Partie I_ Crytpos, Bitcoin, Blockchain; analyse(s) politique(s)
- TitiOM

- 28 mars 2025
- 11 min de lecture
Le cap des 100 000$ a été franchi pour Bitcoin fin 2024, dans le sillage de la nouvelle élection de Donald Trump. Les « laser eye », cette tendance des médias sociaux où les supporters de Bitcoin affichaient des photos de profil avec des yeux laser pour signaler leur foi dans cette monnaie numérique, ont eu gain de cause. Cette barrière symbolique à 6 chiffres représente non seulement un nouveau sommet mais aussi un point de validation psychologique qui confirme des années de ferveur. Qui aurait imaginé 15 ans plus tôt, qu'une poignée de cypher-punk, de crypto-geeks, enfantent d'un protocole numérique atteignant aujourd'hui le top 10 des plus grandes valorisation au monde, jusqu'à être assimilé à de l' « or numérique » par les géants de la finance.
Comprendre Bitcoin, et plus largement l'écosystème cryptographique, nous semble nécessaire pour bien des raisons. Il y a globalement un manque d'intérêt de la part de l'autonomie politique à l'égard des sujets hight-tech. Il nous semble qu'il y a bien à cet endroit une forme d'avant garde du capitalisme, autant du point de vue de ses moyens de production que d'un point de vue idéologique. En ce sens nous parlerons d'extrême technologie afin de mettre à mal la prétendue neutralité des nouvelles technologies et leur rendre leur caractère sulfureux.
L'alliance Trump/Musk vient évidemment illustrer cette intuition bien ancrée que les élites de la tech portent des idées claires de ce qu'ils souhaitent, pour eux et les populations, sur Terre comme sur Mars, et des moyens nécessaires pour y parvenir. Ils ont les moyens de leurs ambitions. La crypto apparaît de plus en plus comme un élément déterminant de la réalisation des plus grands fantasmes libertariens mené par ces élites, qu'elle apparaisse comme pur outil de spéculation ou comme l'idéal d'une monnaie libre et indépendante des États et de la finance centralisée.
Il y a une nécessité de s'y intéresser, encore, dans un monde où le rapport aux écrans devient une part considérable de notre temps (plus de 5h/jour pour les 13-19ans). Les transformations du monde post-covid ont jouée comme accélérateur de modernité – sur l'intensification de la digistalisation des vies notamment. Il y a les différents appareils technologiques (tablettes et smartphones) mais aussi et surtout les apps qu'elles supportent. Elles produisent un certain type de comportement, une certaine manière de se lier aux uns et aux autres, elles suscitent un certain type de désirs, autrement dit, elles conduisent des conduites. Il y a à cet endroit un enjeu de pouvoir, tant les écrans et leurs contenu produisent et influent massivement les comportements. Derrière cette idée d'une « numérisation du monde », qu'est ce qu'il se cache concrètement comme processus technique, comme moyens matériels, comment tout cela est soutenu d'un point de vue énergétique ?
Il nous semble évident qu'on ne peut pas limiter la critique de la crypto à un point de vue technophobe (les nouvelles tech c'est nul) ou d'un point de vue moral (l'argent c'est mal). Il faut affiner les armes de la critique et pour cela comprendre minimalement de quoi on parle : c'est quoi Bitcoin, c'est quoi une crypto, c'est quoi une blockchaine, est-ce anonyme, est-ce vraiment indépendant des banques etc... ? Impossible d'être exhaustif sur l'analyse de cet écosystème en l'espace d'un article, mais nous dresserons les principaux points d'analyse qui semblent pertinents pour l'ébauche d'une critique.
I_ Aux origines de la crypto Entre libertarianisme et geeks informatiques
Nous ne pourrions parler crypto sans parler un instant de l'histoire d'Internet. Il y a, à la fin de l'ère contre-culturelle aux USA, une porosité entre certaines utopies véhiculées par le mouvement hippie et l'apparition des nouvelles technologies. En effet, d'un certain point de vue les technologies se présentent comme une force historique capable de transformer la société dans le sens de l'émancipation, de la liberté d'expression et de la transparence des institutions.
Cette utopie de gauche, véhiculée par les techno-hippies, prennent avec Marx l'idée de société de la connaissance, qui serait une société émancipée des rapports de production, de nos rapports à la machine, pour évoluer dans une société plus spirituelle.
Mais on se rend compte assez rapidement que ces nouvelles technologie ne suffisent pas à réaliser le socialisme (surveillance, main-mise du capital sur les flux d'informations). Pour Internet notamment, il n'y a pas de rupture entre le passage de l'internet militaire à l'internet civil : le continiuum est assurée par la main-mise de la communauté du renseignement.
« La communauté du renseignement (CIA et NSA) prend un rôle proactif en stimulant les recherches en matière de traitement efficace de bases de données massives et s'assure que les exigences de la communauté du renseignement peuvent être incorporées ou adaptées aux produits commerciaux ». (En 1995, les fondateurs de Google qui reçoivent des bourses du MDDS (CIA et NSA) pour créer une méga-bibliothèque pour trier internet à partir des requêtes de ses utilisateurs). »
La thèse principale du mouvement cyberpunk est que l'informatique n'est pas une île enchantée, mais un territoire à part entière, soumis par définition aux luttes et aux tensions qui existent ailleurs.
Or les cyberpunks connaissent la théorie algorithmique de l'information et ils pensent qu'elle permet de construire les armes de la lutte. On leur doit les technologies permettant d'anonymiser les connexions (TOR, PGP pretty good privacy, P2P) échappant à la recentralisation d'internet; en bref, l'insertion de « vacuoles de non-communication » deleuziennes dans les réseaux de communication.
L'enjeu devient alors : comment construire une société de l'information de confiance, sûr et stable, garantissant à chacun ses droits à la protection de la vie privée, échappant à la surveillance d'Etat et la captation de ces flux par le capital ?
Dans les années 80, on assiste à un enracinement idéologique des valeurs politiques de la philosophie libertarienne américaine dans les grandes Universités de la tech. Il y a cette intime conviction que le marché permet de réguler la société et que l'intervention gouvernementale doit être maintenue en dessous d'un seuil minimal. Liberté, anonymat, sécurité des informations, c'est le triptyque fondateur de la philosophe libertarienne qui est très poreux avec le crypto-anarchisme américain en bien des points.
Il va y avoir notamment des convergences autour de l'idée que l'informatique pénètre notre quotidien et qu'un risque majeur de sécurité existe au regard de la quantité grandissante d'échanges en ligne. Autour également de l'idée selon laquelle la cryptographie peut voler au secours de la vie privée. Avec les cercles libertariens, les cyberpunks ne sont pas seuls à penser que la main-mise des gouvernements sur la création monétaire est à déplorer et qu'elle confère un ascendant à l’État vis-à-vis de ses citoyens en matière de surveillance et de répression.
L'enjeu de la privatisation de la monnaie, autant politique que technologique, scelle l'alliance entre l'utopie cybernétique et la pensée libertarienne. C'est le début du cyberlibertarianisme, avec un groupe qui fera date, sous forme de liste mail : les cypherpunks (to cypher : chiffrer).
Julien Assange, notamment, rejoindra les rangs de la communauté, ainsi que les développeurs de Tor et du protocole PGP. Dans ces années là, et jusqu'au début des années 2000, on a plusieurs ébauches de protocoles pour des monnaies numériques. On a même Bill Gates qui s'y intéresse pour l'intégrer à Microsoft, avant d'abandonner.
On a par exemple e-gold, développé par des partisans du retour à l'étalon or. Liberty Reserve également. Le développement est rendu difficile car toutes ces tentatives sont dans le viseur des services, et sont notamment impactés par le patriot act post 11 septembre. Ils rencontrent chaque fois la difficulté à atteindre la masse critique d'utilisateurs qui cantonnent ces expériences dans des cercles extra-légaux, voire mafieux.
2008 est une année importante avec la crise des subprimes, qui fait office de point culminant des excès du capitalisme financiarisé. En septembre, la banque Lehman Brothers fait faillite. Cette crise, qui affectera durablement les économies, se transforme rapidement en une crise des dettes ouvertes. En octobre de cette même année, Satoshi Nakamoto diffuse son whitepaper sur la liste des cypherpunks : « Bitcoin : A Peer-to-Peer Electronic Cash System » . En janvier 2009, le premier block de Bitcoin sera scellé de la phrase du titre du Times du même jour : « The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks”, marquant clairement l'intention et l'animosité intrinsèque du protocole à l'égard de la finance centralisée.
Le protocole Bitcoin : résoudre la double dépense
Les cypherpunks veulent créer la possibilité d'échanger de l'information sans que celle-ci soit duplicable, et résoudre le problème informatique de la double dépense. Idéologiquement, ils veulent créer la possibilité de se passer du tiers de confiance comme les Etats et les banques centrales.
Le problème consiste à savoir comment faire en sorte qu'un message puisse à la fois être lu de tous et que son contenu ne puisse jamais être dupliqué ou falsifié. Il faut créer la possibilité d'une information à la fois unique et échangeable. Pour résoudre ce problème, Satoshi Nakamoto (créateur de Bitcoin dont on ne sait pas à ce jour s'il s'agit d'une personne ou plusieurs, s'il est mort ou vivant) a imaginé un ingénieux système de validation des messages par signature et consensus qui repose précisément sur un des grands acquis de la théorie algorithmique de l'information : la cryptographique.
L'ensemble que forment les mineurs, les utilisateurs et les nœuds constitue la blockchain Bitcoin, qui est donc un protocole d'échange d'informations parfaitement transparent (chacun possède le registre où elles s'écrivent), décentralisé (personne n'a le contrôle dessus), et néanmoins infalsifiable (validé par des preuves de travail), indéchiffrable (les informations sont cryptées) et inviolable (l'intégrité de la chaîne est vérifiée en permanence).
Il n'y a plus besoin de rapprocher le livre de compte d'une banque X du livre de compte d'une banque Y. Il n'existe qu'un seul livre de compte partagé par tous, dont chaque entrée est garantie, au surplus, par un protocole d'écriture infalsifiable. La particularité de Bitcoin, qui est aussi un pied de nez au Dollar, à son impression monétaire et son inflation, est qu'il n'existera que 21 millions d'unités de Bitcoin en tout et pour tout. Une grande majorité est déjà en circulation, mais le protocole est pensé de telle sorte que l'émission de nouveaux jetons se fera de plus en plus rare jusqu'à atteindre la limite de 21 millions de Bitcoins. La blockchain est le nom de la technologie qui permet l'échange de jetons numériques appelés Bitcoin. Mais d'autres monnaies numériques, portant d'autres noms, ont également utilisé la technologie blockchain en s'inspirant de celle de Bitcoin, pour y déployer d'autres jetons numériques tels que Ethereum ou Avalanche.
La valeur d'un bitcoin diffère de celle d'une monnaie classique, qui est traditionnellement indexée sur une autre valeur, comme celle du métal précieux qui la compose. Les bitcoins ne peuvent être échangés contre rien de tangible, sinon la quantité d'électricité qu'il a fallu consommer pour les fabriquer. La valeur d'un bitcoin tient donc tout entière dans le fait qu'il peut en avoir une, au sens où une fois qu'un bitcoin porte une inscription, elle est ineffaçable et infalsifiable (Le bitcoin peut avoir une valeur dans le sens où il n'est pas juste une idée (genre 1 dollar) mais il est inscrit pour de bon le marbre (la blockchain)).
La valeur du Bitcoin est égale à l'absence de friction qu'il apporte au paiement, c'est donc dire qu'elle est égale à l'économie qu'il permet de réaliser, en temps et en argent, et à la possibilité même de détenir de la monnaie. Le bitcoin vaut la valeur qu'on attribue au fait d'être intégralement maître de son argent.
Bitcoin étant décentralisé, pour le saisir, il faut saisir internet tout entier. En outre, les bitcoins ne se trouvant dans aucun pays, ils ne répondent en théorie, à aucune législation. Aucun Etat ne peut rien faire, sauf à interdire aux gens d'en posséder, ce qui reviendrait à les priver de leur liberté d'expression, puisque les bitcoins ne sont que des jeux d'écriture, du code informatique, pas de la fausse monnaie.
L'intention de Satoshi était d'abord de permettre aux épargnant d'échapper au risque d'un renflouement des banques par l'argent privé des citoyens en devenant leur propre banque. L'idée était bel et bien de détruire le système bancaire centralisé qui avait rendu possible toute la folie spéculative à l'origine de la crise de 2008.
Mass adoption
Il est clair que l'histoire de Bitcoin n'est pas celle d'une jeune start-up prodigieuse propulsée sur le devant de la scène par des VC ou des grands noms de la tech. Différents événements contingents ont permis à Bitcoin (BTC) de s'imposer et de devenir aujourd'hui un produit financier incontournable, accumulé par des grandes entreprises, et même des Etats en tant que réserve stratégique de valeur.
(VC = Venture Capital (société d'investissement qui se spécialise généralement dans les petites startups, donc très risqué, mais avec des gros gros rendements possibles, et souvent les histoires des startups qui réussissent ont forcément été propulsé d'une manière ou d'une autre par des investisseurs, ce qui est pas forcément le cas des débuts de bitcoin))
Et pourtant, c'est en 2009 que la première transaction de Bitcoin en tant qu'actif de valeur a eu lieu. Elle s'est soldée par l'échange de 10 000 BTC contre deux pizzas. Un échange effectué de pair à pair sur un forum de geeks et de early adopter de Bitcoin.
En 2010, suite à la publication de milliers de documents par Wikileaks et de la séquence répressive qui l'a accompagnée, les sociétés Visa, Mastercard, Paypal et Wester Union bloquent les transferts de don en direction de l'organisation. Bitcoin apparaît comme une alternative. Très reprise dans les médias, cette affaire contribue à élargir la base de cryptos enthousiastes.
En 2011 "occupy wall street" a marqué un moment majeur dans l'expression du mécontentement populaire contre la corruption des élites financières. Majoritairement de gauche, le mouvement populaire a aussi validé et renforcé les bases théoriques du projet libertarien, et l'émergence du désir d'une monnaie libre.
La naissance de SilkRoad, une sorte d'eBay des produits illégaux est une autre contingence favorisant l'essor de Bitcoin. On y trouvait des armes, des drogues, des faux papiers. On y accédait via le réseau Tor et on n'y payait qu'en Bitcoin, favorisant ainsi la demande pour le jeton numérique.
Apparaissent alors les premières bourses d'échange qui permettaient l'achat et la vente de Bitcoins indépendamment des réseaux de pair à pair réservés aux initiés. C'est l'apparition des « vendeurs de pelles » qui ont pu profiter de la demande grandissante et des flux financiers conséquents que commençait à représenter l'écosystème crypto, avec l'apparition de nouvelles monnaies et de nouveaux protocoles telles que Ethereum, Zcash etc.
L'opportunité attire évidemment de nombreux entrepreneurs, des élites de la Sillicon Valley, avec des firmes de capital-risque, des gros investisseurs, avec en parallèle le développement de l'industrie du minage pour répondre aux besoins croissants du réseau.
Se mêle alors un processus de normalisation capitaliste qui scelle l'union entre le secteur des cryptos et la finance traditionnelle, union qui fait de la crypto un marché à conquérir, comme ce fut le cas pour la bulle Internet ou l'IA aujourd'hui.
Côté institutionnels, la séquence 2023-2025 a marqué un tournant majeur pour l'adoption du Bitcoin. La SEC (organe de contrôle financier américain; c'est eux qui disent ce que tu as le droit de faire ou ne pas faire d'un point de vue financier) a accepté le demande d'ETF Spot Bitcoin de BlakRock. Autrement dit, le plus gros gestionnaire d'actif au monde fut autorisé à proposer Bitcoin comme titre financier, comme placement long terme au même titre que l'or et des placements boursiers classiques. Trump a ensuite axé une partie de sa campagne (financée en partie par des grands acteurs de l'écosystème crypto) sur une politique pro-Bitcoin.
Au moment de son élection, le prix s'est envolé jusqu'à 100.000.$ marquant l'enthousiasme des investisseurs crypto à l'égard de l'élection de Trump. Il a d'ores et déjà signé le décret actant la création d'une réserve stratégique de Bitcoin, composé pour le moment des Bitcoins déjà saisis par le gouvernement américain au cours des différentes affaires telles que celle de SilkRoad.
Plusieurs raisons peuvent expliquer cette euphorie de la part de Trump (qui n'était pas particulièrement pro-crypto au cours de son premier mandat) et des Etats-Unis de manière générale à l'égard du BTC. Tout d'abord, Trump a cherché à séduire un électorat de jeunes investisseurs et entrepreneurs de ce secteur. Ensuite, les grands acteurs qui ont financé partiellement la campagne de Trump sont maintenant remerciés. De plus, son discours est généralement fortement axé sur sa méfiance à l'égard des institutions financières traditionnelles telles que la FED qui a toujours eu un biais anti-crypto. Enfin, il est probable que l'affaiblissement du dollar face aux monnaies d'autres économies fortes telles que celle de la Chine puisse être compenser ou anticiper en assurant une mainmise sur le principal actif numérique en circulation.


