévoile une fracture de la dialectique entre présence et absence : le sujet ne tolère plus l’Autre et se renferme autistiquement, réinvesti les frontières et les murs, et en même temps ne tolère plus l’absence de l’objet et la frustration. On a donc un surinvestissement de l’objet et une perte de la symbolisation. L’hyperactif, tout comme l’addict, sont des figures de cette hyper-modernité : être partout et nulle part c’est incarner cette fracture de la dialectique présence/absence.
« C’est un des traits fondamentaux des nouvelles mélancolies : au centre, on ne trouve pas l’objet perdu, présent sous la forme de son absence, comme dans la mélancolie freudienne, mais le sujet lié à double tour à l’objet sans lequel il se sent lui-même perdu. »
On le voit, en se liant à double tour à son objet, le sujet néo-mélancolique annihile son désir. C’est comme ça que l’auteur entend la pulsion de mort. Il existerait un désir de ne pas désirer, de tuer tout désir. Ce n’est pas nécessairement un attrait pour la mort au sens littéral, mais bien un désir de ne plus désirer. On voit bien alors comment, dans cette oscillation entre fuite de la présence et refus de l’absence, la centralité contemporaine du sujet néo-mélancolique pousse à un attrait sécuritaire, à une fermeture du Moi à l’Autre et au désir : « le trait le plus essentiel des nouvelles mélancolies ne consiste pas en l’autoflagellation morale, mais dans un mouvement sécuritaire de fermeture vis-à-vis de la vie. »
Autrement dit, le système néolibéral, en tentant vainement d’annuler le manque au coeur de l’existence, au coeur des objets libidinaux, contre-vient à l’épanouissement des sujets, activant la pulsion de mort, le désir de ne plus désirer comme solution à cet surinvestissement de l’objet. Le sujet contemporain, sujet des nouvelles mélancolies, se branche à des affects sécuritaires et fascistes pour satisfaire cette pulsion de mort, ce désir de ne plus désirer.
La pulsion sécuritaire
L’auteur constate que l’époque est marquée par des poussées officiellement et ouvertement réactionnaires partout dans le monde occidental. Il revient sur ces deux notions de clinique du vide et clinique sécuritaire. C’est bien l’oscillation entre ces deux paradigmes qui est central pour tenter de poser une analyse sur l’époque. Il s’agit alors de développer un peu, dans un premier temps, l’idée de clinique du vide. Elle est directement liée au discours du capitaliste de Lacan. Pour rappel, le discours capitaliste, selon Lacan, est une idée du monde où la jouissance est produite sans limite, en court-circuitant le manque, ce qui conduit à une fuite en avant du désir et à l'épuisement du sujet. « Le symptôme principal de ce discours est l’hyperactivité, la compulsion déréglée – sans loi – de la jouissance, l’inflammation de la pulsion sans remparts (…). La caractéristique collective de cette inclination consiste dans le fait que le discours social, au lieu de poser des limites à la jouissance pulsionnelle – comme sa structure devrait en comporter -, tendrait au contraire à la surchauffer. »
La clinique du vide travaille donc sur cette écoulement de la jouissance, sur cette absence de barrière symbolique qui conduit nécessairement à la destruction et la mort. A contrario, la clinique sécuritaire travaille elle sur les tendances à l’isolement, au repli identitaire, c’est la barrière qui fait office d’objet de la pulsion. C’est une des facettes de la pulsion de mort. « Apparaît ici un aspect fortement problématique et intéressant de la réflexion de Freud sur la pulsion de mort. Celle-ci, en effet, n’est pas seulement responsable de la guerre et de la destruction, d’une jouissance sans loi et sans désir (clinique du vide), mais elle est aussi le fondement de la tendance fasciste à garder sa propre identité non contaminée, à préserver le système fermé d’une jouissance sans transcendance, centrée sur le refus de la rencontre avec l’altérité du monde, de la pulsion comme mouvement mortifère d’autoconservation. C’est donc là l’inclination sécuritaire de la pulsion qui radicalise la poussée à l’autoconservation et la transfigure en une poussée vers sa propre destruction. » Autrement dit, on réalise comment la pulsion de mort n’est pas qu’une poussée vers la mort directe, mais le repli radical, la conservation pulsionnelle et une forme de solution pour endiguer le flux continu de la jouissance. L’investissement libidinal de la barrière est une manière de border la jouissance, dans un maintien de la distance à l’Autre, pulsion de mort auto-conservatrice qui est une des explications au fascisme.
Au fond, ce qu’il s’agit de comprendre à travers ce chapitre, c’est que l’oscillation entre la clinique du vide et la clinique sécuritaire est une oscillation entre deux gestions de la pulsion : d’un côté elle tente de remplir le vide, et de l’autre elle agit comme barrière auto-conservatrice. La pulsion sécuritaire, c’est l’expression la plus pure de la pulsion de mort. Selon l’auteur, c’est la partie la plus scandaleuse de la théorie freudienne avec la pulsion de mort : la pulsion, dans sa tendance initiale, n’a pas vocation à ouvrir le sujet, mais de le fermer à l’Autre. La pulsion de mort, c’est une pulsion conservatrice qui au fond, pour protéger la vie, la coupe du danger que représente l’altérité et l’Autre. C’est ce qui permet de penser fatalement qu’il n’y a de pulsion que de mort. La vie est intrinsèquement travaillée par cet attrait pour la mort du désir, par son propre rejet pour en assurer la sécurité. On voit bien que la tendance mélancolique d’un désir de ne plus désirer est intimement liée au caractère ambivalent de la pulsion freudienne, qui comporte elle-aussi une tendance à l’annulation de la pulsion.
La pulsion de mort, si on la pense encore avec Baudrillard, est à penser du côté de l’excès plutôt que du manque (de désir, de vie) ; la pulsion de mort « agit en poussant la vie à se dévorer elle-même, aussi bien sous la forme d’une jouissance illimitée coïncidant avec la plus désespérée affirmation de vie, que comme refus de l’ouverture à la vie au nom d’une conservation extrême qui finit par l’anéantir. » On est vraiment dans la logique du cancer chez Baudrillard, l’excès d’une chose comme le début de son auto-anéantissement. Ce serait l’instinct qui serait du côté de la vie, de manière ontologique, et la pulsion est pulsion de mort. Pour comprendre cela, l’auteur prend l’exemple de l’anorexie : l’instinct de survie avec les besoins primaires, comme celui de manger, peut être contre-balancer par la pulsion de se nourrir de rien, voire de jouir de la privation. On voit ainsi que pulsion et instinct diffèrent et que la mort est charriée par le fait même de la vie. On est plus du côté d’une lutte contre la pulsion de mort que de celui de l’instinct de survie. Autrement dit, pour revenir aux pulsions fascistes, on comprend que c’est la pulsion de mort comme attrait de la vie pour sa propre protection (quitte à l’annuler), vie comme défense, mur, frontière « fermé face à l’angoisse du monde en tant que source inépuisable de perturbations et lieu où d’énormes énergies impossibles à maîtriser se cumulent de façon épouvantable. » Dans le désir fasciste des masses s’exprime ainsi le caractère fondamentalement anti-vital de la pulsion de mort.
« L’attitude conservatrice de la pulsion (…) indique, en effet, la poussée de la vie à répéter instamment le même et à exclure le nouveau ; en d’autres termes, à rendre impossible l’événement comme ce qui se révèle capable d’introduire une faille dans la barrière protectrice de l’appareil. »
Cette répétition du même pour empêcher le déploiement angoissant du nouveau, de la vie, s’exprime particulièrement dans les addictions : répétition du même schéma, lien indéfectible avec le même objet et répétition mortifère de l’action. Selon l’auteur, c’est l’idée de jouissance lacanienne qui traduit le mieux cette pulsion de mort freudienne : expérience excessive et dissipative d’un plaisir qui conduit à un mal-être, à une destruction. L’addiction, ici, n’est pas nécessairement à prendre du côté du produit et du signifiant drogue mais comme processus de jouissance : addiction à un schéma, un objet, une attitude qui produit la fermeture à l’angoisse du nouveau, de l’Autre. Jouissance anti-vitale qui cristallise le sujet dans un dispositif rassurant et mortifère. « Dans ce cas, la répétition prend une forme ruineuse, elle ne promeut pas l’expansion de la vie, mais son annihilation ; elle n’est pas l’affirmation de la volonté de la vie, mais refus obstiné – tendanciellement mélancolique – de la vie, compulsion à répéter, pulsion de mort dans son état le plus pur. »
« On ne doit pas oublier l’homologie profonde entre l’attitude de l’appareil psychique à se défendre des perturbations intrusives du monde extérieur, et le désir fasciste qui semble tirer sa force de cette attitude elle-même. » Autrement dit, on retrouve toute cette logique de désir fasciste par les masses plutôt que ce fantasme de manipulation : le désir du fascisme se comprend très facilement à partir de cette pulsion de mort – pulsion de protection face à l’angoisse de la vie - inhérente aux sujets. C’est bien à cet endroit qu’une clinique anti-fasciste doit se penser : travailler contre la tendance au repli réactionnaire et protecteur du sujet, (ré)apprendre à trouver un plaisir de l’inconnu et de la nouveauté (vie), etc. Le (renouveau du) fascisme est fatalement une continuité logique de protection contre l’hégémonie néolibérale qui promet à tord un bonheur à travers le flux continue des objets de jouissance. Avec la clinique du vide, on comprend que le sujet néolibéral va finir par réclamer qu’un objet final vienne stopper ce flux continue néolibéral, vienne bloquer le mouvement de la pulsion. C’est ainsi que le mur (symbole du repli et de la frontière) fait l’objet d’un investissement libidinal nouveau et que la demande sécuritaire apparaît au fond comme l’évolution perverse (conduite par la pulsion de mort) du néolibéralisme. « La tristesse, l’aboulie, l’apathie, l’angoisse de sortir dehors, dans l’ouvert, la poussée à plâtrer ses propres limites, à les rendre imperméables, à se renfermer dans sa propre demeure, à transformer la maison en tanière, ce sont toutes des expressions symptomatiques de la pulsion sécuritaire. »
D’une certaine manière donc, l’inquiétude de la vie est préalable, centrale même dans la pulsion. C’est la vie vitale, vive et nouvelle, l’amour, qui sont les au-delà du principe de plaisir, qui transcende le schéma pulsionnel de la jouissance, de la pulsion de mort, à rabattre la vie sur elle-même pour se protéger de l’Autre, de l’Autre en soi. Le fascisme apparaît alors comme la réponse idéale à la vie qui cherche la solution à l’inquiétude de la vie par la mort, comme cet embrassement de la pulsion primaire, de mort. Encore une fois, la lutte anti-fasciste, en écho au travail de Déborah Brosteaux, peut ainsi se penser au regard de cette réflexion : penser à diffuser des formes de vie qui répondent, elles-aussi, à l’inquiétude de la vie, mais cette fois par la vie, par l’amour aussi. Comme d’habitude, on peut se référer autant à Lacan qu’à Dumbledore pour comprendre la psychanalyse : le vieux sorcier ne cesse de le répéter à Harry tout le long des 7 tomes ; c’est bien l’amour l’arme décisive dont il dispose contre la mort que représente Lord Voldemort.


