Partie II_ Cryptos, Bitcoin, Blockchain : analyse(s) politique(s)
- TitiOM

- 27 mars 2025
- 6 min de lecture
II_ L'industrie du Web3
L'écosystème crypto
Le monde des crypto-actifs est un écosystème qui ne se réduit pas à Bitcoin. Bien qu'il en soit le leader et la crypto de loin la plus capitalisée, de très nombreux projets lui ont emboîté le pas. Des « forks » de Bitcoin ont vu le jour, autrement dit des blockchain similaires à celles de Bitcoin mais qui portent un autre nom, mais aussi de nombreuses blockchain qui tentent d'améliorer un certain nombre de limites propre au protocole originel : on essaye d'améliorer la sécurité, la vitesse de transaction, les coûts, sa scalabilité (changement d'échelle. Donc une blockchain qui augmente sa scalabilité c'est une blockchain qui est capable de supporter plus de volumes et de nombre de transactions sur un temps donné), etc.
Outre les blockchain en elles-même, font partie intégrante de l'écosystème les bourses d'échange, appelées CEX, et leur équivalent décentralisée, les DEX. On trouve également des projets qui ambitionnent de tokéniser des actifs réels, ou d'autres qui proposent via la blockchain de mettre à disposition de la puissance de calcul pour des projets IA etc. Impossible, encore une fois, d'être exhaustif à ce niveau au regard de la fréquence à laquelle des projets voient le jour, mais il faudra au moins retenir l'arrivée d'une innovation technique au sein de la blockchain portée par le projet Ethereum : les smarts contrats.
Un smart contract (ou contrat intelligent) est un programme informatique qui s'exécute automatiquement sur une blockchain lorsqu'un ensemble de conditions prédéfinies est rempli. Ethereum, avec sa propre blockchain, charrie la possibilité de déployer des programmes hébergés on-chain, c'est à dire visibles de tous et infalsifiables. Derrière cette simple idée, un saut majeur est réalisé car d'un seul coup la blockchain ne se limite pas à des transactions financières, à des transferts de tokens, mais elle intègre la possibilité d'intégrer des contrats, avec ses conditions, au sein d'un protocole décentralisé.
L'un des cas d'usage majeur est le NFT.
Un NFT, ou "jeton non fongible" (en anglais non-fungible token), est un certificat numérique qui prouve la propriété d'un objet numérique unique, comme une image, une vidéo, un fichier audio ou même un tweet. Contrairement aux cryptomonnaies comme le Bitcoin, qui sont interchangeables et de même valeur (un Bitcoin est toujours égal à un autre Bitcoin), chaque NFT est unique et non interchangeable.
Comme pour une œuvre d'art, la valeur d'un NFT dépend de la demande, de la rareté et de la popularité. C'est ce qui explique pourquoi certains NFTs se vendent à des prix très élevés.
Le NFT est un exemple spéculatif. Mais on peut imaginer que des places de concert pourraient être NFTisés et servir dans des cas d'usages réels. Dans ce cas, un smart contract serait émis, définissant le nombre de places totales, chaque place aurait une identité unique, on serait capable de savoir combien ont été émises, quels en sont les détenteurs, etc.
Les cas d'usage des smart contracts sont illimités et pourraient recouvrir tout ce qui nécessite une forme de contractualisation, et celle-ci peut être scellée pour toujours dans un protocole ouvert, transparent et infalsifiable.
Avec l'intégration des smart contract à de nombreux cas d'usage sur internet, y compris non spéculatifs, certains parlent d'une nouvelle ère du web. Le Web-1 c'est l'internet qu'on pourrait réduire à l'idée de « consulter » : consulter des pages web relativement fixes et statiques. Le Web-2 c'est l'internet mené par les géants (Meta, Youtube, Google, Tiktok) où « publier » est maître mot. Tu interagis avec du contenu, tu en publies, tu commentes, etc. Dans cette dimension d'internet, jamais tu ne détiens le contenu et tu ne bénéficies généralement pas de la monétisation pourtant générée grâce à tes interactions, par les propriétaires de ces plateformes. En somme, les compagnies et plateformes sont beaucoup plus fortes que les utilisateurs et clients.
On assiste à l'apparition du Web 3.0 – avec tout ce qui tourne autour de la crypto mais aussi autour de l'idée de propriété numérique, c'est-à-dire détenir, posséder des informations digitales.
Crypto et spéculation
L'autre dimension, dont nous avons peu parlé jusqu'ici, et qui incarne évidemment l'un des gros moteurs de l'écosystème, est bien la spéculation. La possibilité de devenir riche rapidement, les récits de ceux qui ont fait fortune avec le Bitcoin ou en misant sur une tête de chien, font partie de ses mythes qui donnent du carburant à l'écosystème, drainant des millions de nouveaux investisseurs particuliers et de nouvelles liquidités.
Le marché du Bitcoin, et c'est vrai pour 99% des projets cryptos, est un marché à somme nulle. Ces produits financiers reposent uniquement sur la perspective de la revente à un tiers pour un prix plus élevé que le prix d'achat initial. Cette mécanique de l'enrichissement par la valeur d'échange, et non par la valeur économique, porte un nom : la Greater Fool Theroy (revendre un actif à un plus grand fou que soi-même). A la différence des actions qui reposent sur les richesses produites par une entreprise, à son patrimoine, à son capital etc. Il y a bien dans le marché des actions avec des dynamiques de prix corrélés à la loi de l'offre et de la demande, mais l'action prend en valeur à mesure que l'entreprise elle-même génère du profit par ses activités propres.
Les cryptos sont des outils de financiarisation de la croyance qui exploitent le biais cognitif du FOMO (fear of missing out).
Il est toujours difficile de distinguer ce qui explique la hausse de la valeur du Bitcoin, entre enthousiasme envers une technologie, prix de l'électricité nécessaire à sa production, prix de la liberté qu'il incarne, son entrée dans le game institutionnel. Les effets de culte de la personnalité autour de Satoshi Nakamoto (le fait que son identité ne soit pas révélée renforce le culte et la croyance), influencent de personnalités telles que Michael Saylor ou Elon Musk.
Comme pour chaque marché spéculatif, une énorme part de marché s'est constituée autour de cette ruée vers l'or et l'écosystème a enfanté son armée de vendeurs de pioches : vendeurs de formations, de signaux ou de robots de tradings, d'outils magiques, d'indicateurs, etc. Autant de pratiques qui prétendent maîtriser cette magie noire qu'est le marché, tantôt sujet à des aléas macro-économiques non prédictibles tels que des guerres, ou des manipulations absolument maîtrisées par les markets makers des plus grandes plateformes d'échange.
Les memecoins
Dogecoin est le token emblématique de la culture memecoin. DOGE est d'abord un mème (avec une photo de Shiba Inu, le chien nommé Kabosu) devenu viral dans les années 2010 sur des sites tels que Reddit ou 4chan.
En 2013, deux ingénieurs en informatique lancent Dogecoin, une crypto à l'effigie de ce chien. Dogecoin est rapidement devenu populaire grâce à sa communauté, qui s'est différenciée par un esprit de convivialité et d'entraide. Contrairement aux autres cryptomonnaies souvent marquées par une approche plus sérieuse et financière, la communauté Dogecoin a toujours cultivé un aspect léger, avec un ton décalé et des mèmes humoristiques.
Le phénomène des memecoins reflète des transformations profondes dans le marché crypto et la société en général. Il associe l'essor des memecoins à des facteurs comme l'inflation, les inégalités croissantes et la saturation des autres catégories de tokens, qui ont rendu ces derniers moins attractifs pour les investisseurs.
Dans la finance traditionnelle, l'histoire de Game Stop (GME) représente aussi cela, où des milliers de petits investisseurs ont contré un pari à la baisse des gros traders de Wall Street sur l'action GME. Ce sont finalement les petits investisseurs qui ont réussi à inverser la tendance et ont fait grimper le prix de l'action. Les memecoins peuvent partir de n'importe quoi : un tweet, un mème, une personnalité. Ils sont non seulement des actifs financiers spéculatifs, mais aussi des mouvements communautaires offrant une identité et une participation active à leurs détenteurs. Ils offrent la possibilité de militer pour le projet, d'en faire des tweets, d'en parler autour de soi, même si en dernière instance le leitmotiv reste la perspective de l'enrichissement.
Il y a des communautés d'amateurs de memecoins, de degen traders, qui mettent en avant l'importance du langage commun (WAGMI, FUD, DYOR...). C'est souvent par le langage que se cimentent les croyances et les contre-cultures.
Le partage d'une symbolique commune qui passe par les mots est ainsi un facteur essentiel du développement des phénomènes de culte. Ainsi, les amateurs de cryptos investissent plus que de l'argent, ils mettent au centre de la table une partie d’eux-mêmes, de leurs valeurs, de leurs aspirations et de leurs affects les plus intimes.


