La vie psychique du racisme – L’empire du démenti_Livio Boni & Sophie Mendelsohn_
- Molluscum Contagiosum

- 3 nov. 2025
- 13 min de lecture

Le livre a été écrit avant La race sur le divan de Thamy Ayouch. On y retrouve pas mal de réflexions partagées, donc cette fiche de lecture sera moins complète que l’autre.
Le livre est supposé être le premier opus d’une série de livres sur la vie psychique du racisme. L’empire du démenti est donc le premier de la série.
C'est un livre qui se lit assez facilement, sans doute plus facilement que celui de Thamy Ayouch. Comme la plupart des livres de La Découverte, il est assez socio-historique et manque un peu de clinique. Les auteurs reviennent sur la sortie d’un livre en particulier, dans les années 50, Psychologie de la colonisation de Octave Mannoni, et des réactions critiques qui l’ont accompagné, notamment en parallèle avec le travail de Franz Fanon. Donc parfois le livre s’attarde un peu trop sur des petits détails historiques de spécialistes qui, personnellement, m’ennuient un peu.
I_ Passes et impasses d’une lecture psychanalytique du racisme
On a souvent l’idée que le racisme c’est la peur de l’Autre, de l’autre en soi. Les auteurs vont aller un peu plus loin que ce lieu commun.
Pour commencer, ils font un parallèle historique entre l’apparition de la psychanalyse sous Freud, et la montée de l’antisémitisme (et donc du nazisme), pas du tout en lien avec la judaïcité de Freud, mais plutôt vis-à-vis du fait de la matrice idéologique commune : celle de la traque de l’ennemi intérieur. Dans le nazisme, on a cette idée d’une élimination des juifs (et autres) qui viendraient corrompre la pureté de la race. Au fond, la judaïcité n’a pas réellement besoin d’être "prouvée", ce n’est d’ailleurs pas qu’après les juifs que les nazis en avaient. Avec Sartre, on peut dire que Juif est un signifiant qui vient nourrir une idéologie. « Le Juif est un homme que les autres tiennent pour Juif » disait-il dans Réflexions sur la question juive (1946). On est donc bien face à un signifiant chargé d’une charge symbolique qui dépasse la question purement technique et matérielle. Est Juif celui qui désigné par le groupe (nazi) comme Juif. Les auteurs démontrent que le signifiant « Juif » est bien généralement associé à d’autres signifiants qui viennent « faire tenir une chaîne signifiante », ce qui tend à démontrer que le signifiant désigne « en quelque sorte la partie de soi-même dont une société sécularisée moderne devrait s’amputer afin de s’immuniser contre une dégénérescence certaine » en fonction du projet idéologique.
On le voit, ceci est en lien avec la modernité, c’est-à-dire la fin des grands mythes pour régir le social. L’individu devient central, avec sa petite histoire personnel qui permet de se raconter - et donc aussi de se comparer, de traquer ce qui l’empêche, etc. Autrement dit, xénophobie et psychanalyse, d’une certaine manière, sont les deux conséquences logiques d’un chamboulement historique, d’un basculement vers une modernité qui redéfinie l’importance de l’humain dans sa singularité. L’avènement du Sujet de l’inconscient d’un côté, et la résurgence d’idéologies totalitaires et raciales (favorisées par un besoin de réassurance identitaire) de l’autre, comme les deux faces d’une même pièce.
De plus, les auteurs mettent en avant la qualité nécessaire de l’Autre dans le racisme, autre miroir qui permet au sujet de se définir en comparaison. A partir de cette idée, ils vont également développer la comparaison d’un racisme colonial et d’un racisme post-colonial. Dans tous les cas, l’aliénation au regard de l’autre est forte, le Blanc aliénant le Noir à travers son regard et sa domination. Avec Mannoni, on va parler d’un complexe d’infériorité de l’homme blanc, désignant ainsi une « attitude générale de l’homme moderne occidental, lequel se doit de prouver son indépendance, son autonomie et son caractère de sujet libre de toute attache transcendantale, au moyen d’une action de domination sur le monde, domination qui ne se résume pas au déploiement des moyens de la technoscience mais inclut l’assujettissement des autres. »
Autrement dit, nous le voyons, que ce soit de manière très limpide à travers la colonisation, ou bien de manière plus pernicieuse et diffuse dans un système post-colonial, le racisme est au fond intrinsèquement lié à la modernité, et représente un des avatars d’une idéologie faisant de la puissance individuelle liée à la liberté (libre-arbitre, libre-association, libre-circulation, etc.) une pièce maitresse de l’accomplissement. Cette idée semble particulièrement pertinente pour comprendre comment racisme et Capitalisme sont profondément imbriqués, au-delà de la simple association économique en lien avec l’esclavage, comment « le primitif » sert les intérêts psychologiques du « blanc dominant » :
« le racisme de matrice coloniale se présente dès lors comme une formation névrotique visant à affirmer l’exceptionnalité de l’homme blanc moderne (…) ayant besoin de l’Autre ‘primitif’ pour asseoir cette même exceptionnalité et s’en consoler en même temps. »
Avec la post-colonisation, la mixité et le métissage donnent le sentiment d’un dépassement des questions raciales. Un élan humaniste et de liberté semble se développer dans l’après-guerre d’Algérie, mais Lacan de déplorer : « le mélange de corps et de langages provoqué par les décolonisations aiguise le besoin d’une différenciation, dont la référence raciale reste le garant imaginaire. » On comprend ainsi que, après la colonisation donc, le racisme puisse se développer en réaction à une angoisse d’indistinction. C’est intéressant de mettre en perspective cette thèse avec la résurgence récente des mouvements d’extrême-droite parallèlement au sur-développement des réseaux sociaux, qui participent grandement à un mouvement global d’indistinction généralisée. On voit bien qu’à travers Instagram par exemple, on a une tension palpable entre se sentir différent et se sentir comme tout le monde, sans trop savoir quel désir prédomine sur l’autre. Au fond donc, le racisme semble apparaître comme un retour du refoulé de l’indistinction.
II_ Situations d’un livre intempestif
Ce chapitre revient sur le livre de Mannoni et sa réception dans le milieu intellectuel de l’époque. Nous passons ce chapitre.
III_ Vers une décolonisation de soi
Ici on va revenir un peu sur ce que dit Ayouch par rapport au déni de la race, de la couleur de peau, qui sous couvert de vouloir s’affirmer comme anti-raciste, a en réalité tendance à invisibiliser les problématiques raciales. « L’aveuglement à la couleur n’est pas le contraire du regard racialisant, mais son envers, qui traduit plus une ignorance volontaire, voire un blanchiment forcé, qu’une dépassement du partage racial. »
Avec Fanon, on va revenir sur la place du regard dans la construction de soi. Lacan parle du stade du miroir comme étape constitutive du moi, celui-ci s’aliénant au regard de l’Autre. En effet, le bébé se reconnaît comme entité, comme sujet, en comprenant parallèlement qu’il n’est pas l’autre. C’est l’existence de l’autre – et donc le regard posé sur lui – qui permet la prise de conscience de soi par le Sujet. On voit ici toute l’imbrication ontologique entre le Moi et l’Autre. Pour Fanon, il existe cette logique de « regard blanc », de cet Autre blanc, dans la construction du Moi des sujets noirs, parlant ainsi d’un « regard racialisant ».
« Difficile de ne pas penser à la formule mannonienne si frappante, selon laquelle ce que le Noir est effectivement, c’est la peur que le Blanc a de lui-même, dont le Noir a une connaissance intuitive et qu’il cherche à soulager par diverses stratégies (l’invisibilisation étant peut-être la principale), de crainte que cette peur ne se retourne contre lui. »
Ici c’est un peu difficile parce que le contexte n’est pas vraiment expliqué. En tout cas, ça rappelle cette idée du signifiant Juif qui vient désigner ce qu’on veut éliminer plus qu’un individu spécifiquement juif. L’individu noir renverrait à l’individu blanc sa prétendue supériorité imposée depuis des siècles par la force et la contrainte pour soutenir une prétendue civilisation. Autrement dit, le noir renvoie au blanc son statut de blanc et son histoire, qu’il ne cesse de vouloir refouler.
On pourrait dire que le Noir devient le support du refoulé du Blanc, celui sur qui se projette la peur que le Blanc a de ses propres pulsions, de sa propre violence, de son altérité interne. Autrement dit, le racisme ne parle pas du Noir, mais de ce que le Blanc ne supporte pas de lui-même. L’altérité raciale fonctionne comme un miroir inversé du sujet occidental, et le Noir, en quelque sorte, porte le symptôme du Blanc.
Pour Mannoni, au-delà de ce que les auteurs appellent eux « le démenti », il s’agit en tant qu’analyste d’être vigilant à ne pas tomber dans « une négation optimiste de la réalité », c’est-à-dire au fond d’argumenter contre le signifiant en tant que tel, en niant l’importance symbolique que celui-ci charrie, et la puissance de construction identitaire.
Pour le dire autrement, il ne s’agit pas, face à une personne souffrant de racisme par exemple, d’argumenter dans le sens de la stupidité du racisme et de pousser le sujet à dépasser l’importance qu’il donne à ces questions en tentant de les rendre caduc. Ici, comme il en est toujours question dans la psychanalyse au fond, il s’agit de travailler à l’élaboration de la chaîne signifiante singulière et spécifique à chaque subjectivité.
Au fond, cette question permet de faire s’entrecroiser la question de l’inconscient et de la politique. Ici, en faisant un pas de côté et en nous intéressant par exemple à la question du délire comme manifestation de l’inconscient, et en faisant un parallèle avec le travail de Florent Gabarron-Garcia, nous pouvons comprendre qu’il est nécessaire de prendre au sérieux le contenu et la fonction du délire, et notamment si celui-ci s’articule autour de la question de la race car « quelqu’un qui délire, c’est à la fois quelqu’un qui hante l’histoire, qui en revisite les angles aveugles, et quelqu’un qui est hanté par l’histoire personnelle et collective, et qui devient ainsi la caisse de résonance de ses silences. » Pour le dire autrement, comme souvent, il s’agit de sortir du familialisme propre à la psychanalyse, à l’oedipianisation des symptômes, pour pouvoir faire apparaître que potentiellement, la famille est prise dans une « enveloppe historiale » spécifique : « ce qui peut redonner sa dignité au délire, c’est de le considérer comme un espace de (re)création de rapports historiquement empêchés. » C’est ainsi qu’il faut considérer la nécessité d’une interprétation juste, prenant en compte les questions raciales.
IV_ L’empire du démenti
Le refoulement diffère du démenti dans le fait que le premier est une opération individuelle alors que le second revêt un aspect collectif. C’est donc un « événement » commun qui peut faire vaciller un processus de démenti.
On va tenter de comprendre et d’expliquer une phrase qui paraît assez centrale :
« Or l’examen rapproché du démenti permet de constater que c’est bien d’une rencontre traumatique que l’on se protège par la répudiation d’une représentation indésirable. Il s’agit dès lors de situer cette représentation, qui ne s’accompagne pas d’un affect désagréable et ne déclenche pas le refoulement. Et de saisir comment la croyance joue pour le démenti un rôle structurellement équivalent à celui que l’affect prend pour le refoulement. »Le démenti n’est pas simplement “dire que ce n’est pas vrai”. C’est une formation de défense particulière où une représentation est répudiée par le sujet : elle demeure d’une certaine façon présente mais est niée, désavouée. La représentation indésirable est la trace mentale de l’événement traumatique (image, souvenir, perception). Elle n’est pas simplement effacée : elle est répudiée, mise hors-jeu par une opération psychique spécifique (le démenti).
Par exemple, dans le racisme, la rencontre traumatique n’est pas un événement ponctuel mais une rencontre avec la différence — différence de peau, de culture, de langue, d’histoire. Cette altérité vient traumatiser le narcissisme du sujet occidental, ou du groupe dominant : elle révèle qu’il n’y a pas de tout. Or, ce réel de la différence est insupportable — il met en crise le fantasme d’universalité, de maîtrise, de complétude. Ainsi, on peut comprendre que le racisme fonctionne comme démenti de cette rencontre traumatique : il ne refoule pas la différence (puisqu’il la voit très bien), mais la répudie ; il la nie en la dégradant, en la déshumanisant. C’est une négation active de la différence comme valeur humaine.
D’un autre côté, chez les sujets colonisés ou racisés, le démenti peut se comprendre comme une manière de survivre narcissiquement face à une blessure identitaire massive. Le sujet sait par exemple (au niveau du réel) qu’il est méprisé, déshumanisé, rejeté, mais pour continuer à exister psychiquement, il doit nier partiellement cette réalité : non pas pour la cautionner, mais pour ne pas être détruit par elle. C’est un démenti protecteur : une manière de se préserver de l’effondrement que provoquerait l’assimilation totale de la haine de l’autre. Frantz Fanon le décrit dans Peau noire, masques blancs : le sujet colonisé, exposé à un discours raciste constant, peut intérioriser ce discours tout en le niant : “Je ne suis pas comme les autres Noirs”, “je suis un bon indigène”, “je parle bien français”, etc. Le sujet sait bien qu’il appartient au groupe méprisé, mais tente de démentir cette appartenance en adoptant les signes de la culture dominante. C’est une forme de clivage interne, typique du démenti : une partie du moi “sait” la domination, une autre “la nie” activement. Cette négation est le prix de la survie psychique dans un monde qui le rejette.
Dans le refoulement, une représentation suscite un affect désagréable (honte, culpabilité, peur) : cet affect signale le danger et déclenche l’opération de refoulement (repousser la représentation hors de la conscience). Ici, il n’y a pas cet affect aversif : la représentation reste dépourvue de la charge affective qui provoquerait le refoulement. Elle n’est donc pas repoussée par rejet affectif, mais niée autrement. Autrement dit : le démenti opère sans le moteur affectif qui caractérise le refoulement. Dans le racisme ou le colonialisme, on trouve souvent une absence apparente d’affect. Le colonisateur ou le raciste n’agit pas dans la panique ou la culpabilité, mais dans une certaine tranquillité : il exerce la domination “avec bonne conscience”.
Dans le refoulement, l’affect (honte sexuelle par exemple) est la force qui ordonne à l’appareil psychique de repousser la représentation. L’affect signale et déclenche la défense. Dans le démenti, il n’y a pas cet affect-signal. À sa place, c’est donc la croyance qui joue la fonction opératoire : le sujet adopte, projette ou s’agrippe à une croyance qui maintient la représentation écartée. Cette croyance n’est pas un simple postulat intellectuel, elle structure la défense ; elle tient la place que l’affect tient dans le refoulement. Concrètement, là où l’affect crée une poussée pulsionnelle à repousser, la croyance institue un cadre de réalité alternatif qui neutralise la représentation ; elle la nie de façon structurante.
Dans le racisme et la colonisation, la croyance (en la hiérarchie des races, en la mission civilisatrice, en la supériorité culturelle) fonctionne au fond comme mécanisme de défense. Elle soutient la négation de la réalité traumatique de la différence humaine. Cette croyance n’est pas un simple discours intellectuel : elle a la même fonction structurante que l’affect dans le refoulement. Autrement dit, c’est la croyance elle-même qui tient lieu de barrière psychique. Elle permet au sujet collectif d’éviter l’effondrement de son narcissisme — celui qui résulterait de la reconnaissance de l’Autre comme égal.
Chez le colonisé, la croyance joue un rôle défensif inverse : elle permet de maintenir une continuité narcissique malgré la haine reçue. Le sujet sait bien qu’il est méprisé, mais il croit qu’il pourra être reconnu, aimé, intégré, ou que la culture du dominant est supérieure et qu’il doit s’y conformer. Cette croyance le protège de l’effondrement que provoquerait la pleine reconnaissance de sa déshumanisation. Fanon le décrit, le sujet colonisé croit qu’il peut devenir “comme le Blanc”, mais cette croyance est une impasse, car elle repose sur une image du Moi imposée par le colonisateur. Elle crée un désir de reconnaissance sans fin, toujours déçu. Cette croyance est donc structurellement aliénante ; elle entretient le clivage entre ce que le sujet sait (qu’il n’est pas reconnu) et ce qu’il croit (qu’il pourrait l’être).
Dans le processus du démenti, le traumatisme est à comprendre de la même façon que pour le refoulement, c’est-à-dire au fond qu’il faut le penser en deux étapes. Ce n’est pas le premier « choc » qui apparaît en premier dans le trauma, mais ce qui vient lever le refoulement. Un moment traumatique A est refoulé et oublié, mis de côté, voire minimisé ; un événement B vient rappeler à l’inconscient l’événement A et faire lever le refoulé : c’est à ce moment précis que la douleur/violence apparaît, alors même que l’événement B peut être anodin et/ou assez commun. C’est d’ailleurs ce qui rend difficile la compréhension par le sujet et son entourage. Le démenti, fonctionne de la même façon : c’est quand la croyance s’écroule que la violence/douleur apparaît, quand par exemple, chez les peuples colonisés, la croyance imposée par la culture de la colonisation s’écroule et que la réalité saute aux yeux.
Pour le dire autrement, c’est quand les images du Moi s’écroulent que le traumatisme se révèle. C’est très important d’avoir ça en tête dans la clinique : la difficulté psychique peut apparaître à un endroit semblant moins traumatisant que ce qui semble plus évident. Il est par exemple très fréquent dans la clinique des migrations de se rendre compte que le sujet décompense (s’écroule) quand il arrive en France : la croyance qui avait organisé son démenti sur les effets du post-colonialisme s’écroule en constatant qu’en France il va devoir faire face aux nombreuses barrières pour l’empêcher de s’établir, que la vie n’est pas particulièrement plus facile, que les gens ne sont pas tous particulièrement accueillants, etc. Tant que la croyance tenait, les événements violents et traumatisants d’avant et de pendant la migration n’atteignaient pas le sujet au point de le faire s’écrouler, mais la perte de la croyance fait office de levée du démenti.
En mettant la croyance au centre du processus du démenti, on comprend d’une certaine manière comment politique et inconscient s’entrecroisent.
« Cela montre comment une culture garantit la domination à ceux qu’elle met en position de se représenter comme les détenteurs de ce différenciant – et ‘Blanc’ est à cet égard un équivalent de ‘pénis/phallus’, puisque ces deux symboles partagent le même privilège. »
Cette fonction de la croyance, centrale dans le démenti, est la caractéristique collective du procédé : elle nécessite un Autre (contrairement au refoulement qui se fait même à l’insu du sujet). C’est parce que d’autres croient que je peux croire.
Enfin, nous pouvons mettre en avant un des aspects de la croyance raciste qui permet l’existence de la culture de domination coloniale et post-coloniale : « or la fantasmatique coloniale inverse les choses : elle prête à l’Autre racialisé une puissance dont les colonisateurs eux-mêmes seraient dépourvus ; il est supposé avoir accès à une jouissance supplémentaire – ce qui incite à vouloir l’en priver. » Cet aspect, peut être interprété au regard du travail sur les discours de Lacan, où celui-ci met en avant l’idée étrange mais logique que dans le discours du Maître, c’est le Maître qui est dépourvu de désir et de jouissance. Ici, la croyance raciale fonctionne à partir de cette absence de jouissance dont le sujet rend responsable l’Autre racialisé. Evidemment, c’est notamment autour de la question phallique que se cristallise cette question ; question phallique dans le réel « comme support électif de la représentation de puissance. »
Ce serait donc la jouissance (sexuelle) supposée de l’Autre, et dont on voudrait le priver, qui engagerait notamment la violence raciale. Au fond, c’est de la rencontre traumatique de l’absence de rapport sexuel dont chercherait à se protéger le démenti du raciste, solidifié par l’érection d’une croyance en une supposée supériorité sexuelle de l’Autre racialisé. On le voit bien, l’ensemble des clichés sexuels liés aux personnes racisées persistent aujourd’hui encore, venant trahir au fond cette croyance et dévoilant la tentative de démenti autour de l’angoisse produit par la sexualité pour tout sujet.
« Si bien que la racine du racisme doit être cherchée ailleurs que, comme il est habituel de le soutenir, dans la haine de l’Autre : s’il est bien question de haine, c’est de haine de la jouissance, et d’abord de la mienne propre, qui m’enchaîne à son mode et dont la précarité apparaît en pleine lumière à chaque fois qu’un autre mode de jouissance vient le percuter, manifestant ainsi que cette jouissance, la mienne, est précisément ce dont je ne peux jouir pleinement. »
Au fond, le problème politique sous-jacent au racisme, c’est la difficulté à faire coexister pacifiquement les jouissances ; c’est toujours et encore le constat de la difficulté du fantasme du vivre ensemble. Pour Solange Faladé, « vouloir obliger celui qui jouit d’une certaine façon à jouir comme l’autre, à se présenter comme l’autre, c’est là que le racisme se fait. »
Nous pouvons conclure avec une citation qui n’est pas sans rappeler le travail de D. Brosteaux qui nous invite à comprendre le fascisme non pas du côté de l’erreur, du rejet, etc., mais comme la captation d’un affect (contre lequel on lutte donc plutôt en proposant d’autres captations, d’autres manières d’agencer les désirs, etc.) :
« Un vertige nous saisit alors – le racisme n’est peut-être pas que ce que l’on en voit, c’est-à-dire l’accomplissement d’une racialisation, l’assignation à une condition minorisée et minorisante. Ce qui lui confère son redoutable pouvoir d’aliénation est plutôt sa puissance d’unification, son aveuglement volontaire à la différence, sa détermination à en ignorer les implications. »

